22 février 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Chapitre 2 #3

Prologue & table des matières : CLIC

 

Fourrant le cadeau dans sa poche et engloutissant en quelques bouchées les brochettes de gibier mariné qu’il avait achetées – une spécialité du pays, assez épicée pour réchauffer même par des températures glaciales –, le voyageur reprit son chemin vers le château et ne s’arrêta que devant la grille de l’entrée. Il patienta quelques minutes avant qu’un garde s’extraie de la casemate où les soldats de service pouvaient se réchauffer entre leurs rondes.
– Bien le bonjour, Monsieur. Vous désirez entrer au château ?
– Bien le bonjour à vous aussi. En effet, je viens voir Loriel de Clairétoile.
– Le général de Clairétoile ? Qui dois-je annoncer ?
– Dites-lui simplement que c’est son vieil oncle, cela devrait suffire, déclara l’homme, une étincelle amusée dans les yeux.
– Très bien. Si vous êtes de la famille du général de Clairétoile, je ne vais pas vous laisser attendre dehors par ce froid. Si vous voulez, vous pouvez rester dans notre salle de repos, le temps qu’on prévienne votre neveu de votre venue.
– Volontiers, merci !

Il entra donc dans la salle, où plusieurs hommes et femmes en armes profitaient de la chaleur d’une large cheminée. Ils souhaitèrent la bienvenue au visiteur et lui firent une place près du foyer pour qu’il se réchauffe. Pendant qu’il posait son lourd sac et ôtait son grand manteau de fourrure, le portier délégua un jeune page pour aller informer le général de la visite de son « vieil oncle ».
Le jeune homme franchit rapidement la cour du château qui avait été, comme toujours, soigneusement déneigée et sablée dès que la neige avait fini de tomber. Malgré son épaisse cape de laine, il frissonna dans le vent glacé. Il se demanda d’où venait l’oncle du général. D’assez loin, sans doute, puisqu’il ne l’avait encore jamais vu. Voyager en cette saison, il fallait être bien courageux… mais aussi un peu inconscient !
En entrant dans la bienfaisante chaleur du château, le page accrocha machinalement sa cape à une des nombreuses patères qui se succédaient de part et d’autre du couloir. Tous les habitants du Nord savent dès leur plus jeune âge qu’avoir trop chaud à l’intérieur en hiver, c’est risquer d’attraper froid et mal au dehors… Il se renseigna auprès du premier serviteur qu’il rencontra. Par chance, celui-ci savait que le général était à l’entraînement dans la salle d’armes. Cette dernière était située à l’extrémité de l’aile opposée du bâtiment, heureusement accessible sans qu’il faille ressortir.

Le jeune homme pressé, après avoir franchi un certain nombre de couloirs, entendit enfin le bruit si reconnaissable des armes entrechoquées. Il poussa la porte de service, elle-même taillée dans une grande porte d’apparat qui ne servait qu’en des occasions spéciales comme des défilés publics, et se retrouva dans une pièce de taille respectable, la deuxième plus vaste du château après la salle de réception. Une foule de soldats y répétait ses exercices quotidiens. A ce que vit le page, il s’agissait d’un entraînement au maniement de la redoutable hache à deux mains nordique, une spécialité locale à double tranchant qu’il fallait savoir manier avec force et dextérité. Il chercha à identifier le général de Clairétoile, mais ce n’était pas chose facile avec tous ces casques identiques !

 

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15 février 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Chapitre 2 #2

Prologue & table des matières : CLIC

 

Quelques instants plus tard, il se remit à son tour à marcher vers sa destination. Il ralentit au passage des admirables portes de la ville, qu'il parcourut du regard, et rendit poliment leur bonjour aux gardes qui surveillaient le passage. Connaissant déjà les lieux, l’homme se dirigea sans hésiter vers le château qui s’élevait au cœur de la ville, ne s’arrêtant brièvement que pour acheter quelque chose de chaud et de revigorant sur le marché qui se tenait quotidiennement, bravant parfois des tempêtes qui auraient fait se terrer chez eux tout autre que les Nordiques.

Il échangea les banalités d’usage avec le marchand, qui lui déclara tout à coup :
– Dites-moi, voyageur, ne seriez-vous pas originaire du Royaume du Sud ?

L’autre ne répondit d’abord rien, surpris par cette question, puis il inclina la tête en souriant.
– Mais comment avez-vous deviné ? Je ne suis qu’à demi-Démon et à demi-Humain !
– Oh, je n’ai pas grand mérite, prétendit modestement le marchand. Ma femme est elle-même une Démone, et il y a chez vous certains traits que j’ai l’habitude de voir chez mes enfants.
– Je comprends mieux votre perspicacité ! Mais dites-moi, votre épouse ne souffre-t-elle pas trop des hivers rigoureux que vous avez ici ? Le climat est tellement plus chaud dans le Sud !
– Ah, ne m’en parlez pas… La pauvre rêve de retourner dans son pays natal dès qu’elle voit le premier flocon tomber… Et vous, qu’est-ce qui vous amène à visiter cette contrée en plein hiver ? Ce n’est pas une saison facile pour voyager !
– En effet, mais j’ai la plus belle des raisons : je viens pour célébrer une naissance très attendue par un vieil ami.
– Un bébé, quelle joie ! s’exclama le marchand d’un air ému. Figurez-vous que ma fille vient d’avoir son deuxième enfant, un adorable bambin toujours affamé comme son grand-père ! Attendez un instant, demanda-t-il en allant fouiller sa charrette, d’où il sortit un petit paquet emballé avec beaucoup de soin. Tenez, vous offrirez cela de notre part aux heureux parents, pour qu’ils l’accrochent sur le berceau. C’est un genre de porte-bonheur traditionnel du Royaume du Sud que vous devez connaître, vous savez, ces petits piégeurs de cauchemars qui sont censés aider les enfants à dormir paisiblement ? Ma femme l’avait fait pour la petite nièce d’une voisine, qui dort très mal à ce qu’il paraît, mais elle ne m’en voudra pas de vous l’avoir donné, quand je lui aurai raconté d’où vous venez. Il faut bien s’entraider entre compatriotes, ça réchauffe le cœur quand il neige dru ! Et puis, ça lui fera l’occasion d’en tisser un autre, je sais qu’elle adore créer ces babioles !
– Merci beaucoup, je suis sûr que cela fera très plaisir aux parents. Je ne manquerai pas de leur recommander votre étal pour leur prochaine visite au marché ! Je vous souhaite une bonne journée.
– Merci à vous et bon séjour dans notre belle ville ! Ils n’auront qu’à demander après Harod le chasseur, tout le monde me connaît ! le salua le marchand, ravi d’avoir eu affaire à un client si inhabituel et si aimable.

Harod se targuait de savoir juger ses clients en un coup d’œil, et celui-là était pour sûr un homme de bien !

 

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09 février 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Chapitre 2 #1

Prologue & table des matières : CLIC

 

Chapitre 2 : Le gardien des rêves

 

Alors que son adorable fille allait avoir six mois, un autre événement heureux vint emplir Loriel d’un bonheur presque aussi intense que sa venue au monde.
Pourtant, ce jour-là, le temps était plutôt maussade. Depuis près d’une semaine, il tombait sans interruption de cette neige épaisse à laquelle le Royaume du Nord était habitué. La réputation de rudesse de ses hivers dépassait largement ses frontières ! La neige avait fini par s’arrêter, mais le soleil n’arrivait pas à percer l’épaisse couche de nuages qui couvrait les cieux à perte de vue.

Quelles que soient les conditions climatiques, elles n’avaient pas empêché un voyageur d’arriver aux portes de Septentris, la capitale du royaume. C’était l’un de ces hommes qui, s’ils ne sont plus dans la fleur de l’âge, ont encore presque toute la vigueur de la jeunesse, associée à l’expérience de la première moitié de leur existence. Ses cheveux et sa barbe étaient aussi gris que noirs, mais son regard était vif et perçant. Son visage légèrement rougi par le froid commençait à se marquer des signes du temps, mais sa silhouette demeurait imposante, avec son dos parfaitement droit et ses larges épaules.

Il était de tradition, depuis la création de la capitale nordique, d’interdire aux chevaux l’accès à la ville, sauf pour les marchands bénéficiant d’une dérogation et, bien sûr, pour la garde privée du roi. Le voyageur avait donc laissé sa monture dans l’une des vastes écuries prévues à cet usage, au tarif modique et réglementé, construites le long des routes d’accès. Celle qu’il avait choisie était située au sud, à environ deux kilomètres des remparts, juste en bas d’une colline réputée offrir un magnifique panorama sur la cité entière. Malgré son lourd sac à dos, il gravit sans effort apparent la pente pourtant assez raide. Parvenu à son sommet, il s’arrêta pour admirer la vue.
Un couple qui montait plus lentement dans l’autre sens, chargé de victuailles, le salua aimablement à la façon des habitants du Royaume du Nord qui, disait-on, avaient dans le cœur la chaleur qu’ils n’avaient pas dehors.
– Bienvenue, voyageur ! Je vois que vous êtes tombé sous le charme de notre belle cité, remarqua la femme.
– En effet ! J’ai déjà eu quelquefois l’occasion d’y séjourner, mais je ne l’avais encore jamais vue sous la neige.
– C’est vrai que Septentris révèle toute sa splendeur sous son blanc manteau. Malheureusement, le soleil n’est pas de la partie… S’il se décidait enfin à se montrer, vous verriez la ville étinceler de tous ses feux. Croyez-moi, même quand on habite dans les environs, c’est un spectacle magnifique dont on ne se lasse pas !
– Oh oui, c’est à couper le souffle ! renchérit son époux.

Après une dernière salutation, le couple reprit sa route, sans doute vers l’une des grandes fermes qui entouraient la capitale.

Lorsqu’ils se furent un peu éloignés, le voyageur solitaire marmonna quelques paroles inaudibles, puis il s’exclama, balayant le paysage d’un geste large :
– Nous y voilà, mon ami !

 

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01 février 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Chapitre 1 #2

Prologue & table des matières : CLIC

 

Les mois qui suivirent s’écoulèrent comme dans un rêve pour Loriel. Il avait en effet rêvé depuis bien longtemps de fonder une famille, qu’il espérait nombreuse, et il avait été plus qu’heureux lorsque sa chère épouse lui avait dit qu’elle était prête à donner la vie. Ce n’était pas une décision qu’ils avaient prise à la légère, en raison notamment de leur différence d’origine. Lui, Loriel, était de la race des Hommes, capable de grandes choses, certes, mais à la durée de vie assez limitée – une centaine d’années, au mieux – par rapport au peuple féerique. Ce dernier ne possédait pas, en apparence, la robustesse de leurs cousins Humains, mais Loriel savait que ce n’était qu’illusion. Sous leur aspect délicat, presque fragile, les Fées étaient d’une résistance remarquable et d’une ténacité qu’on disait hors du commun. Mieux valait, selon un ancien dicton, se faire arracher toutes les dents que devenir ennemi d’une Fée : la douleur serait moins durable et bien plus supportable ! Il faut dire que les Fées vivaient cinq à six fois plus longtemps que les Humains, aussi leur colère pouvait-elle, elle aussi, durer bien longtemps ! Heureusement, Loriel avait pu constater qu’elles étaient aussi douées d’un grand sens de la compassion, et que leurs colères étaient aussi spectaculaires et durables que rarissimes.
Avec Elyria, ils avaient longuement discuté de leurs différences avant de s’engager l’un envers l’autre. Rien n’allait de soi pour un tel amour ! Sa femme paraissait jeune, on ne lui aurait pas donné trente ans si elle avait été Humaine… mais elle avait plus de deux siècles. Loriel savait qu’il vieillirait et mourrait sans elle. D’ailleurs, il avait lui-même énoncé cet argument avant de la demander en mariage…
Il sourit à ce souvenir : cela avait été un moment plus maladroit que romantique, mais après tout, c’était la première fois qu’il demandait la main de la femme qu’il aimait plus que tout au monde !
Elle y avait déjà réfléchi, bien sûr ; les Fées n’étaient pas un peuple écervelé. C’est qu’on avait le temps de penser, en plusieurs siècles d’existence ! C’est donc sereinement, mais empreinte de gravité, qu’elle avait accepté sa demande. Elle ne savait pas si elle pourrait supporter la disparition de son époux qui, selon toute évidence, aurait lieu bien avant la sienne, alors qu’elle serait encore dans la pleine force de l’âge, mais elle pouvait encore moins supporter l’idée de vivre un jour de plus sans lui.

Et puis, quelques années avaient passé… Loriel, un jour, avait remarqué comme l’ombre d’une ride se dessinant au coin de ses yeux d’azur qui, dit-on, faisaient craquer plus d’une femme dans son entourage, ce dont il se moquait d’ailleurs totalement. Ce constat lui avait brusquement fait prendre conscience que le temps filait vite pour lui ; le soir même, il engageait avec Elyria la première d’une longue série de conversations qu’ils allaient avoir sur le sujet des enfants. Il lui avoua son désir de fonder une famille nombreuse, et son amour déjà présent des enfants qui naîtraient de leur union. Lui-même était fils unique, non par choix de ses parents mais parce que son père était mort peu de temps après sa naissance et que sa mère n’avait jamais pu envisager de reprendre un autre époux. Pourtant, elle avait rêvé de donner naissance à une fratrie importante, comme dans sa propre famille : elle n’avait pas moins de sept frères et sœurs !
Pour Elyria, les choses n’étaient pas forcément aussi simples. Lorsqu’elle était très jeune – une cinquantaine d’années – elle avait fondé une famille avec un homme de sa race, mais son époux d’alors était mort, avec leur bébé, dans un accident effroyable. Elle ne souhaitait pas entrer dans les détails à ce sujet, et Loriel respectait sa douleur et son silence. Même après un siècle et demi, il ne lui était pas facile d’envisager d’avoir un nouvel enfant… Cependant, elle ne voulait pas rejeter totalement cette possibilité. Elle en avait donc reparlé plusieurs fois avec Loriel, disant que cela l’aidait à clarifier ses pensées à ce sujet. Un autre élément l’avait également poussée à réfléchir : la difficulté pour le roi Ismond et sa femme Fanya, dont elle était très amie, à concevoir un enfant viable, alors qu’ils en éprouvaient tous deux le désir viscéral.

Tout ce cheminement intérieur avait pris encore quelques années, mais un beau jour, Elyria avait déclaré à Loriel qu’elle se sentait prête à porter leur premier enfant. Il avait presque défailli de bonheur à cette idée, même si elle avait tempéré un peu son enthousiasme en disant qu’il lui faudrait sans doute quelques années de plus avant de se décider à en avoir un ou plusieurs autres…

Neuf mois plus tard, un heureux et merveilleux double événement s’était donc produit : leur petite fille était née en même temps que celle d’Ismond et de Fanya. Loriel soupçonnait Elyria d’avoir aidé à ce miracle, grâce à ses pouvoirs féeriques dont une partie restait toujours mystérieuse à ses yeux, mais cela n’avait plus eu la moindre espèce d’importance quand il avait posé ses yeux sur sa fille pour la première fois.
Il faut dire que ce bébé était un modèle du genre ! La petite ne pleurait guère et ne réveillait jamais ses parents par ses cris. Elle avait sans doute hérité de l’empathie maternelle et n’avait donc pas besoin de bruyantes manifestations pour se faire comprendre. Quand elle avait faim, sa mère la nourrissait en chantonnant l’une des innombrables chansons de son peuple, dont le rythme évoquait parfois celui du vent dans les feuilles, parfois celui de la pluie sur le sol, ou encore celui de l’eau vive courant dans les montagnes. Elyria en traduisait souvent des passages pour Loriel, qui était très curieux de la tradition féerique lui permettant de mieux comprendre son épouse. Ils parlaient de la nature, du soleil, des lunes, des animaux fantastiques peuplant les légendes de son peuple, bref de toutes les beautés pouvant sembler insignifiantes mais qui, du point de vue des Fées, méritaient d’être célébrées par un chant.

 

Pendant que leur famille respective se réjouissait de ces deux naissances, un Mage voyageur s’élançait sur les routes à la recherche d’un nouveau-né porteur d’une terrible menace pour toutes les nations des Terres de l’Ouest.

Fin du premier chapitre

 

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26 janvier 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Chapitre 1 #1

Prologue & table des matières : CLIC

 

Chapitre 1 : Naissances

 

Elles naquirent au même instant. Les trois lunes, pleines, baignaient d’argent les terres fertiles et les vastes forêts du Royaume du Nord. Toutes deux étaient exceptionnelles par leur naissance : l’une d’elles était la fille du roi, la petite princesse Elzbeth – un prénom datant des Anciens, comme celui de la reine – poupon braillard et gigotant. Quant à l’autre, qui alliait dans son sang un père Humain, général en chef des Armées du Nord, et une mère de la race des Fées, elle n’aurait pas de nom avant ses dix ans. Cela semblait peu lui importer, car elle demeurait silencieuse, ses grands yeux curieux découvrant le monde qui l’entourait, tandis que sa nourrice la déposait dans son berceau.
Pendant que leurs femmes se reposaient des fatigues de l’accouchement, le roi Ismond et son vieil ami Loriel fêtèrent le double événement comme il se devait, dans la meilleure taverne de la capitale.
Le roi était un homme solide au regard franc et confiant, que l’on sentait aussi soulagé qu’heureux. Nul n’ignorait son inquiétude, suite aux multiples fausses couches qu’avait subies la reine Fanya depuis près de quinze ans, et il n’était pas le seul dans le royaume à avoir douté de la naissance d’un héritier ou d’une héritière. Loriel, quant à lui, frappait ceux qui le croisaient par son aspect souvent rêveur, d’autant plus qu’en dépit de sa silhouette fine et de ses longs cheveux, qui rappelaient davantage un ménestrel qu’un soldat, il était certainement le meilleur guerrier depuis le légendaire Chevalier Terham, dont Bel-Acier, l’épée magique, avait occis tant de Trolls et de Gobelins de l’Armée des Ténèbres.
C’est cependant dépourvus de leur coutumière grandeur et en titubant quelque peu que les deux hommes regagnèrent leurs appartements au petit matin...

Le soleil estival était déjà bien haut dans le ciel lorsque Loriel s’éveilla. Ne se sentant pas le courage de se livrer à ses exercices physiques quotidiens, il se dirigea en se massant les tempes vers les cuisines, où il engloutit une galette au miel et aux noix suivie d’un bol de café chaud et corsé à souhait.
Revigoré, c’est d’un pas plus alerte qu’il s’engagea dans le dédale des couloirs afin de rendre visite à sa douce épouse Elyria. Il fut peu surpris d’apprendre, par une jeune servante toute retournée, que sa femme était sortie se promener dans les jardins du château, sans autre compagnie que celle de son bébé. Il connaissait la résistance et la rapidité de rétablissement caractéristiques des Fées, aussi est-ce le cœur léger qu’il partit à sa recherche.

Elle était là, assise dans l’herbe épaisse, à l’ombre d’un très vieil arbre. Elle chantonnait doucement une ancienne berceuse féerique à l’enfant qu’elle tenait dans ses bras. Loriel s’arrêta un instant pour la contempler. Elle était si belle ! Elle portait la robe traditionnelle de son peuple, largement décolletée à l’arrière, faite d’un tissu aérien aux reflets chatoyants, et ses longs cheveux couleur d’ébène tombaient en cascades mousseuses jusqu’à terre. Un immense flot d’amour envahit Loriel.
– Merci, mon tendre aimé, dit Elyria d’une voix si mélodieuse qu’on eût dit qu’elle chantait encore.
Cette curieuse déclaration n’étonna pas son époux : comme toutes les Fées Majeures, Elyria était empathe et percevait les sentiments de son entourage. Il la rejoignit et s’assit à ses côtés.
– Lirvane était très inquiète que tu sois sortie.
– Je sais ! On aurait dit que le fait que je me lève provoquerait une catastrophe épouvantable ! Mais c’est normal parce que…
– … Ces Humains comprennent si mal les Fées ! compléta malicieusement Loriel.
Elyria eut un doux rire.
– Mon pauvre Loriel, combien de fois as-tu dû entendre cette remarque ! Et pourtant, toi, tu nous comprends si bien…, ajouta-t-elle, soudain pensive.
– C’est parce que je t’aime, assura son compagnon. Tiens, si tu me donnais un moment notre petite merveille ?
Elyria obtempéra en souriant. Loriel prit tendrement sa fille dans ses bras. La petite le fixait de ses grands yeux d’or – un héritage de sa mère – comme si elle savait déjà ce qu’il était pour elle.
– Elle a l’air si éveillée ! s’enthousiasma le nouveau père.
– Oui, pour cela je crois qu’elle tiendra des Fées, comme pour ses cheveux noirs. En revanche, je pense qu’elle aura la force physique des Humains. Elle sera peut-être une très grande guerrière, si elle suit ton apprentissage !
– Qui sait… Mais, puisque tu sembles savoir tant de choses sur son avenir, crois-tu qu’elle développera les dons magiques des Fées ?
– Malheureusement, c’est encore trop tôt pour le dire… lorsqu’une Fée Mineure a un enfant d’une autre Race, ce n’est généralement pas le cas, mais pour les Fées Majeures, c’est plus incertain…

Un silence s’installa tandis que Loriel méditait les propos de son épouse. Il savait que les Fées Mineures, folâtres et insouciantes, se donnaient sans y songer aux créatures qu’elles rencontraient puis les oubliaient aussitôt, mais par un heureux hasard, le fruit de leurs amours passagères n’héritait que très rarement de leur père ou de leur mère féerique. Trop de Fées Mineures auraient pu conduire un peuple au désastre en peu de temps, si tel n’avait pas été le cas ! Il avait donc toujours pensé que ses enfants seraient presque aussi humains que lui, et il avait posé la question à Elyria sans vraiment réfléchir. Mais voilà que sa petite fille pouvait posséder les dons maternels ! Si cela se confirmait, elle devrait suivre l’enseignement des Fées, et qui sait si elle accepterait encore de retourner vers les Humains ? Il ne supporterait pas de la perdre !
– Qu’as-tu, mon amour ?
– Je ne veux pas… il ne faut pas qu’elle me quitte ! répondit Loriel avec une rage qui le surprit lui-même.
Elyria le regarda longuement, se demandant à nouveau ce qui rendait son époux quelquefois si étrange. Elle semblait sur le point de l’interroger quand la petite s’agita dans les bras de son père.
– Elle a faim, dit Loriel.
Il la rendit à sa mère en souriant. Elyria lui sourit à son tour, sans oser lui demander comment il pouvait être aussi affirmatif, alors qu’il n’était pas empathe. Chaque chose en son temps, se morigéna-t-elle. Inutile de s’angoisser pour une question qui n’aurait de réponse que dans plusieurs années.

Si elle l’avait questionné, tout aurait peut-être été plus simple. Mais l’occasion était passée, et ils ne devaient pas en reparler avant bien longtemps.

 

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18 janvier 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Prologue & table des matières

Voici le début d'un roman que j'ai écrit il y a quelques années et que j'ai eu la joie de voir sélectionné parmi les finalistes d'un concours national "Nouvelles Plumes". Le jury se montra plutôt élogieux mais ne retint finalement pas mon roman pour la publication, en disant qu'il le trouvait "trop dense" et qu'il y avait de quoi préciser des éléments de l'histoire pour en faire non pas un, mais deux tomes. Ce sera une trilogie au final, puisque j'avais déjà commencé la suite.
C'est donc à cet exercice de réécriture que je me livre depuis plusieurs mois. Si vous voulez connaître la version originelle, demandez-la moi, je vous l'enverrai avec plaisir !
Comme d'habitude, je suis impatiente d'avoir vos retours.  :-D

 

Prologue

Ispahen ferma d’un geste vif le grimoire qu’il consultait, puis se leva d’un bond, disposant machinalement les plis de sa robe de Mage autour de lui. Il sortit de la bibliothèque sans même finir son verre de liqueur – pourtant celle qu’il préférait ! – et se rendit en haut de la Tour. « Entre, mon ami ! », lui enjoignit une voix alors qu’il atteignait, légèrement essoufflé, la porte située au dernier étage.
Il pénétra dans une petite pièce claire et chaleureuse. Le Grand Maître de la Cité des Mages se tenait un peu sur sa droite, confortablement installé dans un fauteuil d’apparence aussi vénérable que son possesseur. Ispahen le salua rapidement avant de prendre place sur un tabouret en face de lui.
– Tes recherches ont-elles confirmé tes inquiétudes, mon ami ?
– Oui, Grand Maître. L’enfant doit naître lors de la prochaine nuit où les trois lunes seront pleines.
– Donc, dans cinq jours à peine… A force de nous sentir protégés par la Barrière depuis presque deux cents ans, je crains que nous n’ayons pas cherché avec assez d’acharnement la trace de sa lignée maudite ! Enfin… Et que comptes-tu faire ?
– Vous savez comme moi que jamais le Conseil n’acceptera de croire que le temps de la paix prendra bientôt fin, alors il ne me reste qu’une solution.
– J’ai peur de comprendre, Ispahen…
– Hélas ! soupira le Mage, ce n’est pas que cette idée me plaise beaucoup, mais il n’y a aucun autre moyen, si je veux agir avant qu’il ne soit trop tard. Dès qu’il sera né, je partirai à la recherche de l’enfant.
– Te rends-tu compte de l’ampleur de cette tâche ?
– Pour être franc, je n’en suis pas vraiment sûr, mais cela fait déjà bien des années que je me prépare à cette éventualité… J’arpenterai toutes les Terres de l’Ouest s’il le faut, mais je trouverai cet enfant à temps.
– J’envie ta confiance, Ispahen.
– Il ne s’agit nullement de confiance, Grand Maître. Depuis que j’ai vu les signes annonciateurs de son arrivée, je sais que je le trouverai, parce que… je crois bien qu’il me guidera vers lui.
– Espérons-le, Ispahen, espérons-le…

Ils restèrent longtemps silencieux, hantés tous les deux par une pensée identique qu’ils n’osèrent s’avouer. Ispahen partirait dans cinq jours, soit, mais quand retrouverait-il la quiétude de son foyer ?

 

Chapitre 1 : CLIC

Chapitre 2 : CLIC

 

Je revais d'un autre monde

31 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #10

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
DEBUT
PAGE PRECEDENTE

 

Il y eut un nouveau silence. Cette fois, c'est moi qui le rompis.

– Tu vas peut-être penser que je suis obsédée par les forces de l'ordre, mais je me demande quand même pourquoi la police n'est pas venue t'interroger dans ta loge, au théâtre. Tout le monde t'a reconnu quand tu as anéanti le drone, et ça m'étonnerait que personne n'ait répandu cette information !

Ma question sembla amuser Stéphane, qui afficha le sourire un peu taquin que je commençai à connaître.

– Voilà une énigme dont j'ai la solution !

– Ce sont tes fameux « contacts respectueux » ?

– Même pas ! En fait, je devais venir avec quelqu'un à cette soirée, et la loge était réservée au nom de mon accompagnatrice, qui a eu un empêchement de dernière minute. La police a sûrement cherché après moi au théâtre, mais grâce à cela, elle ne m'a pas trouvé ! Ensuite, tu m'as guidé jusqu'ici, donc nul ne sait où je me trouve à part toi !

– Tes amis ne risquent-ils pas de partir à ta recherche s'ils sont sans nouvelles de toi ?

– Sans doute que si, mais en l'occurrence, ils ne sont pas sans nouvelles : juste avant le début du récital de l'Ange Bleu, je leur ai envoyé un message pour leur dire que j'allais bien et que j'étais en sécurité avec une personne dotée d'une Seconde Vision remarquablement puissante.

– Tu t'es peut-être un peu avancé au sujet de ma puissance !

– Je ne crois pas. Ta localisation du drone était d'une précision exceptionnelle, de même que le fait que tu as Vu tout cela de nombreuses heures en avance. Parmi les Changés de ma connaissance qui ont le même don, je pense que seuls deux seraient capables d'une telle efficacité. Et puis… tu as pris le risque d'affronter mon propre pouvoir sans hésiter ; je dois dire que cela m'a impressionné ! D'ailleurs, à ce sujet, je voudrais te poser une autre question, à laquelle j'espère que tu accepteras de répondre.

– Pose-la toujours et on verra bien !

– Est-ce qu'il faut que les deux Changés soient de force équivalente pour déclencher ces… Yeux de Vérité ?

– D'après nos expérimentations personnelles et ce que nous avons pu voir de certains tests menés au Camp de l'Enfer, mon amie et moi avons conclu que la Seconde Vision devait être au moins au même niveau que le Regard du Vide. Sinon, c'est l'anéantissement assuré.

– Ton pouvoir est donc égal au mien ? Je ne veux pas avoir l'air de me vanter, mais je trouve ça vraiment incroyable !

– C'est vrai que tu es d'une force exceptionnelle, mais sans me vanter moi non plus, je peux t'affirmer que mon don n'est pas égal, mais supérieur au tien.

– Comment peux-tu le savoir ?

– L'amie avec qui j'ai découvert les Yeux de Vérité était encore plus puissante que toi.

Stéphane eut l'air abasourdi, mais il ne fut pas vexé ni ne remit ma parole en doute, ce qui était fort appréciable. Décidément, sa personnalité se dévoilait progressivement de manière agréable. Malgré ce que pouvaient laisser supposer certains articles de presse à son sujet, il était loin de coller à son image publique de héros parfois trop sûr de lui et d'allure insouciante – ce qui n'était pas pour me déplaire !

– Elle devait être absolument fantastique ! Quel dommage qu'elle n'ait pas réussi à s'enfuir de ce maudit Centre !

– Il ne pouvait en être autrement… Mais cela fait partie des sujets que je ne souhaite pas aborder, du moins pour le moment.

– Bien sûr ! D'ailleurs, il se fait tard ; je crois le temps est venu de mettre un terme à cette petite conversation, si passionnante qu'elle soit.

– Tu as raison, je n'avais pas fait attention à l'heure. La salle de bains est à droite dans le couloir, les WC au fond. Tu trouveras des serviettes dans le placard sous le lavabo. Pendant que tu prends ta douche, je vais te préparer le lit dans la chambre d'amis.

Stéphane eut l'air interloqué.

– La chambre d'amis ? Après ce qui s'est passé tout à l'heure, je pensais que…

– Oh… Je pensais que c'était arrivé un peu par accident…

– Comment ça, par accident ?

– C'est-à-dire… Tu as dit que tu devais être accompagné et que la fille qui devait venir avait eu un empêchement…

– Et tu crois que je profite de l'obscurité pour coucher avec toutes les filles qui m'accompagnent à un spectacle ?

Je me sentis rougir malgré moi.

– Disons que tu as une certaine réputation de séducteur…

Il soupira.

– Je sais, je fais la joie des journaux people, mais je t'assure que les filles avec qui il m'arrive de passer une soirée sont loin d'être toutes mes conquêtes ! Je ne prétends pas être indifférent aux charmes féminins, mais dans la quasi-totalité des cas, nous passons une simple soirée en tout bien tout honneur. En général, les personnes qui m'accompagnent sont choisies par l'équipe de communication de la Fondation. Ce sont des notables locaux, ou des starlettes un peu connues, et nous faisons en quelque sorte notre publicité mutuelle, rien de plus. Tu n'es pas un numéro ou un nom de plus dans un carnet. Tu me plais réellement, et avec ce qui s'est passé entre nous, je croyais que c'était réciproque, mais si je me suis trompé et que pour toi, ce n'était qu'un simple « accident », alors va pour la chambre d'amis ! Autant clarifier les choses tout de suite, avant que…

Je l'embrassai sans lui laisser le temps de finir sa phrase. Une petite voix méfiante au fond de moi me disait que ce n'était peut-être que son baratin habituel, mais tant pis : même si c'était le cas, j'avais bien le droit d'en profiter ! Et cette fois, nous prîmes vraiment tout notre temps pour en profiter au maximum et le plus longtemps possible…

Fin du chapitre 1

 

Je revais d'un autre monde

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24 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #9

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
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Je finis tranquillement ma brioche avant de me renverser en arrière dans le canapé, affichant une détente et une assurance que j'étais loin de ressentir. Tant pis s'il n'était pas dupe ; peut-être que cela m'aiderait à passer ce moment difficile…

– Que veux-tu donc tant savoir ?

Il prit lui aussi le temps de finir de manger avant de se lancer. Finalement, il ne devait pas être beaucoup plus à l'aise que moi ! Je crois qu'au fond, nous nous sentions tous les deux mieux dans l'action que dans ce genre de conversation délicate. Comme pour prouver que j'avais raison, il commença avec une question assez neutre, qui ne me concernait pas directement.

– As-tu une idée de qui a pu envoyer ce drone explosif ?

– Pas vraiment… Il faut dire qu'on a l'embarras du choix ! Entre les groupes anti-Changement et les fous en mal de célébrité comme celui qui s'en est pris à l'Ange Bleu il y a quelques mois, je ne sais quels tarés choisir !

– Malheureusement, je ne suis pas plus avancé que toi. Pour un petit groupe de gens motivés, ce n'est pas très difficile de se procurer un drone, ni même des explosifs. Tant qu'ils sont prêts à payer, ils trouveront des personnes sans scrupule pour leur vendre ce qu'ils veulent ! J'espère que les forces de l'ordre auront de meilleures pistes que nous…

Ces derniers mots m'interpellèrent soudainement.

– En parlant des forces de l'ordre… Comment se fait-il qu'elles ne soient pas intervenues ? Je pensais qu'elles étaient plus réactives en cas d'attentat !

– De quel attentat parles-tu ? Il n'y a pas eu le moindre blessé ni le plus petit dégât matériel, à part le drone que j'ai anéanti, et je vois mal les gens qui l'ont envoyé aller se plaindre de sa disparition à la police ! En fait, je crois que cet « incident » aurait pu passer inaperçu, si…

– Si nous n'avions pas activé le pouvoir des Yeux de Vérité, terminai-je à sa place. Je sais que cela semble imprudent de ma part, mais quand j'ai Regardé les chemins possibles de l'avenir, celui-là était le seul qui permettait à tous de survivre. Si la foule qui nous entourait n'avait pas Vu ce qui aurait dû se passer, il y aurait eu un mouvement de panique qui aurait causé plusieurs morts. Je sais bien qu'à cause de cela, la police va enquêter sur toute cette affaire, ou je ne sais quel service plus au moins secret, mais je ne me sentais pas capable de porter ces morts sur ma conscience pour préserver mon anonymat… Alors, bien que je doive reconnaître que cela m'effraie, j'assumerai mon choix quand ils m'auront retrouvée pour m'interroger.

De nouveau, Stéphane me prit la main en signe de sympathie et de soutien.

– Si c'est cela qui t'inquiète tellement, ne t'en fais pas : nous avons des liens privilégiés avec les forces de l'ordre, et je veillerai personnellement à ce qu'elles se montrent respectueuses à ton égard. N'oublie pas que grâce à ta Seconde Vision, tu as sauvé des dizaines de personnes, et qu'avec ce phénomène incroyable que tu appelles les Yeux de Vérité, chacune d'elles sait ce qui lui serait arrivé sans toi !

Je ne pus m'empêcher de plaisanter un peu pour cacher mon doute quant à sa capacité à me protéger. Ce n'était pas que je n'avais pas confiance en lui, mais je ne comptais que sur moi seule depuis si longtemps !

– Sans moi et surtout, sans le célébrissime Stéphane Tournier, le grand sauveur !

– Méfie-toi qu'après les événements de ce soir, on ne t'appelle pas Chloé la grande sauveuse ! répliqua-t-il sur le même ton.

 

Il redevint sérieux, presque grave. Sa prochaine question n'allait sans doute pas être aussi neutre que la première.

– A propos de ces Yeux de Vérité… Je suppose que si tu leur as donné un nom, c'est que ce n'était pas la première fois que tu utilisais ce pouvoir stupéfiant.

– En effet, reconnus-je.

Constatant que je ne lui fournissais pas spontanément davantage d'explication, Stéphane se résolut à continuer son interrogatoire en choisissant ses mots avec soin pour ne pas me braquer.

– Je n'avais jamais entendu parler d'un truc pareil… Y a-t-il beaucoup de gens au courant ?

– A ma connaissance, je suis la seule.

– C'est donc un pouvoir particulier que tu as développé ? J'ai ressenti des sensations tellement étranges quand ça s'est produit que j'ai cru que c'était la combinaison de nos dons qui avait généré ce phénomène.

– Ta déduction est juste. Ce n'est pas un pouvoir unique que je possède. Pour le déclencher, il faut deux Changés comme nous : l'un doté du Regard du Vide et l'autre de la Seconde Vision.

– Tu viens pourtant de me dire que tu étais la seule à connaître ces Yeux de Vérité ! Comment est-ce possible s'il faut être deux ?

Et voilà, ça y était. Le moment que je redoutais était arrivé. J'allais devoir évoquer des souvenirs que j'essayais désespérément d'oublier depuis des années. Je soupirai avec tristesse puis je pris une grande inspiration avant de me lancer.

– L'amie avec qui j'ai découvert ce pouvoir est morte il y a longtemps, quand nous n'avions que seize ans, lors de l'explosion du Centre d'Expérimentation du Changement de l'Etre Humain, familièrement appelé le Camp de l'Enfer.

Stéphane, bouche bée, me fixa d'un air bouleversé.

– Quelle horreur… Tu as été… une de leurs victimes ?

– Malheureusement oui, confirmai-je, la gorge nouée.

Je relevai ma manche droite pour qu'il voie, marqué au fer rouge dans ma chair, le numéro matricule qui avait été mon identité officielle pendant mon séjour dans ce lieu de sinistre réputation. Durant six ans, deux mois et vingt jours, ils m'avaient appelée SV-97 : leur quatre-vingt-dix-septième cobaye doté de la Seconde Vision.

– Je ne savais pas… Je suis désolé de te rappeler des choses aussi horribles…

– Ne sois pas désolé, tu ne pouvais pas savoir. Nous sommes si peu nombreux à en être sortis vivants que tu ne pouvais pas deviner que j'en faisais partie.  Maintenant que tu sais, je pense que tu peux comprendre que je n'aie pas vraiment envie d'en parler… Je veux dire… Ce n'est pas que je me méfie de toi, Stéphane ; c'est seulement que je ne suis pas encore prête…

– Je comprends tout à fait. Toutefois, si un jour, tu as envie d'en parler, même rien qu'un peu, n'oublie pas que je serai là pour t'écouter.

– Je n'oublierai pas. Merci beaucoup, vraiment, d'être aussi compréhensif.

 

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Je revais d'un autre monde

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17 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #8

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
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Je constatai rapidement à quel point Stéphane avait l'habitude de coopérer avec des gens dotés du même don que moi. Je n'eus pas besoin de lui dire quand s'immobiliser ou me suivre sans attendre : il était attentif à se synchroniser avec chacun de mes mouvements. Ce n'était pas une expérience nouvelle, mais cela faisait des années que je n'avais rien ressenti de pareil. Malgré moi, je retrouvai un peu de l'excitation inquiète de mes anciennes missions d'infiltration, mais pour ne pas me sentir grisée par cette émotion, je n'eus qu'à me remémorer les autres événements de cette époque…

Nous passâmes ainsi dans un couloir juste avant qu'un petit groupe de journalistes ne s'y engage, puis à côté de deux autres à l'instant précis où ils regardèrent par la fenêtre des spectateurs commencer à sortir du bâtiment. Descendre au rez-de-chaussée fut un jeu d'enfant : il suffisait de prendre les escaliers au bon moment tandis que la plupart des personnes s'engouffraient dans l'ascenseur. En revanche, une fois que nous fûmes dans un coin du hall, abrités derrière le stand de vente de friandises et de boissons, les choses se compliquèrent. Passer inaperçus au milieu de la foule ne serait pas évident, d'autant que la plupart de ces gens reconnaîtrait Stéphane d'un coup d'œil !

Tous les chemins à venir que je Voyais n'aboutissaient qu'à des impasses. En désespoir de cause, j'allais tourner mon Regard vers les issues de secours de la salle de spectacle quand soudain, l'Ange Bleu fit son apparition dans le hall. Elle sembla emplir l'espace et aussitôt, elle captiva tout le monde par sa seule présence. Je dus moi-même me faire violence pour m'arracher à sa contemplation tandis qu'elle se mettait à signer des autographes en souriant et en disant quelques mots aimables à chacun. Grâce à elle, un passage venait de s'ouvrir, mais je Vis qu'il ne serait pas long à se refermer. Je tirai Stéphane par la main et nous nous glissâmes hors du théâtre sans attirer l'attention.

Par précaution, je préférai nous faire emprunter les petites rues à l'écart des grands axes, quitte à faire un détour. Cela ne rallongerait le trajet jusque chez moi que de quelques minutes ; juste assez pour me conforter dans mon refus des chaussures à très hauts talons « si parfaitement assorties à ma robe », malgré l'insistance de la vendeuse. Je ne risquais pas de me perdre, puisque je connaissais les rues de la ville pour les fréquenter quasi quotidiennement, parfois en transport en commun mais le plus souvent à pied. Je n'avais jamais osé passer le permis de conduire à cause de l'examen obligatoire de la vue… Soudain, je me rappelai la magnifique voiture de sport de Stéphane et je ressentis un petit pincement de jalousie, qui ne dura pas. Ce n'était pas de sa faute si notre nature de Changés avait eu des répercussions à ce point différentes sur nos vies !

Le temps de ce monologue intérieur, nous étions arrivés devant l'immeuble où j'habitais depuis déjà deux ans et demi. Il allait bientôt falloir que je pense à déménager – encore. Dommage, j'aimais bien cette région et la douceur de son climat…

– Nous y sommes, annonçai-je en tapant le digicode.

Dix minutes plus tard, nous étions assis sur le canapé du salon, un plateau simple mais bien garni posé sur la table basse devant nous, avec une bouteille de quelque chose de remontant. Il s'agissait autant de nous restaurer que de prendre le temps de repenser tranquillement aux divers événements de cette soirée riche en émotions.

Bien sûr, ce fut Stéphane qui parla le premier. J'étais beaucoup plus habituée que lui à la compagnie du silence.

– Je voudrais te poser tellement de questions que je ne sais pas par laquelle commencer, déclara-t-il soudain en étalant de la confiture sur une tranche de brioche.

Le fait qu'il évite de me regarder en disant cela me fit soupirer intérieurement, mais je devais y faire face. Pas besoin de la Seconde Vision pour deviner qu'il fallait en passer par là. C'était la conséquence inévitable du choix que j'avais fait de ne pas fuir et de sauver tous ces gens. Je ne pus cependant empêcher un soupçon de sarcasme de transparaître dans ma voix.

– Vraiment ? C'est terrible… Essaie peut-être de commencer par la plus facile, je suis sûre que les autres viendront toutes seules !

Il n'entra pas dans mon petit jeu de provocation. Je m'attendais à une réplique cinglante, exaspérée ou moralisatrice, mais pas du tout à ce qu'il repose sa tartine sur son assiette avant de me prendre la main entre les siennes et de me fixer d'un air compréhensif.

– Je n'ose imaginer ce qui t'est arrivé pour que tu sois à ce point sur la défensive alors que tu sais que je suis moi-même un Changé et que nous sommes seuls tous les deux. Si le fait que je veuille en savoir un peu plus sur toi te met vraiment trop mal à l'aise, nous pouvons en rester là. Je peux m'en aller et te laisser disparaître dans une autre cachette. Il suffit que tu me le demandes et je te ficherai la paix, même si je pense sincèrement que ce serait dommage de nous séparer comme ça.

Je fus surprise de découvrir qu'il semblait réellement se préoccuper de mon bien-être. Un instant, je caressai l'idée de le prendre au mot, mais au fond de moi, je dus bien m'avouer que je n'en avais pas réellement envie. Etait-ce raisonnable de renoncer à fuir, alors que cela me protégeait depuis si longtemps des horreurs de mon passé ? Peut-être pas. Peut-être allais-je amèrement regretter ma décision dans un avenir plus ou moins proche. Tant pis. Pour la première fois, j'avais envie d'assumer pleinement celle que j'étais, ici et maintenant.

J'ôtai ma main de celles de Stéphane. Je pris sa tartine de confiture et mordit résolument dedans.

– Je crois qu'avant de t'en aller, il va falloir que tu prennes le temps de t'en refaire une autre. Ou même plusieurs. Et il paraît que les repas sont encore meilleurs quand on en profite pour discuter entre amis.

– Merci de me donner cette chance de mieux te connaître.

Son sourire heureux me toucha plus profondément que je l'aurais cru. Et puis, pourquoi fallait-il qu'il ait une voix aussi douce et chaleureuse ?

 

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Je revais d'un autre monde

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10 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #7

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
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Apparemment, peu de monde avait opté pour le remboursement, car une demi-heure plus tard, la salle de spectacle était pleine. Je ne vis pas Ludivine et sa mère dans la foule, mais étant donné la détermination de la petite fille, j'étais sûre qu'elles étaient parmi les spectateurs.

Lorsque les lumières s'éteignirent, il y eu une sorte de frisson général avant que le silence ne se fasse. Les trois coups furent frappés, le rideau s'ouvrit et le récital commença. L'émotion du public était presque palpable, au point que je me surpris à avoir les larmes aux yeux au moment où l'Ange Bleu se mit à chanter de sa voix d'une pureté tellement cristalline qu'elle fleuretait avec l'irréel.

– Que c'est beau… murmura Stéphane, enroué par l'émotion.

Nous étions tous les deux confortablement installés dans la loge privée qui lui était réservée, dont il avait soigneusement fermé la porte à clef. Pas question qu'un journaliste importun nous poursuive jusqu'ici, et il ne connaissait que trop bien le sans-gêne de certains d'entre eux !

Je me sentais presque hors du monde, à l'abri dans l'obscurité, toute pensée négative comme dissipée dans le chant quasi divin qui emplissait l'atmosphère. Est-ce cet inhabituel sentiment de bien-être qui me fit perdre le contrôle auquel je m'astreignais chaque jour depuis tant d'années, ou le contrecoup de l'épreuve mortelle que nous avions affrontée un peu plus tôt dans la soirée ? Je n'en savais rien et, au fond, cela n'avait aucune importance.

Tout ce que je sais, c'est que tout à coup, nous nous retrouvâmes dans les bras l'un de l'autre, nos bouches jointes dans un baiser fiévreux, nos corps enlacés brûlants sous nos caresses. Ce fut fulgurant, intense, presque animal, jusqu'à ce que nous nous retrouvions tous deux allongés côte-à-côte sur l'épaisse moquette, comblés et haletants, presque invisibles dans l'ombre. Sans bruit, nous nous rhabillâmes à tâtons et nous regagnâmes nos fauteuils. Le seul témoignage de notre étreinte passionnée était que désormais, nous nous tenions la main.

Et puis, hélas, le spectacle enchanteur s'acheva, et il fallut replonger dans le tumulte de la vie réelle. Stéphane soupira en songeant à la horde de journalistes qui ne manquerait pas de lui tendre une embuscade à la sortie du théâtre.

– Même si tu utilises la Seconde Vision pour prendre un chemin détourné, je doute que nous parvenions à leur échapper bien longtemps, tout juste le temps qu'ils découvrent dans quel hôtel je suis descendu et dans quelle chambre je suis… S'ils ne le savent pas déjà, d'ailleurs !

Une fois de plus, je dus faire face à un choix remettant mes habitudes en question. De toute façon, n'était-ce pas illusoire de penser que je pourrais encore retrouver la petite routine confortable que j'avais réussi à me créer dans cette ville ?

– Je pense qu'il leur faudra beaucoup plus de temps pour m'identifier et trouver mon adresse, alors, si tu veux, tu peux venir chez moi te reposer sans devoir affronter ces types tout de suite.

Stéphane me regarda d'un air si interloqué que je me demandai si je n'aurais pas mieux fait de m'abstenir. Je n'y avais pas pensé, mais après ce qui venait de se passer entre nous, il craignait peut-être d'être tombé sur une fille pot-de-colle ! Je voulus dissiper tout malentendu à ce sujet.

– Ne t'inquiète pas, j'ai une chambre d'amis, précisai-je.

– Quoi ? Oh, non, je ne m'inquiétais pas du tout pour cela ! Simplement, je suis surpris que tu veuilles de nouveau t'impliquer ainsi. Vu la manière dont tu as essayé de passer inaperçue tout à l'heure, devant la caméra, je pensais que tu préférerais t'éloigner de moi au plus vite pour préserver ton anonymat !

– Je mentirais si je te disais que cette idée ne m'a pas traversé l'esprit, mais il faut être lucide. Au mieux, ce n'est qu'une question de jours avant que mon rôle dans toute cette histoire ne soit dévoilé. Alors, fichue pour fichue, autant que je fasse mon maximum pour t'aider ! J'espère que ma proposition ne te semble pas trop stupide… Je suppose qu'avec le réseau de relations dont tu disposes, tu n'as pas besoin de moi pour filer d'ici et te trouver un coin plus tranquille…

– Ce n'est pas du tout stupide ! De plus, je ne veux pas m'enfuir comme ça : si je te quittais maintenant, je ne serais pas sûr de pouvoir te retrouver ensuite, or j'ai des tas et des tas de questions à te poser ! Mais rassure-toi, contrairement à tous ces types, je sais parfaitement garder un secret. Je veux vraiment en apprendre davantage sur toi, mais tout ce que tu voudras bien me dire pourra rester entre nous si tu le souhaites. Ce n'est pas de la simple curiosité de ma part, poursuivit-il en me voyant rester silencieuse. Je pense que tu peux comprendre que dans ma position, il est important que j'en apprenne le plus possible sur une Changée aussi puissante que toi, et sur ce qui s'est passé quand nos Yeux se sont croisés, parce que ce phénomène incroyable…

– Bref, tu acceptes ma proposition d'hébergement ? l'interrompis-je.

Coupé dans son élan, il resta un instant figé, la bouche ouverte, puis il se mit à rire doucement de lui-même.

– Désolé, j'ai tendance à parler un peu trop, surtout quand un sujet me passionne ! Pour faire bref, ma réponse est : oui, avec grand plaisir !

– C'est donc parti pour le chemin détourné jusque chez moi, conclus-je en déclenchant ma Seconde Vision.

 

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Je revais d'un autre monde

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