Prologue & table des matières : CLIC

 

Les mois qui suivirent s’écoulèrent comme dans un rêve pour Loriel. Il avait en effet rêvé depuis bien longtemps de fonder une famille, qu’il espérait nombreuse, et il avait été plus qu’heureux lorsque sa chère épouse lui avait dit qu’elle était prête à donner la vie. Ce n’était pas une décision qu’ils avaient prise à la légère, en raison notamment de leur différence d’origine. Lui, Loriel, était de la race des Hommes, capable de grandes choses, certes, mais à la durée de vie assez limitée – une centaine d’années, au mieux – par rapport au peuple féerique. Ce dernier ne possédait pas, en apparence, la robustesse de leurs cousins Humains, mais Loriel savait que ce n’était qu’illusion. Sous leur aspect délicat, presque fragile, les Fées étaient d’une résistance remarquable et d’une ténacité qu’on disait hors du commun. Mieux valait, selon un ancien dicton, se faire arracher toutes les dents que devenir ennemi d’une Fée : la douleur serait moins durable et bien plus supportable ! Il faut dire que les Fées vivaient cinq à six fois plus longtemps que les Humains, aussi leur colère pouvait-elle, elle aussi, durer bien longtemps ! Heureusement, Loriel avait pu constater qu’elles étaient aussi douées d’un grand sens de la compassion, et que leurs colères étaient aussi spectaculaires et durables que rarissimes.
Avec Elyria, ils avaient longuement discuté de leurs différences avant de s’engager l’un envers l’autre. Rien n’allait de soi pour un tel amour ! Sa femme paraissait jeune, on ne lui aurait pas donné trente ans si elle avait été Humaine… mais elle avait plus de deux siècles. Loriel savait qu’il vieillirait et mourrait sans elle. D’ailleurs, il avait lui-même énoncé cet argument avant de la demander en mariage…
Il sourit à ce souvenir : cela avait été un moment plus maladroit que romantique, mais après tout, c’était la première fois qu’il demandait la main de la femme qu’il aimait plus que tout au monde !
Elle y avait déjà réfléchi, bien sûr ; les Fées n’étaient pas un peuple écervelé. C’est qu’on avait le temps de penser, en plusieurs siècles d’existence ! C’est donc sereinement, mais empreinte de gravité, qu’elle avait accepté sa demande. Elle ne savait pas si elle pourrait supporter la disparition de son époux qui, selon toute évidence, aurait lieu bien avant la sienne, alors qu’elle serait encore dans la pleine force de l’âge, mais elle pouvait encore moins supporter l’idée de vivre un jour de plus sans lui.

Et puis, quelques années avaient passé… Loriel, un jour, avait remarqué comme l’ombre d’une ride se dessinant au coin de ses yeux d’azur qui, dit-on, faisaient craquer plus d’une femme dans son entourage, ce dont il se moquait d’ailleurs totalement. Ce constat lui avait brusquement fait prendre conscience que le temps filait vite pour lui ; le soir même, il engageait avec Elyria la première d’une longue série de conversations qu’ils allaient avoir sur le sujet des enfants. Il lui avoua son désir de fonder une famille nombreuse, et son amour déjà présent des enfants qui naîtraient de leur union. Lui-même était fils unique, non par choix de ses parents mais parce que son père était mort peu de temps après sa naissance et que sa mère n’avait jamais pu envisager de reprendre un autre époux. Pourtant, elle avait rêvé de donner naissance à une fratrie importante, comme dans sa propre famille : elle n’avait pas moins de sept frères et sœurs !
Pour Elyria, les choses n’étaient pas forcément aussi simples. Lorsqu’elle était très jeune – une cinquantaine d’années – elle avait fondé une famille avec un homme de sa race, mais son époux d’alors était mort, avec leur bébé, dans un accident effroyable. Elle ne souhaitait pas entrer dans les détails à ce sujet, et Loriel respectait sa douleur et son silence. Même après un siècle et demi, il ne lui était pas facile d’envisager d’avoir un nouvel enfant… Cependant, elle ne voulait pas rejeter totalement cette possibilité. Elle en avait donc reparlé plusieurs fois avec Loriel, disant que cela l’aidait à clarifier ses pensées à ce sujet. Un autre élément l’avait également poussée à réfléchir : la difficulté pour le roi Ismond et sa femme Fanya, dont elle était très amie, à concevoir un enfant viable, alors qu’ils en éprouvaient tous deux le désir viscéral.

Tout ce cheminement intérieur avait pris encore quelques années, mais un beau jour, Elyria avait déclaré à Loriel qu’elle se sentait prête à porter leur premier enfant. Il avait presque défailli de bonheur à cette idée, même si elle avait tempéré un peu son enthousiasme en disant qu’il lui faudrait sans doute quelques années de plus avant de se décider à en avoir un ou plusieurs autres…

Neuf mois plus tard, un heureux et merveilleux double événement s’était donc produit : leur petite fille était née en même temps que celle d’Ismond et de Fanya. Loriel soupçonnait Elyria d’avoir aidé à ce miracle, grâce à ses pouvoirs féeriques dont une partie restait toujours mystérieuse à ses yeux, mais cela n’avait plus eu la moindre espèce d’importance quand il avait posé ses yeux sur sa fille pour la première fois.
Il faut dire que ce bébé était un modèle du genre ! La petite ne pleurait guère et ne réveillait jamais ses parents par ses cris. Elle avait sans doute hérité de l’empathie maternelle et n’avait donc pas besoin de bruyantes manifestations pour se faire comprendre. Quand elle avait faim, sa mère la nourrissait en chantonnant l’une des innombrables chansons de son peuple, dont le rythme évoquait parfois celui du vent dans les feuilles, parfois celui de la pluie sur le sol, ou encore celui de l’eau vive courant dans les montagnes. Elyria en traduisait souvent des passages pour Loriel, qui était très curieux de la tradition féerique lui permettant de mieux comprendre son épouse. Ils parlaient de la nature, du soleil, des lunes, des animaux fantastiques peuplant les légendes de son peuple, bref de toutes les beautés pouvant sembler insignifiantes mais qui, du point de vue des Fées, méritaient d’être célébrées par un chant.

 

Pendant que leur famille respective se réjouissait de ces deux naissances, un Mage voyageur s’élançait sur les routes à la recherche d’un nouveau-né porteur d’une terrible menace pour toutes les nations des Terres de l’Ouest.

Fin du premier chapitre

 

Page suivante : CLIC

 

Je revais d'un autre monde