Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
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Apparemment, peu de monde avait opté pour le remboursement, car une demi-heure plus tard, la salle de spectacle était pleine. Je ne vis pas Ludivine et sa mère dans la foule, mais étant donné la détermination de la petite fille, j'étais sûre qu'elles étaient parmi les spectateurs.

Lorsque les lumières s'éteignirent, il y eu une sorte de frisson général avant que le silence ne se fasse. Les trois coups furent frappés, le rideau s'ouvrit et le récital commença. L'émotion du public était presque palpable, au point que je me surpris à avoir les larmes aux yeux au moment où l'Ange Bleu se mit à chanter de sa voix d'une pureté tellement cristalline qu'elle fleuretait avec l'irréel.

– Que c'est beau… murmura Stéphane, enroué par l'émotion.

Nous étions tous les deux confortablement installés dans la loge privée qui lui était réservée, dont il avait soigneusement fermé la porte à clef. Pas question qu'un journaliste importun nous poursuive jusqu'ici, et il ne connaissait que trop bien le sans-gêne de certains d'entre eux !

Je me sentais presque hors du monde, à l'abri dans l'obscurité, toute pensée négative comme dissipée dans le chant quasi divin qui emplissait l'atmosphère. Est-ce cet inhabituel sentiment de bien-être qui me fit perdre le contrôle auquel je m'astreignais chaque jour depuis tant d'années, ou le contrecoup de l'épreuve mortelle que nous avions affrontée un peu plus tôt dans la soirée ? Je n'en savais rien et, au fond, cela n'avait aucune importance.

Tout ce que je sais, c'est que tout à coup, nous nous retrouvâmes dans les bras l'un de l'autre, nos bouches jointes dans un baiser fiévreux, nos corps enlacés brûlants sous nos caresses. Ce fut fulgurant, intense, presque animal, jusqu'à ce que nous nous retrouvions tous deux allongés côte-à-côte sur l'épaisse moquette, comblés et haletants, presque invisibles dans l'ombre. Sans bruit, nous nous rhabillâmes à tâtons et nous regagnâmes nos fauteuils. Le seul témoignage de notre étreinte passionnée était que désormais, nous nous tenions la main.

Et puis, hélas, le spectacle enchanteur s'acheva, et il fallut replonger dans le tumulte de la vie réelle. Stéphane soupira en songeant à la horde de journalistes qui ne manquerait pas de lui tendre une embuscade à la sortie du théâtre.

– Même si tu utilises la Seconde Vision pour prendre un chemin détourné, je doute que nous parvenions à leur échapper bien longtemps, tout juste le temps qu'ils découvrent dans quel hôtel je suis descendu et dans quelle chambre je suis… S'ils ne le savent pas déjà, d'ailleurs !

Une fois de plus, je dus faire face à un choix remettant mes habitudes en question. De toute façon, n'était-ce pas illusoire de penser que je pourrais encore retrouver la petite routine confortable que j'avais réussi à me créer dans cette ville ?

– Je pense qu'il leur faudra beaucoup plus de temps pour m'identifier et trouver mon adresse, alors, si tu veux, tu peux venir chez moi te reposer sans devoir affronter ces types tout de suite.

Stéphane me regarda d'un air si interloqué que je me demandai si je n'aurais pas mieux fait de m'abstenir. Je n'y avais pas pensé, mais après ce qui venait de se passer entre nous, il craignait peut-être d'être tombé sur une fille pot-de-colle ! Je voulus dissiper tout malentendu à ce sujet.

– Ne t'inquiète pas, j'ai une chambre d'amis, précisai-je.

– Quoi ? Oh, non, je ne m'inquiétais pas du tout pour cela ! Simplement, je suis surpris que tu veuilles de nouveau t'impliquer ainsi. Vu la manière dont tu as essayé de passer inaperçue tout à l'heure, devant la caméra, je pensais que tu préférerais t'éloigner de moi au plus vite pour préserver ton anonymat !

– Je mentirais si je te disais que cette idée ne m'a pas traversé l'esprit, mais il faut être lucide. Au mieux, ce n'est qu'une question de jours avant que mon rôle dans toute cette histoire ne soit dévoilé. Alors, fichue pour fichue, autant que je fasse mon maximum pour t'aider ! J'espère que ma proposition ne te semble pas trop stupide… Je suppose qu'avec le réseau de relations dont tu disposes, tu n'as pas besoin de moi pour filer d'ici et te trouver un coin plus tranquille…

– Ce n'est pas du tout stupide ! De plus, je ne veux pas m'enfuir comme ça : si je te quittais maintenant, je ne serais pas sûr de pouvoir te retrouver ensuite, or j'ai des tas et des tas de questions à te poser ! Mais rassure-toi, contrairement à tous ces types, je sais parfaitement garder un secret. Je veux vraiment en apprendre davantage sur toi, mais tout ce que tu voudras bien me dire pourra rester entre nous si tu le souhaites. Ce n'est pas de la simple curiosité de ma part, poursuivit-il en me voyant rester silencieuse. Je pense que tu peux comprendre que dans ma position, il est important que j'en apprenne le plus possible sur une Changée aussi puissante que toi, et sur ce qui s'est passé quand nos Yeux se sont croisés, parce que ce phénomène incroyable…

– Bref, tu acceptes ma proposition d'hébergement ? l'interrompis-je.

Coupé dans son élan, il resta un instant figé, la bouche ouverte, puis il se mit à rire doucement de lui-même.

– Désolé, j'ai tendance à parler un peu trop, surtout quand un sujet me passionne ! Pour faire bref, ma réponse est : oui, avec grand plaisir !

– C'est donc parti pour le chemin détourné jusque chez moi, conclus-je en déclenchant ma Seconde Vision.

 

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Je revais d'un autre monde