Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
DEBUT
PAGE PRECEDENTE

 

Je constatai rapidement à quel point Stéphane avait l'habitude de coopérer avec des gens dotés du même don que moi. Je n'eus pas besoin de lui dire quand s'immobiliser ou me suivre sans attendre : il était attentif à se synchroniser avec chacun de mes mouvements. Ce n'était pas une expérience nouvelle, mais cela faisait des années que je n'avais rien ressenti de pareil. Malgré moi, je retrouvai un peu de l'excitation inquiète de mes anciennes missions d'infiltration, mais pour ne pas me sentir grisée par cette émotion, je n'eus qu'à me remémorer les autres événements de cette époque…

Nous passâmes ainsi dans un couloir juste avant qu'un petit groupe de journalistes ne s'y engage, puis à côté de deux autres à l'instant précis où ils regardèrent par la fenêtre des spectateurs commencer à sortir du bâtiment. Descendre au rez-de-chaussée fut un jeu d'enfant : il suffisait de prendre les escaliers au bon moment tandis que la plupart des personnes s'engouffraient dans l'ascenseur. En revanche, une fois que nous fûmes dans un coin du hall, abrités derrière le stand de vente de friandises et de boissons, les choses se compliquèrent. Passer inaperçus au milieu de la foule ne serait pas évident, d'autant que la plupart de ces gens reconnaîtrait Stéphane d'un coup d'œil !

Tous les chemins à venir que je Voyais n'aboutissaient qu'à des impasses. En désespoir de cause, j'allais tourner mon Regard vers les issues de secours de la salle de spectacle quand soudain, l'Ange Bleu fit son apparition dans le hall. Elle sembla emplir l'espace et aussitôt, elle captiva tout le monde par sa seule présence. Je dus moi-même me faire violence pour m'arracher à sa contemplation tandis qu'elle se mettait à signer des autographes en souriant et en disant quelques mots aimables à chacun. Grâce à elle, un passage venait de s'ouvrir, mais je Vis qu'il ne serait pas long à se refermer. Je tirai Stéphane par la main et nous nous glissâmes hors du théâtre sans attirer l'attention.

Par précaution, je préférai nous faire emprunter les petites rues à l'écart des grands axes, quitte à faire un détour. Cela ne rallongerait le trajet jusque chez moi que de quelques minutes ; juste assez pour me conforter dans mon refus des chaussures à très hauts talons « si parfaitement assorties à ma robe », malgré l'insistance de la vendeuse. Je ne risquais pas de me perdre, puisque je connaissais les rues de la ville pour les fréquenter quasi quotidiennement, parfois en transport en commun mais le plus souvent à pied. Je n'avais jamais osé passer le permis de conduire à cause de l'examen obligatoire de la vue… Soudain, je me rappelai la magnifique voiture de sport de Stéphane et je ressentis un petit pincement de jalousie, qui ne dura pas. Ce n'était pas de sa faute si notre nature de Changés avait eu des répercussions à ce point différentes sur nos vies !

Le temps de ce monologue intérieur, nous étions arrivés devant l'immeuble où j'habitais depuis déjà deux ans et demi. Il allait bientôt falloir que je pense à déménager – encore. Dommage, j'aimais bien cette région et la douceur de son climat…

– Nous y sommes, annonçai-je en tapant le digicode.

Dix minutes plus tard, nous étions assis sur le canapé du salon, un plateau simple mais bien garni posé sur la table basse devant nous, avec une bouteille de quelque chose de remontant. Il s'agissait autant de nous restaurer que de prendre le temps de repenser tranquillement aux divers événements de cette soirée riche en émotions.

Bien sûr, ce fut Stéphane qui parla le premier. J'étais beaucoup plus habituée que lui à la compagnie du silence.

– Je voudrais te poser tellement de questions que je ne sais pas par laquelle commencer, déclara-t-il soudain en étalant de la confiture sur une tranche de brioche.

Le fait qu'il évite de me regarder en disant cela me fit soupirer intérieurement, mais je devais y faire face. Pas besoin de la Seconde Vision pour deviner qu'il fallait en passer par là. C'était la conséquence inévitable du choix que j'avais fait de ne pas fuir et de sauver tous ces gens. Je ne pus cependant empêcher un soupçon de sarcasme de transparaître dans ma voix.

– Vraiment ? C'est terrible… Essaie peut-être de commencer par la plus facile, je suis sûre que les autres viendront toutes seules !

Il n'entra pas dans mon petit jeu de provocation. Je m'attendais à une réplique cinglante, exaspérée ou moralisatrice, mais pas du tout à ce qu'il repose sa tartine sur son assiette avant de me prendre la main entre les siennes et de me fixer d'un air compréhensif.

– Je n'ose imaginer ce qui t'est arrivé pour que tu sois à ce point sur la défensive alors que tu sais que je suis moi-même un Changé et que nous sommes seuls tous les deux. Si le fait que je veuille en savoir un peu plus sur toi te met vraiment trop mal à l'aise, nous pouvons en rester là. Je peux m'en aller et te laisser disparaître dans une autre cachette. Il suffit que tu me le demandes et je te ficherai la paix, même si je pense sincèrement que ce serait dommage de nous séparer comme ça.

Je fus surprise de découvrir qu'il semblait réellement se préoccuper de mon bien-être. Un instant, je caressai l'idée de le prendre au mot, mais au fond de moi, je dus bien m'avouer que je n'en avais pas réellement envie. Etait-ce raisonnable de renoncer à fuir, alors que cela me protégeait depuis si longtemps des horreurs de mon passé ? Peut-être pas. Peut-être allais-je amèrement regretter ma décision dans un avenir plus ou moins proche. Tant pis. Pour la première fois, j'avais envie d'assumer pleinement celle que j'étais, ici et maintenant.

J'ôtai ma main de celles de Stéphane. Je pris sa tartine de confiture et mordit résolument dedans.

– Je crois qu'avant de t'en aller, il va falloir que tu prennes le temps de t'en refaire une autre. Ou même plusieurs. Et il paraît que les repas sont encore meilleurs quand on en profite pour discuter entre amis.

– Merci de me donner cette chance de mieux te connaître.

Son sourire heureux me toucha plus profondément que je l'aurais cru. Et puis, pourquoi fallait-il qu'il ait une voix aussi douce et chaleureuse ?

 

PAGE SUIVANTE

 

Je revais d'un autre monde