Premières pages d'un roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...

 

Le carillon de bois tintinnabula agréablement, faisant machinalement lever la tête du couple de commerçants pour voir qui venait d'entrer dans la boutique à cette heure creuse de l'après-midi. Ils me reconnurent au premier coup d'œil, mais ce n'était pas bien difficile. Je pense qu'ils n'avaient pas beaucoup de clientes arborant une « crinière » rousse et bouclée.

– Bonjour, Chloé, quel plaisir de vous voir par cette belle après-midi ! me saluèrent-ils joyeusement.

– Bonjour, Odile, bonjour, François ! Tout le plaisir est pour moi, surtout si ces fameuses nouveautés que vous ne vouliez pas dévoiler la semaine dernière sont enfin en vitrine !

– Oh oui, et elles ont connu un beau succès au déjeuner ! Il n'en reste plus que deux d'une sorte et trois de l'autre !

Je m'approchai de l'endroit qu'ils m'indiquaient, pressée de découvrir ces nouveaux délices autour desquels ils avaient fait tant de mystère « pour aiguiser la curiosité et l'appétit ». Je ne fus pas déçue, ni par leur apparence ni par la description qu'ils m'en firent.

Les pâtissiers me présentèrent donc « Douceur d'une fin d'été » : un fonds de pâte croustillante agrémentée de zestes de citron confits, sur lequel s'élevait une alternance de couches de mousse de citron et de gelée de fraises des bois, le tout dissimulant un surprenant insert à base de confiture de tomate verte.

L'autre gourmandise était baptisée « Saveur d'automne » : une coque de chocolat praliné craquante remplie d'une mousse à la poire Beurré Hardy, elle-même rehaussée d'un soupçon d'eau-de-vie de poire Williams et parsemée d'éclats de noisette caramélisés.

– Je ne sais lequel choisir… Je crois que je vais simplement prendre le premier dans l'ordre alphabétique aujourd'hui, et le deuxième la prochaine fois.

– Un « douceur d’une fin d’été », donc. Et comme boisson ?

– Comme d'habitude, je vous laisse juger de ce qui se mariera le mieux avec ce merveilleux gâteau.

– Très bien. Installez-vous où vous voulez et on vous apporte votre commande dans un instant.

– Merci, je vais profiter de votre belle terrasse ombragée.

Je ressortis donc du salon de thé, accompagnée du doux tintement du carillon, et je choisis une place un peu à l'écart des autres, qui me permettrait de voir sans être vue. Quelques minutes plus tard, Odile sortit à son tour de la boutique, les bras chargés d'un plateau bien garni de la fameuse « Douceur d'une fin d'été » et d'une théière fumante.

Alors que la porte se refermait derrière elle, mon attention fut attirée par une magnifique voiture de sport, qui ralentit en longeant la vitrine et alla se garer un peu plus loin. Odile ne put s'empêcher de la regarder avec une certaine envie au fond des yeux.

– Quelle voiture de star ! remarqua-t-elle en déposant le plateau devant moi.

– C'est sans doute quelqu'un qui vient assister au concert de ce soir.

– C'est vrai, ce n'est pas tous les jours qu'une artiste comme Isadora Millefiori, qui est célèbre dans le monde entier, vient chanter dans notre beau théâtre antique ! Même François, qui ne raffole pas de musique, d'habitude, a bien voulu m'accompagner pour aller entendre l'Ange Bleu !

– J'ai réussi à avoir une place, moi aussi. Heureusement qu'ils en avaient réservé un certain nombre pour la vente directe au guichet, vu la vitesse à laquelle elles sont parties en ligne !

– Bien sûr, mais on n'a eu droit qu'aux moins bonnes places, regretta Odile. Je vous parie que ce monsieur à la belle voiture, lui, sera tout près de la scène !

– J'avoue que cela ne me dérange pas, tant que j'entends la même chose que lui. D'ailleurs, il vient par ici : ce que je vous parie, moi, c'est qu'il n'a pas pu résister à la tentation devant votre enseigne « Péché de gourmandise », supposai-je en souriant.

Odile tourna la tête pour vérifier que le riche touriste s'approchait bien de sa boutique. Elle poussa un petit cri de stupeur.

– Mais je le reconnais ! C'est Stéphane Tournier, l'un de ceux qui ont sauvé notre planète !

Je l'avais reconnu, moi aussi, même derrière les vitres teintées de sa luxueuse voiture, mais sans trop savoir pourquoi, je ne voulais pas qu'Odile s'en aperçoive. Toujours ce vieux réflexe de protection, pour ne pas dire de fuite…

– Vraiment ? Vous en êtes sûre ?

– Et comment ! Avec François, nous les admirons tous beaucoup depuis ce jour. Ce sont de tels héros, et lui, c'était le plus fort ! Dites-moi, est-ce que je suis présentable ? Je ne voudrais pas lui faire mauvaise impression, avec tous ces mannequins et ces actrices qu'il fréquente !

– Ne vous en faites pas, vous êtes impeccable, lui assurai-je avec un grand sourire d'encouragement.

Tandis qu'Odile, très émue, se précipitait à la rencontre de son idole, je remis, l'air de rien, les lunettes de soleil à effet miroir que j'avais enlevées avant d'entrer dans le salon de thé. Ce n'était pourtant pas le soleil qui me gênait, mais j'étais simplement curieuse de Voir, parmi toutes les conquêtes féminines qui faisaient la joie des magazines people, qui allait accompagner ce « grand héros » au concert de ce soir. Cela faisait longtemps que je n'avais pas cédé ainsi à la curiosité, mais avec quelqu'un comme lui, c'était différent…

M'apprêtant à un spectacle distrayant, j'enfournai une grosse cuillerée de gâteau. Ses exquises saveurs fruitées et acidulées m'explosèrent en bouche. Pourtant, j'eus le plus grand mal à avaler, car ce que je Vis me figea sur place. Devant moi, il n'y avait rien d'autre qu'une pâtissière un peu agitée invitant un client célèbre à entrer dans sa boutique, mais cela, je ne le voyais plus que comme un vague jeu d'ombres. Ma Vision allait bien au-delà de ce moment inoffensif.

Il faut dire que derrière les verres teintés qui les dissimulaient, mes yeux n'avaient désormais plus rien de leur vert habituel. Je ne savais que trop bien à quoi ils ressemblaient, pour les avoir autrefois tant maudits. Ils étaient entièrement noirs, à l'exception de deux fins cercles d'un bleu extrêmement vif qui luisaient dans chacun d'eux. Et ce que Voyaient ces Yeux inhumains n'avait vraiment rien de distrayant ni d'inoffensif.

Un quart d'heure plus tard, le couple de commerçants sortit en même temps que leur visiteur de marque, qu'ils saluèrent très chaleureusement alors qu'il retournait vers sa voiture, une boîte à gâteaux dans les bras. Quand il fut parti, Odile s'avança vers moi, sans doute désireuse de partager l'instant merveilleux qu'elle venait de vivre. Après ma violente émotion de tout à l'heure, j'étais parvenue à reprendre mes esprits. Je pus donc, fort heureusement, lui faire la conversation sans rien laisser paraître de mon trouble, qui aurait risqué d'éveiller sa curiosité. Je la laissai donc parler en affichant un petit sourire entendu, comme si le récit de son « aventure » était la chose la plus intéressante que j'avais vécue dans cette journée.

– Et puis, figurez-vous qu'il a trouvé tout à fait exceptionnelles nos deux nouveautés, la « Douceur d'une fin d'été » et le « Saveur d'automne » ! Il en a même pris une de chaque, parce qu'il a dit qu'il ne pouvait pas choisir ! Vous vous rendez compte, Chloé, quelle chance nous avons eue de les proposer justement aujourd'hui ! Il y a de ces heureux hasards, parfois, dans la vie, vous ne trouvez pas ça incroyable ?

Je lui affirmai – et pour cause ! – que j'étais parfaitement d'accord avec elle. En tout cas, hasard ou non, je ne pouvais pas rester en dehors de ce qui allait avoir lieu. Parfois, on est obligé de sortir de sa cachette, si paisible et confortable soit-elle…

– Ma chère Odile, ce que vous venez de me raconter m'a décidée. Je vais faire comme ce fameux Stéphane Tournier : je vais vous prendre votre dernière part de « Saveur d'automne », avec un bol de votre délicieux chocolat chaud au lait d'amande en accompagnement ! Je n'ai presque rien mangé ce midi, ça compensera, prétendis-je devant son air un peu étonné.

En fait, j'avais surtout besoin d'énergie pour Regarder mieux s'il existait un chemin détourné permettant d'éviter ce qui devait se passer ce soir…

 

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Je revais d'un autre monde