26 janvier 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Chapitre 1 #1

Prologue & table des matières : CLIC

 

Chapitre 1 : Naissances

 

Elles naquirent au même instant. Les trois lunes, pleines, baignaient d’argent les terres fertiles et les vastes forêts du Royaume du Nord. Toutes deux étaient exceptionnelles par leur naissance : l’une d’elles était la fille du roi, la petite princesse Elzbeth – un prénom datant des Anciens, comme celui de la reine – poupon braillard et gigotant. Quant à l’autre, qui alliait dans son sang un père Humain, général en chef des Armées du Nord, et une mère de la race des Fées, elle n’aurait pas de nom avant ses dix ans. Cela semblait peu lui importer, car elle demeurait silencieuse, ses grands yeux curieux découvrant le monde qui l’entourait, tandis que sa nourrice la déposait dans son berceau.
Pendant que leurs femmes se reposaient des fatigues de l’accouchement, le roi Ismond et son vieil ami Loriel fêtèrent le double événement comme il se devait, dans la meilleure taverne de la capitale.
Le roi était un homme solide au regard franc et confiant, que l’on sentait aussi soulagé qu’heureux. Nul n’ignorait son inquiétude, suite aux multiples fausses couches qu’avait subies la reine Fanya depuis près de quinze ans, et il n’était pas le seul dans le royaume à avoir douté de la naissance d’un héritier ou d’une héritière. Loriel, quant à lui, frappait ceux qui le croisaient par son aspect souvent rêveur, d’autant plus qu’en dépit de sa silhouette fine et de ses longs cheveux, qui rappelaient davantage un ménestrel qu’un soldat, il était certainement le meilleur guerrier depuis le légendaire Chevalier Terham, dont Bel-Acier, l’épée magique, avait occis tant de Trolls et de Gobelins de l’Armée des Ténèbres.
C’est cependant dépourvus de leur coutumière grandeur et en titubant quelque peu que les deux hommes regagnèrent leurs appartements au petit matin...

Le soleil estival était déjà bien haut dans le ciel lorsque Loriel s’éveilla. Ne se sentant pas le courage de se livrer à ses exercices physiques quotidiens, il se dirigea en se massant les tempes vers les cuisines, où il engloutit une galette au miel et aux noix suivie d’un bol de café chaud et corsé à souhait.
Revigoré, c’est d’un pas plus alerte qu’il s’engagea dans le dédale des couloirs afin de rendre visite à sa douce épouse Elyria. Il fut peu surpris d’apprendre, par une jeune servante toute retournée, que sa femme était sortie se promener dans les jardins du château, sans autre compagnie que celle de son bébé. Il connaissait la résistance et la rapidité de rétablissement caractéristiques des Fées, aussi est-ce le cœur léger qu’il partit à sa recherche.

Elle était là, assise dans l’herbe épaisse, à l’ombre d’un très vieil arbre. Elle chantonnait doucement une ancienne berceuse féerique à l’enfant qu’elle tenait dans ses bras. Loriel s’arrêta un instant pour la contempler. Elle était si belle ! Elle portait la robe traditionnelle de son peuple, largement décolletée à l’arrière, faite d’un tissu aérien aux reflets chatoyants, et ses longs cheveux couleur d’ébène tombaient en cascades mousseuses jusqu’à terre. Un immense flot d’amour envahit Loriel.
– Merci, mon tendre aimé, dit Elyria d’une voix si mélodieuse qu’on eût dit qu’elle chantait encore.
Cette curieuse déclaration n’étonna pas son époux : comme toutes les Fées Majeures, Elyria était empathe et percevait les sentiments de son entourage. Il la rejoignit et s’assit à ses côtés.
– Lirvane était très inquiète que tu sois sortie.
– Je sais ! On aurait dit que le fait que je me lève provoquerait une catastrophe épouvantable ! Mais c’est normal parce que…
– … Ces Humains comprennent si mal les Fées ! compléta malicieusement Loriel.
Elyria eut un doux rire.
– Mon pauvre Loriel, combien de fois as-tu dû entendre cette remarque ! Et pourtant, toi, tu nous comprends si bien…, ajouta-t-elle, soudain pensive.
– C’est parce que je t’aime, assura son compagnon. Tiens, si tu me donnais un moment notre petite merveille ?
Elyria obtempéra en souriant. Loriel prit tendrement sa fille dans ses bras. La petite le fixait de ses grands yeux d’or – un héritage de sa mère – comme si elle savait déjà ce qu’il était pour elle.
– Elle a l’air si éveillée ! s’enthousiasma le nouveau père.
– Oui, pour cela je crois qu’elle tiendra des Fées, comme pour ses cheveux noirs. En revanche, je pense qu’elle aura la force physique des Humains. Elle sera peut-être une très grande guerrière, si elle suit ton apprentissage !
– Qui sait… Mais, puisque tu sembles savoir tant de choses sur son avenir, crois-tu qu’elle développera les dons magiques des Fées ?
– Malheureusement, c’est encore trop tôt pour le dire… lorsqu’une Fée Mineure a un enfant d’une autre Race, ce n’est généralement pas le cas, mais pour les Fées Majeures, c’est plus incertain…

Un silence s’installa tandis que Loriel méditait les propos de son épouse. Il savait que les Fées Mineures, folâtres et insouciantes, se donnaient sans y songer aux créatures qu’elles rencontraient puis les oubliaient aussitôt, mais par un heureux hasard, le fruit de leurs amours passagères n’héritait que très rarement de leur père ou de leur mère féerique. Trop de Fées Mineures auraient pu conduire un peuple au désastre en peu de temps, si tel n’avait pas été le cas ! Il avait donc toujours pensé que ses enfants seraient presque aussi humains que lui, et il avait posé la question à Elyria sans vraiment réfléchir. Mais voilà que sa petite fille pouvait posséder les dons maternels ! Si cela se confirmait, elle devrait suivre l’enseignement des Fées, et qui sait si elle accepterait encore de retourner vers les Humains ? Il ne supporterait pas de la perdre !
– Qu’as-tu, mon amour ?
– Je ne veux pas… il ne faut pas qu’elle me quitte ! répondit Loriel avec une rage qui le surprit lui-même.
Elyria le regarda longuement, se demandant à nouveau ce qui rendait son époux quelquefois si étrange. Elle semblait sur le point de l’interroger quand la petite s’agita dans les bras de son père.
– Elle a faim, dit Loriel.
Il la rendit à sa mère en souriant. Elyria lui sourit à son tour, sans oser lui demander comment il pouvait être aussi affirmatif, alors qu’il n’était pas empathe. Chaque chose en son temps, se morigéna-t-elle. Inutile de s’angoisser pour une question qui n’aurait de réponse que dans plusieurs années.

Si elle l’avait questionné, tout aurait peut-être été plus simple. Mais l’occasion était passée, et ils ne devaient pas en reparler avant bien longtemps.

 

Page suivante : CLIC

 

Je revais d'un autre monde

Posté par polnastef à 22:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]