07 septembre 2015

PNJ IRL #14

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

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Toutefois, quelles que soient son implication et ses convictions à propos de la technomagie, Samtha avait une opinion bien différente de ses collègues quant à l'usage éventuel de ces fameux MMORPG.

Il faut dire que son rôle avait été, dès le départ, quelque peu éloigné de celui des autres chercheurs. Là où ils ne s'occupaient généralement que d'efficacité, de rentabilité, d'optimisation des systèmes et des machines sur lesquels ils travaillaient, sa mission était au contraire d'essayer d'améliorer les conditions de vie des cobayes humains qu'ils utilisaient. Keynn Lucans, qui procédait bien sûr lui-même au recrutement du personnel de sa base ultrasecrète, l'avait choisie pour ses compétences reconnues de médecin militaire.

A ce moment de son récit, le docteur Karter fit un petit aparté me concernant directement. C'est grâce à ses anciennes relations au sein de l'armée qu'elle avait pu vérifier la véracité de mon histoire, en contrôlant simplement deux éléments.

Le premier, c'était ma date de naissance, qui différait de pratiquement deux ans entre ma version des faits et celle de mon dossier judiciaire. Elle avait demandé à un ami travaillant aux archives militaires de procéder discrètement à quelques recherches au sujet d'un village frontalier attaqué et incendié par la Coalition, environ seize ou dix-huit ans plus tôt. Le résultat avait été sans équivoque : d'après les rapports de l'époque, écrits de la main même du courageux capitaine qui m'avait sauvée des flammes, les faits dataient d'à peine plus de seize ans. Je n'avais donc pas menti sur ce point, et j'en avais sans doute deviné la raison, à savoir prétendre que j'étais majeure pour pouvoir me condamner à la peine capitale.

Le deuxième élément était à propos du fameux général si célèbre pour ses hauts faits au combat, dont j'avais affirmé avoir vu le nom dans le carnet secret où madame Hétaira recensait ses clients et leurs préférences sexuelles. Pour en apprendre plus sur lui sans attirer l'attention, Samtha s'était rendue à une fête donnée par son ancien chef de service, où elle était considérée comme invitée permanente et où elle se rendait quelquefois pour se changer les idées. Ces fêtes étaient toujours fréquentées par des hauts gradés, dont elle connaissait la plupart pour avoir soigné leurs blessures. Elle avait feint de boire autant qu'eux et avait manœuvré leur conversation sur le chemin tortueux mais ô combien apprécié de la rumeur, avant de citer incidemment le nom du général en question. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour apprendre que les bruits courant sur son compte parlaient effectivement d'être le petit toutou que ces dames punissaient s'il n'était pas bien obéissant...

Après ces révélations, elle n'avait plus eu le moindre doute sur le fait que j'avais réellement été victime d'un complot pour me faire taire définitivement. D'ailleurs, elle avait peut-être un plan pour me réhabiliter, mais malgré mon intérêt sur ce point, je la priai de d'abord terminer ses explications sur le mystérieux Plan Horizon, qui exerçait sur moi une irrésistible fascination. Quand même, une autre planète, et la technomagie, ce n'était pas rien ! Ma propre affaire pouvait attendre encore un peu.

Revenant donc à sa nomination à la base, Samtha m'avoua que les premiers temps avaient été plutôt difficiles pour elle, au point qu'elle avait failli demander sa mutation tant elle se sentait mal à l'aise dans ses fonctions. Je compris aisément ses raisons : avant cela, elle s'occupait de soigner des blessés de guerre, elle sauvait des vies de l'horreur meurtrière des champs de bataille, alors qu'ici, elle ne pouvait qu'essayer de soulager des êtres qui n'avaient plus d'humains que le nom, traités comme des animaux de laboratoire, voire réduits à l'état d'objets utilisables puis jetables et remplaçables une fois hors d'usage... Rien d'étonnant à ce que sa conscience de médecin en ait été ébranlée, même en connaissant les enjeux cruciaux de ces expérimentations pour l'Empire qu'elle servait fidèlement !

Et pourtant, si elle avait finalement décidé de rester en dépit de ses réticences, ce fut précisément pour ces malheureux cobayes qu'elle ne pourrait jamais vraiment sauver. Elle pensait n'être pour eux qu'un pis-aller, celle qui ne les remettait sur pied que pour qu'ils soient réutilisés, mais elle découvrit avec stupeur qu'ils ne partageaient pas du tout cette opinion. Cela eut lieu au bout d'environ six mois, quand il devint évident pour tout le monde qu'elle peinait de plus en plus à supporter sa tâche à la base et qu'elle n'allait sans doute pas tarder à partir. Cela ne surprit d'ailleurs personne : avant elle, les autres médecins affectés à cette mission avaient tous rapidement déclaré forfait. C'est alors que, sans s'être concertés, puisqu'ils étaient isolés dans leur cellule quand ils n'étaient pas sur une table d'expérience, plusieurs prisonniers l'avaient suppliée de ne pas les abandonner. Ils lui dirent qu'elle était la seule, même pour ceux qui avaient vécu assez longtemps pour avoir connu ses prédécesseurs, qui manifestait envers eux respect et compassion. Grâce à elle, ils avaient retrouvé un peu de la dignité humaine qui leur faisait si cruellement défaut depuis leur arrivée dans cette prison maudite.

Après mûre réflexion, Samtha avait donc accepté de porter ce pesant fardeau. Toutefois, elle me confia que le jour où elle ne verrait plus que des criminels condamnés à mort ou des ennemis capturés, à la place d'hommes et de femmes souffrant du douloureux esclavage qu'on leur faisait subir au nom du progrès de la science, elle quitterait aussitôt la base pour préserver ce qui subsisterait de sa propre humanité.

Pour le moment en tout cas, elle ne regrettait pas son choix, d'autant qu'elle était à l'origine d'un considérable progrès pour le sort des malheureux qu'elle protégeait de son mieux.

Elle avait rejoint la base environ un an avant l'ouverture plus ou moins accidentelle du premier portail. Durant cette période, ainsi qu'elle venait de me l'expliquer, elle avait dû se contenter de soulager les souffrances de ses patients. Cela avait même empiré après cette découverte : à la deuxième tentative en effet, rien ne s'était produit. En analysant précisément les conditions dans lesquelles les deux expériences s'étaient déroulées, il était ressorti que la seule différence, c'est que dans le premier cas, la rosaphir s'était emballée et que son flux d'énergie avait traversé le corps du cobaye.

Le professeur Akson s'inquiéta vivement de cette conclusion : s'il fallait à chaque fois qu'une rosaphir se décharge pour pouvoir ensuite être rechargée, l'utilité du dispositif en serait fortement compromise... Fort heureusement – en tout cas pour lui – il fut très vite établi, au cours des tests suivants, que le problème ne provenait pas de la pierre mais de l'individu utilisé comme lien entre les flux magiques imprégnant Olydri et la technologie mise en œuvre. Apparemment, c'est la douleur engendrée par le brutal déversement d'énergie qui avait déclenché la réaction permettant au corps du supplicié de devenir une sorte de catalyseur de puissance compatible avec la rosaphir.

 

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Incursion dans un autre monde

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31 août 2015

PNJ IRL #13

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

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DEBUT

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Après cet événement, tous les scientifiques du centre ne se consacrèrent plus qu'à la résolution de ce mystère. Ce fut une période très intense en théories plus ou moins fumeuses et en utilisation des ressources magiques des prisonniers, dont l'effectif dut être remplacé à un rythme plus soutenu que d'habitude. C'est à ce moment-là qu'en plus des terroristes de la Coalition qu'on parvenait à capturer, on commença à « recycler » des condamnés à mort impériaux.

Quelques semaines plus tard, les chercheurs s'accordèrent sur la seule théorie qui avait résisté aux critiques et aux expérimentations les plus diverses. L'anneau censé canaliser la résonnance entre magie et technologie ouvrait en fait un portail sur un autre monde, par lequel il y puisait une énergie remarquablement puissante, non seulement capable de régénérer en quelques instants une rosaphir déchargée, mais aussi utilisable comme source d'alimentation directe.

Au fil du temps, le dispositif progressa. On maîtrisa de mieux en mieux le processus de connexion avec ce monde étranger et on récupéra des quantités d'énergie croissantes tout en diminuant considérablement l'usure et la perte des cobayes.

Mais aussi, et surtout, on apprit progressivement à connaître cet autre monde et, dans une certaine mesure, à exercer sur lui une influence certes légère, mais déterminante, qui s'était concrétisée dans le Plan Horizon.

La bizarrerie la plus notable et étonnante de cet endroit, c'est qu'il semblait à la fois dépourvu de magie et de rosaphir. Pourtant, ses habitants – dont l'apparence ressemblait énormément à celle des Olydriens – étaient parvenus à développer une forme de technologie, aussi incroyablement puissante et répandue que radicalement différente de celle de l'Empire.

Keynn Lucans, évidemment tenu au courant de cette découverte majeure, avait laissé le champ libre à ces recherches à une seule condition impérative : rester discret. Il était hors de question de se faire repérer par ce monde. Le risque qu'il ouvre à son tour un portail vers Olydri était trop grand et l'Empereur voulait éviter à tout prix une éventuelle confrontation.

Au fil des expérimentations dans les semaines qui suivirent, les chercheurs firent de considérables progrès. Ils apprirent à manipuler le portail pour qu'il leur montre ce qu'ils souhaitaient voir, au lieu de s'ouvrir au hasard. Une équipe fut spécifiquement dédiée à cette tâche, afin d'en apprendre le plus possible sur cette civilisation étonnante et complexe. Elle découvrit que les habitants de cette planète étaient divisés en nombreux pays et qu'ils parlaient à peu près autant de langues différentes, ce qui n'allait pas faciliter leur compréhension. Il fut donc décidé de se consacrer d'abord à la connaissance de la première contrée découverte.

Deux linguistes choisis par l'Empereur en personne rejoignirent la base pour se consacrer à ce travail considérable de décryptage d'un langage totalement étranger. Leurs compétences devaient être réelles, car bientôt, ils furent en mesure d'établir une liste de vocabulaire essentiel et quelques règles grammaticales basiques, qui s'étoffaient de jour en jour. Entre autres choses, ils apprirent par exemple que ce monde s'appelait « Terre ».

Pendant ce temps, une autre équipe s'efforçait de comprendre et d'améliorer le processus de transmission d'énergie qu'ils avaient constaté lors de la première tentative du professeur. Il fut très vite établi que seul un individu lié aux flux magiques d'Olydri pouvait être utilisé dans ce but. Avec un Néogicien, il ne se passait strictement rien. Aucun portail ne s'ouvrait vers où que ce soit.

Aniel Akson jubilait : enfin, ses théories controversées sur le lien entre magie et technologie se vérifiaient, qui plus est d'une façon spectaculaire et utile. Il s'attela à la mise au point d'une machine capable non seulement de transmettre au fur et à mesure l'énergie générée à une rosaphir déchargée, mais surtout de créer un nouveau type de réceptacle. Si la première partie fut relativement facile à réaliser, il en alla autrement pour la seconde. Inventer un dispositif pouvant stocker une grande quantité d'énergie puis la restituer à la demande, voilà un nouveau défi à la hauteur de son génie ! S'il y parvenait, l'Empire ne serait plus soumis aux limites de sa dépendance à la rosaphir. Il pourrait étendre sa domination sur tout Olydri, et les arrogants Néogiciens devraient reconnaître l'utilité de la magie que certains méprisaient tant. Le professeur était prêt, s'il le fallait, à consacrer chaque jour de sa vie à la réalisation de son rêve. Peu importait le fait que jusque-là, chaque essai se fût soldé par un échec cuisant.

– Et donc toi, tu travailles avec le professeur pour créer ce fameux réceptacle révolutionnaire ? demandai-je à Samtha.

Pas tout à fait, me répondit-elle. Elle s'occupait plus spécifiquement du lien entre Olydri et la Terre, notamment des personnes servant de cobayes, afin d'optimiser la production d'énergie tout en évitant de se faire repérer. Au sein de la base, c'était la section nommée « PNJ IRL ».

Devant mon air ahuri, elle m'expliqua ce dont il s'agissait exactement. Pour cela, il fallait d'abord qu'elle me parle du contact inattendu avec un Terrien, à l'origine de l'ensemble du Plan Horizon.

Cela se produisit environ neuf mois après l'ouverture du premier portail vers la Terre. L'équipe d'exploration profitait de la nuit terrienne pour en savoir plus sur les mœurs nocturnes des habitants d'une grande ville quand soudain, alors qu'elle recensait un dormeur de plus, le magicien utilisé avait réagi de manière totalement inhabituelle. Alors qu'il n'était bien sûr pas au courant des travaux menés par les linguistes, il s'était mis à parler la langue de ce peuple terrien. Le plus incroyable, c'est qu'au travers du portail, le dormeur de l'autre monde fit exactement la même chose. Par sécurité, on arrêta immédiatement l'expérience. Aussitôt, le cobaye s'était retrouvé plongé dans l'espèce d'état de transe qui se produisait toujours à la fermeture du passage entre les deux mondes.

Lorsqu'il reprit connaissance quelques heures plus tard, il fut interrogé sans grand espoir ; sans doute ne gardait-il aucun souvenir de l'étrange lien qu'il avait partagé un moment avec ce Terrien endormi. Quelle ne fut pas la surprise des chercheurs en constatant qu'au contraire, sa mémoire était intacte à ce sujet ! Il expliqua qu'il avait soudainement eu l'impression que son esprit s'élevait hors de son corps et entrait en contact avec celui de l'extra-olydrien. Il avait alors eu accès à ses pensées, et il se souvenait encore de tout, comme si cela faisait désormais partie intégrante de sa propre personnalité. C'est ainsi qu'il avait pu lui parler dans sa langue, qu'il connaissait à présent aussi bien que lui. D'ailleurs, cela le perturbait pas mal, car certains des mots qu'il avait appris se référaient à des objets ou des concepts qui lui étaient parfaitement inconnus...

Averti de l'événement, l'Empereur demanda qu'une enquête discrète soit menée sur les conséquences de cette « intrusion » involontaire. Il en ressortit que le Terrien pensait qu'il s'agissait d'un rêve, dont il garda cependant une trace écrite, quelques mots griffonnés dans un carnet : « Idée de scénario pour le MMORPG : civilisation divisée en trois factions / magie contre technologie / pierre mystérieuse source d'énergie ».

Je ne pus m'empêcher d'interrompre à nouveau le docteur Samtha Karter.

– Le MMO quoi ?

C'était aussi ce que les chercheurs s'étaient demandé, mais Saryü, l'homme qui était inexplicablement entré dans l'esprit du Terrien, avait pu fournir la réponse : il s'agissait d'une sorte de jeu qui se passait dans un monde virtuel et qui pouvait réunir jusqu'à plusieurs millions de joueurs. Chacun de ceux-ci devait, en incarnant un personnage imaginaire de son choix, nommé « avatar », accomplir un certain nombre de quêtes pour progresser dans l'histoire du jeu, soit seul, soit en groupe avec d'autres joueurs, le tout au rythme qu'il voulait. Pour l'aider dans sa tâche ou lui confier des quêtes plus ou moins longues, complexes et importantes, le joueur avait également affaire à des « PNJ », en clair des « Personnages Non Joueurs », c'est-à-dire des créatures artificielles programmées pour répéter certaines actions et paroles à chaque joueur interagissant avec elles. Apparemment, ces jeux étaient très divertissants et passionnants, car ils rencontraient beaucoup de succès auprès d'un large public.

Tout cela était bien beau, mais le professeur Aniel Akson ne voyait pas vraiment quel intérêt cela pourrait présenter pour ses expériences visant à concurrencer, sinon à remplacer la rosaphir, et surtout à faire comprendre à la société néogicienne que contrairement à ce qu'elle prétendait, technologie et magie n'étaient pas incompatibles.

En revanche, le docteur Karter avait une toute autre vision des choses. Non pas qu'elle remit en cause le lien entre magie et technologie : si elle avait pu éprouver quelques doutes à son arrivée à la base, le dispositif du portail entre Olydri et la Terre prouvait qu'il en existait bel et bien un. D'ailleurs, c'est même elle qui l'avait baptisé « technomagie », dénomination qui avait évidemment enthousiasmé le professeur. Il l'employait si souvent que l'Empereur Lucans, pour lui rendre hommage, lui avait offert un certificat, encadré de bois noir et d’un liseré d’or, et portant l'inscription :

Au Professeur Aniel AKSON
Fondateur de la Technomagie
avec la reconnaissance de l'Empire

Inutile de dire que ce cadre trônait fièrement dans le bureau de l'intéressé !

 

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24 août 2015

PNJ IRL #12

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

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Cela avait débuté un peu plus de dix ans auparavant. Un éminent scientifique à l'intelligence véritablement exceptionnelle, Aniel Akson, s'était fait remarquer en prenant des positions pour le moins à contre-courant de la société impériale. Il n'hésitait pas à déclarer en public que c'était une erreur pour les Néogiciens de se couper totalement de la magie qui imprégnait Olydri, et que l'usage exclusif de la technologie serait une impasse à long terme. Il affirmait aussi, à qui voulait l'entendre, qu'il regrettait amèrement ses anciens pouvoirs magiques, et il allait jusqu'à dénoncer l'ostracisme dont faisait preuve l'autorité impériale envers ceux qui en étaient encore pourvus.

Au départ, par respect pour le brillant génie du professeur, cette même autorité impériale avait fait mine de ne rien remarquer, mais très vite, certains s'offusquèrent de ses virulentes attaques contre le système en place et exigèrent qu'on le fasse taire d'une manière ou d'une autre. Il fut traité de fou, de dégénéré, de menace pour la sécurité de l'Empire, mais en fait, ce fut surtout sa propre sécurité qui fut menacée, car quelques-uns de ses adversaires tentèrent de s'en prendre physiquement à lui.

Il fallut l'intervention de l'Empereur Keynn Lucans en personne pour apaiser les esprits échauffés. Cependant, contrairement à ce que réclamaient certains hauts dignitaires, il refusa de bannir le professeur Akson ou, plus radicalement encore, de le faire « exécuter pour l'exemple ». Sans doute ne souhaitait-il pas se priver de cette intelligence supérieure dont les recherches avaient déjà fait progresser à pas de géant plusieurs domaines scientifiques. Il décida donc de l'envoyer dans l'une des bases les plus secrètes et isolées de l'Empire afin qu'il puisse y exercer sereinement ses talents ; c'est-à-dire sans pouvoir faire de vagues. Officiellement, cela ressemblait assez à une mise au placard pour satisfaire les mécontents, mais officieusement, le professeur eut accès à tout ce qu'il estimait nécessaire à ses travaux, notamment des cobayes humains dotés de magie, ce qui aurait été inimaginable dans son laboratoire de Centralis.

Durant presque six ans, Aniel Akson vit échouer toutes ses expériences visant à lier technologie et magie, mais jamais il ne se découragea. On lui permit de poursuivre sur cette voie, pourtant apparemment sans issue, parce que dans le même temps, avec son habituelle facilité déconcertante, il mit au point des améliorations majeures dans l'exploitation de l'énergie de la rosaphir. Grâce à ses inventions, la quantité de pierre nécessaire pour faire fonctionner toutes sortes d'objets issus de la technologie fut pratiquement diminuée de moitié, ce qui était suffisamment révolutionnaire pour lui passer ses fantaisies, d'autant qu'elles ne dérangeaient désormais plus personne.

Et puis un jour, il y eut l'accident qui fit tout basculer.

Le professeur Akson expérimentait ce qu'il appelait « le portail de résonnance entre le flux magique primordial et la rosaphir ». C'était, selon lui, la voie la plus prometteuse pour prouver ses théories sur la compatibilité entre la magie et la technologie, mais comme il disait cela à chaque nouvelle piste qu'il explorait, les autres chercheurs du laboratoire – dont le docteur Karter, fraîchement nommée à la fois pour ses compétences scientifiques et son goût pour le secret – n'avaient pas prêté particulièrement attention à ce qu'ils jugeaient comme une élucubration de plus. Toutefois, les expériences du professeur étant généralement aussi spectaculaires qu'inefficaces, la plupart du personnel avait saisi cette occasion d'échapper à la routine parfois ennuyeuse de la base. Il y avait donc pas mal de spectateurs, qui seraient évidemment trop bien élevés pour se moquer ouvertement de l'échec prévisible de leur collègue, mais qui n'hésitaient pas à parier en douce sur les causes et les conséquences dudit échec.

Flatté d'avoir un public si nombreux, Aniel Akson l'avait gratifié d'un discours grandiloquent qui, au fond, ne faisait que reprendre sa rengaine habituelle sur l'impasse technologique dans laquelle l'Empire s'était engagé et sur l'importance cruciale d'allier les pouvoirs de la rosaphir à ceux de la magie. Quand il s'était enfin tu, au soulagement général, il avait entrepris de mettre en route toute une série de machines à l'usage totalement inconnu de l'auditoire, lequel s'était prudemment tassé à l'autre bout de la salle. Au milieu de la machinerie, l'un des cobayes humains et magiciens régulièrement fournis au professeur était solidement sanglé à une table métallique et relié à plusieurs appareils tout aussi mystérieux, en particulier un grand anneau de métal suspendu juste au-dessus de lui.

Divers bruits cliquetants, chuintants et grinçants se firent entendre. Un petit nuage de vapeur s'échappa, faisant espérer ceux qui avaient parié sur une explosion ou un incendie. Un vague halo brumeux et lumineux apparut dans le cercle de métal, qui tournait à présent sur lui-même à une vitesse assez modérée. Apparemment, cela ne convenait pas aux projets du professeur, qui actionna un levier en marmonnant qu'il fallait plus de puissance.

Pendant une minute environ, il ne se passa rien de plus, puis soudainement, les choses s'emballèrent. Tous les mécanismes accélérèrent rapidement, y compris l'anneau métallique qui se mit à tourner à très vive allure. Un violent flash lumineux éblouit les spectateurs, tandis que le professeur s'exclamait d'une voix un peu paniquée que la rosaphir échappait à son contrôle et risquait de faire griller toute l'installation. L'homme attaché poussa un bref mais puissant cri de douleur.

Quand leurs yeux se remirent de leur éblouissement, les chercheurs restèrent bouche bée devant ce qu'ils découvrirent. Dans l'anneau de métal tournoyant, était apparu un paysage. On y voyait une ville étrange, telle qu'il n'en existait aucune en Olydri, pas plus dans l'Empire que dans la Coalition ou l'Ordre.

Stupéfaite, je ne pus m'empêcher d'interrompre le récit de Samtha Karter.

– Mais si ce n'était pas une ville d'Olydri, où était-elle ?

L'équipe du laboratoire s'était évidemment posé la même question, mais avant qu'elle n'ait le temps d'étudier davantage cet étrange paysage, l'expérience avait soudainement pris fin. Le fragment de rosaphir alimentant le système s'arrêta d'un seul coup, entièrement déchargé après s'être autant emballé. Quant à l'homme lié à la table, il avait perdu conscience mais paraissait encore vivant, ce qui était un point positif puisqu'il pourrait sans doute être réutilisé.

Frustré par l'interruption brutale de cette expérience au résultat aussi inattendu qu'extraordinaire, le professeur sortit la pierre inerte de son logement. Il allait falloir beaucoup de temps pour que son niveau d'énergie remonte, et c'était un matériau tellement précieux et rationné ! Rageusement, il la jeta sur le corps tout aussi inerte du cobaye humain.

Ce qui se produisit alors resta gravé à jamais dans la mémoire des chercheurs présents. L'émotion de Samtha Karter quand elle me le raconta était encore palpable après toutes ces années. Une sorte d'aura lumineuse s'éleva de l'homme et sembla être aspirée par la rosaphir. Le phénomène dura environ trois ou quatre minutes avant que la lueur ne s'éteigne. Empli d'un fol espoir, Aniel Akson se saisit précautionneusement du fragment et le déposa dans un testeur d'énergie. Tous furent sidérés quand le nombre de 100 % s'afficha sur l'écran, et plus encore quand le professeur se lança dans une sorte de danse de la victoire en poussant de petits cris de joie, répétant sans cesse qu'il avait enfin réussi. Son enthousiasme finit par devenir contagieux et chacun se mit à le féliciter en riant et en tenant des propos plus ou moins compréhensibles, avec l'impression de participer à une fantastique aventure, même si personne n'avait la moindre idée de ce qui venait de se produire exactement.

 

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17 août 2015

PNJ IRL #11

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Je ne revis pas le docteur Karter avant le surlendemain. Je n'avais pas à me plaindre de mes geôliers : s'ils n'étaient pas bavards, ils m'apportaient des repas largement meilleurs que ceux du réfectoire sous le joug de madame Hétaira.

Quand elle revint enfin me voir, elle prit une chaise et s'assit en face de moi sans rien dire pendant un moment. Elle semblait perturbée et elle ne savait sans doute pas par où commencer. Alors, puisqu’elle s'était montrée correcte avec moi, je décidai de l'aider un peu.

– Je pense qu'il est temps que vous m'expliquiez en quoi consiste le Plan Horizon, dis-je d'une voix douce.

Elle parut soulagée de parler d'abord d'un domaine qu'elle maîtrisait.

– Il est temps, en effet.

Elle prit une grande inspiration comme quelqu'un qui va se jeter à l'eau.

– Que sais-tu au sujet de la rosaphir ?

Je fus un peu désarçonnée par sa question, mais contente qu'elle me tutoie. J'y vis un signe de la confiance qu'elle m'accordait désormais.

– Eh bien... On en a un peu parlé en cours, à l'orphelinat... C'est une sorte de pierre qui possède une énergie incroyable... On s'en sert pour alimenter les objets issus de la technologie de l'Empire, par exemple le bouclier de défense super puissant qui protège Centralis, ou encore les glisseurs...

– Et même tous les appareils électriques de cette base. Bien, je vois que tu sais à peu près de quoi il s'agit. Ce n'est pas le cas de tous les jeunes élevés en dehors de la capitale.

– Madame Mispony, l'ancienne directrice de l'institution, accordait beaucoup d'importance à notre éducation et admirait infiniment les réalisations impériales, expliquai-je. Mais quel est le rapport entre la rosaphir et le Plan Horizon ? demandai-je, perplexe.

– A toi d'essayer de trouver, répliqua-t-elle en souriant.

Puisqu'elle semblait s'amuser de me mettre ainsi au défi, j'allais m'efforcer de ne pas la décevoir. Je réfléchis quelques minutes avant de lui exposer une théorie qui pouvait se tenir, même si elle ne me satisfaisait pas totalement.

– Cette base est ultrasecrète, y compris pour la quasi-totalité des Impériaux. Elle est aussi très bien défendue, puisque vous avez plaint un éventuel espion qui s'y infiltrerait. J'ai pu constater, d'ailleurs, que les grands costauds de la sécurité verrouillaient chaque porte dès qu'ils en passaient une, et j'en ai compté pas moins de cinq entre la salle d'analyses et ma cellule, alors qu'elles ne sont éloignées que de quelques mètres. D'autre part, d'après les propos du dénommé Loch à mon réveil, vous ne récupérez que des personnes qui ont été condamnées à mort et qui sont censées avoir été exécutées. Ce sont de parfaits esclaves, puisqu'ils n'ont plus aucune existence légale et qu'ils peuvent facilement être supprimés s'ils ne font pas ce qu'on attend d'eux.

– Tu es vraiment observatrice, s'enthousiasma le docteur Karter. Et quelles conclusions tires-tu de tous ces faits ?

– A première vue, cela me ferait penser que nous sommes sur un gisement de rosaphir et que les prisonniers sont utilisés comme mineurs. Le luxe de précautions dont vous faites preuve pourrait s'expliquer, puisqu'il s'agit de la source même du pouvoir impérial et de sa technologie. Toutefois, il y a un élément qui ne colle pas.

– Ah oui, et lequel ?

– Vous.

– Moi ? s'étonna-t-elle. Comment cela ?

– Je veux dire, l'équipe médicale dont vous faites partie, et toute la batterie de tests à laquelle j'ai eu droit. Ces machines étaient bien trop compliquées et nombreuses pour simplement vérifier si mon réveil se passait bien. Or, à quoi servirait-il de faire autant d'analyses pour de simples esclaves mineurs ? Il doit donc y avoir une autre raison, mais je n'ai pas assez d'éléments en ma possession pour comprendre laquelle.

– C'est vrai, mais tes premières déductions m'impressionnent ! Je vais donc te donner un indice supplémentaire et voir ce que tu pourras en tirer.

– Vous aimez jouer, Docteur Karter !

– Mes amis m'appellent Samtha, et je crois que dans le contexte actuel, tu es ce que j'ai de plus proche d'une amie.

Je ne savais pas encore quel sort elle me réservait, mais je fus touchée par ses paroles, que je sentais sincères. Et puis, créer un lien entre nous pourrait s'avérer utile.

– Merci, Samtha. Voyons donc si ton indice pourra m'éclairer.

– La rosaphir a un défaut majeur, et les analyses que nous faisons servent à établir la compatibilité de nos… invités avec le procédé que nous avons mis au point pour pallier ce défaut.

Cette fois, il me fallut un peu plus de temps de réflexion, et je crois que je pâlis en démêlant toutes les implications de ce que Samtha venait de me révéler. Elle-même avait l'air grave, et je crus voir passer du regret dans ses étranges yeux de Néogicienne.

– Si je ne me trompe pas, je ne vois qu'un défaut majeur dans la rosaphir : son extrême rareté. A cause de cela, je dirais que l'Empire est limité dans son extension, ainsi que dans le développement de sa technologie.

Elle acquiesça d'un signe de tête, l'air admiratif.

– Quand je pense au nombre de gens qui ne se rendent jamais compte de ce problème, alors que toi, il ne t'a fallu que quelques instants pour le percer à jour !

Je haussai les épaules, ce qui fut beaucoup plus facile que la dernière fois.

– Je n'ai pas grand mérite : j'ai entendu souvent mes anciens condisciples se plaindre du fait que l'orphelinat ne leur permettait pratiquement pas d'accéder à la technologie et qu'ils auraient l'air de péquenauds en allant vivre à Centralis, une fois majeurs. Si c'était le cas, c'est parce que l'établissement n'avait pas assez de moyens. Or, ce qui est si cher est forcément très rare, ce n'est pas difficile à deviner. C'est aussi pour cela, je suppose, que la capitale a une taille qu'on dit démesurée, alors que les villes de province sont plutôt petites.

– Puisque tu en as seulement entendu parler, j'en conclus que tu n'as jamais eu l'occasion de voir Centralis de tes propres yeux. C'est une ville titanesque au-delà de l'imagination, qui regroupe l'essentiel des forces et de la population de l'Empire parce qu'effectivement, la quantité de rosaphir actuellement disponible ne permet pas d'alimenter des boucliers de protection semblables pour toutes les villes impériales.

Cette déclaration ne fit que confirmer mes craintes.

– La quantité de rosaphir actuellement disponible... murmurai-je, effarée.

– Que dis-tu ? Parle plus fort, au lieu de marmonner comme ça !

Ce fut à mon tour de prendre une grande inspiration avant de me jeter à l'eau.

– Ce que je vais dire me semble à moi-même complètement fou et inimaginable, mais c'est la seule conclusion logique à laquelle j'arrive avec l'indice que tu m'as donné... Les condamnés que vous récupérez ici, est-ce que vous essayez de... les transformer en rosaphir ?

– Ce n'est pas exactement le procédé que nous employons, mais dans le principe, ta déduction est juste. Fini de jouer, à présent : je vais tout t'expliquer en détail.

 

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10 août 2015

PNJ IRL #10

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

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En attendant la suite des événements et curieuse des explications qu'on était censé me fournir sur mon rôle à jouer dans ce mystérieux « Plan Horizon », je m'efforçai de rester calme et de retrouver au plus vite le contrôle de mon corps. Cela fonctionna plutôt bien, parce qu'à la deuxième visite de contrôle à laquelle j'eus droit, je distinguai presque nettement le visage de la femme venue s'occuper de moi, le docteur Karter. Entre deux âges, taille moyenne, cheveux châtain mi-longs attachés en simple queue de cheval, vêtements de coupe classique sous sa blouse : elle aurait pu facilement passer inaperçue, sans l'intelligence passionnée qui animait son regard d'une extraordinaire vivacité. Bien sûr, comme tous les membres importants de l'Empire, c'était une Néogicienne, aux iris d'un indéfinissable brun métallique, mais ses yeux n'étaient en rien ternes, tant sa flamme intérieure les rendait éclatants.

Elle déclara qu'étant donnée la rapidité avec laquelle je semblais récupérer, elle souhaitait procéder tout de suite à l'examen de routine auquel étaient soumis tous les... participants au Plan Horizon. Je notai sa légère hésitation, comme si elle avait voulu employer un autre mot et qu'elle s'était ravisée in extremis. J'aurais pu feindre de n'avoir rien remarqué, par prudence, mais j'avais l'impression que la prudence n'était pas de mise ici. Après tout, j'avais déjà affronté la mort une fois ; ce n'était plus le moment de laisser la peur me dominer.

– Quand vous dites « participants », je suppose que vous voulez parler de cobayes dans mon genre, des gens censés avoir été exécutés dont personne ne se soucie plus, quel que soit le sort qui leur est réservé dans votre fameux Plan Horizon ?

La mine stupéfaite et vaguement gênée, elle parut sur le point de nier, puis elle me regarda bien en face et soupira.

– A quoi bon vous raconter le baratin habituel ? On dirait que vous êtes trop futée pour ça...

A la réflexion, je me demande si je n'aurais pas préféré le baratin...

– Mais avant que je ne vous explique les raisons de votre présence ici, la procédure veut que je vérifie qui vous êtes, par rapport au dossier qu'on nous a transmis. Notre base est si secrète que je ne pense pas que nous pourrions recevoir la visite d'un quelconque espion – d'ailleurs, si c'était le cas, tant pis pour lui – mais bon, la procédure, c'est la procédure, alors même si je trouve que c'est une perte de temps, je n'ai pas trop le choix. Donnez-moi donc vos nom, prénom, date de naissance, puis faites-moi un petit résumé de ce qui vous a conduite à écoper de la peine de mort à votre âge. Et merci de m'épargner les détails, je n'aime pas la viande saignante.

Je ne fus pas surprise par sa froide ironie à mon égard. Mon dossier judiciaire ne dressait pas vraiment de moi un portrait très flatteur. J'aurais pu ne rien dire, ou seulement ce qu'elle voulait entendre, parce que c'était le seul moyen pour qu'elle me fiche la paix sur un passé que je n'avais aucune envie de revivre. Et puis, j'étais peut-être un peu le monstre décrit dans ces pages, car je ne ressentais aucun remords d'avoir tué madame Hétaira.

Mais alors que j'ouvrais la bouche pour confirmer la version officielle le plus succinctement possible, le souvenir de ma chère Bilana en larmes, murée dans son indicible désespoir, me revint si intensément en mémoire que je crus un instant la voir réellement devant moi. Tant pis pour ma tranquillité. Elle méritait mieux que mon silence complice.

Et là, attachée sur une sorte de lit d'hôpital, entourée de tas d'appareils bizarres qui analysaient je ne sais quoi en moi, sans que je sache pourquoi ni ce qui m'attendait ensuite, je racontai enfin toute la vérité. Je parlai vite pour ne pas être interrompue, en fermant les yeux pour ne pas me laisser distraire. Je ne cachai pas ma part de responsabilité dans le suicide de ma meilleure amie, ma stupide erreur d'interprétation qui m'avait empêchée de la soutenir, moi qui étais si fière de mes grands talents de détective ! Je ne dissimulai pas davantage les noms inscrits dans le carnet secret de la directrice de l'orphelinat, ni la folie meurtrière qui m'avait poussée à la frapper encore et encore. Je révélai aussi le piège tendu par le juge, sans doute en accord avec d'autres clients riches et haut placés. Pour conclure, j'avouai que j'avais accepté mon châtiment car je ne désirais plus vivre dans un tel monde, et que je regrettais profondément qu'on m'ait ainsi ressuscitée.

Quand j'eus fini, il y eu un long blanc avant que le docteur Karter ne reprenne la parole.

– J'ai quelques contacts qui pourront me renseigner sur l'histoire incroyable que vous venez de me sortir. S'il s'avère que vous êtes l'affabulatrice la plus convaincante qu'il m'ait été donné de rencontrer, je vous préviens que je vous le ferai payer cher, parce que j'ai horreur qu'on me fasse perdre mon temps.

Je ne me laissai pas impressionner. Au final, elle me ferait ce qu'elle voudrait, mais cela ne changerait rien à la vérité.

– Et si vous découvrez que je n'ai pas menti ?

– Alors, ce sera le premier cas de conscience auquel je devrai faire face depuis bien des années, et j'ai aussi horreur de ça !

Je haussai les épaules, ce qui n'était pas très facile dans ma position entravée.

– C'est votre problème, pas le mien. Bon, maintenant, vous m'expliquez ce que c'est, votre fameux Plan Horizon ?

– Pas encore. Je vais d'abord déterminer si vous me menez en bateau ou pas, et en fonction de la réponse, je vous récompenserai ou je vous punirai.

– Je risque d'attendre longtemps... Remarquez, moi, je n'ai aucun problème avec le fait de perdre mon temps. Enfin, avec un peu plus de liberté de mouvement et quelques bouquins. Je suppose que vous avez ça, dans votre base ultrasecrète qui est sûrement située dans un trou perdu à l'écart des regards indiscrets, non ? La lecture permet de s'évader de toutes les formes de prisons.

Le docteur Karter éclata d'un rire bref puis me fixa d'un air songeur, qui éveilla en moi une inexplicable tristesse que je refoulai aussitôt de toutes mes forces.

– Pour une fille aussi jeune, vous ne manquez vraiment pas d'intelligence ni d'audace ! Quel dommage que vous vous retrouviez ici... Dans d'autres circonstances, je suis sûre que vous auriez eu un brillant avenir.

– C'est gentil de votre part, mais dans ma situation, je crois que je vais me contenter d'affronter le présent.

Elle eut un demi-sourire navré puis se leva et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, elle se retourna vers moi.

– Je vais mener ma petite enquête. Ça ne devrait pas être trop long, mais en attendant, vous serez installée un peu plus confortablement, dès que vos analyses seront terminées, ce qui ne devrait pas prendre plus de deux heures.

Effectivement, environ deux heures plus tard, trois personnes que je n'avais pas encore vues entrèrent dans la pièce, où les machines mystérieuses venaient de s'éteindre. L’une d'entre elles débrancha les capteurs collés sur ma peau puis retira les cathéters qu'on m'avait piqués dans chaque bras. Elle repartit dès qu'elle eut fini, sans prononcer le moindre mot. Les deux autres, plutôt du genre armoires à glace et dont il n'était pas difficile de déduire qu'ils devaient faire partie de la sécurité des lieux, me détachèrent du lit. Je voulus m'asseoir, mais ce simple effort me fit grimacer. J'avais des courbatures douloureuses dans chaque muscle et pour couronner le tout, des vertiges me faisaient tourner la tête. L'un des gros bras me souleva avec facilité et me porta jusqu'à une pièce voisine, tandis que l'autre verrouillait et déverrouillait les portes au fur et à mesure. Apparemment, je n'étais pas leur première cliente.

Ma cellule était équipée du confort sommaire habituel, mais je souris en voyant une pile de livres posée sur la tablette à côté du lit.

 

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03 août 2015

PNJ IRL #9

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

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DEBUT

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Suite à mon refus de faire appel, la date de mon exécution fut fixée pour le mois suivant. C'était le délai légal, au cas où je changerais d'avis. Je m'efforçai de garder la tête froide et, conformément à la ligne de conduite que je m'étais choisie, de profiter au mieux de chaque instant, mais bien souvent, je me surprenais à penser à Bilana. Existait-il un au-delà où je pourrais la retrouver ? Me pardonnerait-elle ma sottise et ma déduction hâtive, qui avaient mis l'enquêteur sur une fausse piste alors qu'il aurait pu tout découvrir ?

Vint, bien trop vite, le jour où j'allais avoir la réponse à mes questions existentielles. Je me concentrai sur mon amie pour ne pas m'effondrer ni me débattre quand on me fixa à la table où on devait me faire l'injection létale.

Quand on me demanda si j'avais une dernière déclaration à faire, je me sentis fière de parvenir à parler d'une voix claire et audible.

– Aujourd'hui, je vais reposer en paix, tandis que d'autres vivront chaque jour à venir rongés par l'angoisse qu'un de leurs complices craque et révèle toute la noirceur de leurs crimes. En attendant l'heure de votre jugement, soyez tous maudits par celle qui a dû sacrifier sa vie et qui meurt dans l'innocence !

Je savais que ces propos grandiloquents à l'allure prophétique seraient retranscrits et diffusés par les quelques journalistes présents à mon exécution. Ils n'étaient là que parce que c'était une obligation légale, et je venais de leur fournir de la matière pour rédiger un article plein de passion et de mystère. Avec un peu de chance, je venais de semer les graines de ma vengeance.

Puis on m'injecta le produit fatal et je mourus.

Je me souviens avoir eu l'impression que mon esprit flottait au milieu du vide... mais ce n'était pas comme après que
l'homme étrange m'a embrassée sur le front, ou plutôt qu'il a embrassé celle qui n'était pas moi
au lieu d'aller sauver celui qui n'était pas mon petit frère chéri...

Pour que tout s'éclaire complètement dans mon esprit encore confus, il faut que je continue à dérouler le fil de mes souvenirs,
de plus en plus précis dans ma mémoire...

Jusqu'au Plan Horizon...

J'étais bien. Je ne ressentais plus mon corps, seulement mon esprit enveloppé de bien-être et d'insouciance. Je n'avais plus besoin de réfléchir, plus besoin d'avoir peur, plus besoin d'être triste. Tout simplement, j'étais bien, et cet instant de parfait détachement me parut durer éternellement.

Et puis, je vis de la lumière. Tout d'abord, ce ne fut qu'une zone un peu moins obscure que le reste, qui s'éclaircit progressivement, au fur et à mesure que je concentrais mon attention sur elle, jusqu'au moment où elle devint vraiment de la lumière, une merveilleuse lumière blanche et pure. Je commençai alors à distinguer, dans la clarté environnante, quelques silhouettes indistinctes qui se dessinaient autour de moi. Un sentiment de bonheur infini se répandit dans toute mon âme. Il existait bien un au-delà après le grand passage !

– Maman, Papa, Bilana, je suis si heureuse que vous soyez là !

Mais la réponse ne fut pas tout à fait celle que j'attendais. La voix narquoise d'un homme jeune.

– Elle est en plein délire, celle-là ! Eh, y faut se réveiller ! On n'est pas des anges, et toi non plus, d'ailleurs, si tu te retrouves ici !

– Loch, ne soyez pas aussi désobligeant. C'est normal qu'elle ait du mal à émerger, avec le cocktail de drogues qu'elle a dans les veines, fit remarquer une voix féminine d'un ton neutre où perçait un soupçon de désapprobation.

– C'est bien possible, Docteur Karter, mais n'empêche que si on les lui a injectées, c'est pas pour rien ! Vous laissez pas attendrir par son air de petite fille innocente, y'a que des criminels qui atterrissent dans ce labo !

Cette fois, la voix de femme répliqua d'un ton plus sec.

– Je suis parfaitement au courant de ce que nous faisons ici et avec qui, et personne dans cette pièce ne m'attendrit.

J'étais vivante ! Loin de me réjouir, cette constatation me fit complètement paniquer.

– Non, je vous en prie, ne me faites pas de mal ! J'ai respecté toutes les conditions du juge, je n'ai rien dit sur ce que madame Hétaira faisait avec les orphelins qu'elle avait sélectionnés pour son programme ! Pourquoi est-ce que le juge veut se venger ? Je jure que je n'ai rien dit à personne ! J'étais d'accord pour qu'il me condamne à mort, parce que mon amie s'est suicidée en partie par ma faute ! Tuez-moi sans me faire de mal, s'il vous plaît !

Je ne sais pas si mes interlocuteurs comprirent grand-chose à mes propos à moitié incohérents et entrecoupés de sanglots... Quoi qu'il en soit, la voix de femme tenta de m'apaiser.

– J'ignore tout de ce juge et de ce dont vous parlez, jeune fille.

– Alya. Je m'appelle Alya.

– Eh bien, Alya, soyez rassurée : il n'y a absolument aucun juge qui ait un quelconque pouvoir ici.

– Mais... on est où, ici, exactement ?

– Nous vous expliquerons tout cela en détail quand vous aurez récupéré vos forces...

– Et votre lucidité ! l'interrompit le dénommé Loch. Parce que pour le moment, je n'ai pas pigé un mot de votre histoire sans queue ni tête !

– Bref, reprit la femme d'un ton de reproche. Vous êtes ici dans l'un des lieux les plus secrets de l'Empire, et personne de votre ancienne vie ne viendra se venger ou je ne sais quoi. Vous faites désormais partie du Plan Horizon. Comme je viens de vous le dire, nous vous expliquerons tout cela... un peu plus tard. Pour le moment, essayez de vous détendre, cela vous aidera à récupérer vos facultés. Oh, et ne vous inquiétez pas non plus si vous avez l'impression de ne plus ressentir votre corps et que votre vue est très floue. C'est un effet secondaire tout à fait normal des produits qui vous ont été injectés, qui va totalement se dissiper dans les prochaines heures.

– Eh oui, rappelez-vous, l'exécution, tout ça : il fallait bien qu'on vous croie morte ! ajouta Loch avec une méchanceté satisfaite qui me fit frissonner.

On aurait pu croire qu'il avait un compte personnel à régler avec moi.

– Maintenant, ça suffit ! s'énerva la femme. Si vous n'êtes pas capable de vous contrôler, vous n'avez rien à faire dans mon équipe !

Loch s'excusa et lui assura qu'il ne recommencerait pas, mais je doutais que son inexplicable animosité envers moi disparaisse aussi facilement. Si nous étions amenés à nous revoir, il allait sans doute falloir que je me méfie de lui.

 

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27 juillet 2015

PNJ IRL #8

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

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La suite ne fut qu'une succession de cauchemars.

Etrangement, les policiers qui vinrent m'arrêter le lendemain n'essayèrent pas de m'interroger. Ils se contentèrent de m'attacher une sorte de collier, qui était en fait un dispositif anti-magie, ce qui était la procédure pour tous les non-Néogiciens comme moi, puis ils m'enfermèrent dans une cellule sans mot dire. Je fus traitée convenablement mais personne ne m'adressa la parole. Le surlendemain matin, mon avocat commis d'office m'expliqua que dans sa grande mansuétude, c'est le juge qui avait pris l'affaire en charge qui avait tenu à ce qu'il en soit ainsi, pour m'éviter le traumatisme d'un interrogatoire, d'autant qu'il aurait été inutile puisque j'avais été prise en flagrant délit.

Un détail m'interpella lorsqu'il entreprit de résumer mon dossier : ma date de naissance n'était pas la bonne. Certes, elle avait été simplement estimée à mon arrivée à l'orphelinat, faute de papiers justificatifs, mais là, on me vieillissait de presque deux ans. D'un ton agacé, l'avocat répliqua qu'il ne servait à rien que j'aggrave mon cas par des mensonges, puisque c'était le bureau du juge lui-même qui avait contrôlé et validé chaque élément me concernant.

Je lui demandai alors le nom de ce fameux juge si impliqué dans mon affaire. Sans grande surprise, mais avec un frisson qui me glaça tout le corps, j'appris qu'il s'agissait de celui qui avait abusé quatre fois de ma pauvre Bilana.

Je ne dis plus rien durant le reste de mon entretien avec l'avocat, qui me reprocha mon attitude ingrate, alors qu'un magistrat si réputé et respecté parmi ses pairs avait la bonté de s'intéresser à mon cas. Qu'aurais-je pu dire à ce jeune avocat tout frais émoulu de l'école et visiblement pétri d'admiration envers ce juge ? Comment aurait-il pu m'écouter et me croire, si je lui racontais que son idole n'était qu'un pervers abusant de filles mineures à la poitrine opulente, avec la complicité d'une honorable directrice d'orphelinat que j'avais sauvagement assassinée ? Je n'avais pas la moindre preuve, le carnet incriminant avait dû être détruit ou caché bien à l'abri des regards indiscrets. D'ailleurs, en y repensant, je me souvins que Giovan et une des filles du « programme de rapprochement social » s'étaient empressés de proposer leurs services pour garder le bureau en attendant l'arrivée des forces de l'ordre...

Mais ce qui me fit vraiment abandonner tout espoir, c'est quand je compris tout à coup pourquoi on avait modifié ma date de naissance. Grâce à ce tour de passe-passe administratif, j'étais devenue majeure ; de plus, le juge si bienveillant avait requis un procès à huis-clos, prétendument pour m'épargner une exposition publique. Avec une lucidité aussi clairvoyante qu'impuissante, je sus que l'issue de cette sinistre mascarade ne serait pas un très long séjour en maison de redressement, sort réservé aux mineurs criminels. Ce qui m'attendait, c'était la peine de mort.

Je passai le reste de la journée à réfléchir. Le soir, je demandai à être reçue par le juge. Comme je l'avais prévu, mon avocat m'annonça que dans sa grande générosité, le glorieux magistrat avait accepté de bousculer son précieux emploi du temps pour m'accorder une entrevue privée.

En tant que criminelle dangereuse aux réactions imprévisibles, je fus attachée solidement à mon siège, et un planton resta à faire le pied-de-grue derrière la porte, au cas où je deviendrais soudainement violente.

Dès que je fus seule avec le juge, je ne perdis pas de temps en récriminations ni en suppliques, dont je savais qu'elles seraient vaines. Il avait bien trop à perdre et me considérait certainement comme une créature inférieure, dont la vie ne valait pas la sienne. J'avais beau être jeune, je ne me faisais plus d'illusions sur mes semblables depuis bien longtemps. Le fait que mes parents aient été inutilement assassinés et qu'on ait mis le feu à la maison où je n'étais encore qu'un bébé, avait grandement aidé à ma prise de conscience précoce sur la dure réalité du monde qui m'entourait.

Je lui dis donc froidement que je savais qu'il allait me faire exécuter pour dissimuler la pourriture qu'il était sous son apparence de notable sans reproche. J'eus la satisfaction de le voir blêmir légèrement. Il ne devait pas lui rester beaucoup de conscience, mais je l'avais quand même atteinte.

Je poursuivis en lui annonçant que j'avais pris la décision de ne pas crier au complot à mes gardiens ni à ce pauvre naïf d'avocat qu'il avait réussi à faire désigner pour ma « défense ». Qui sait, l'un d'eux aurait peut-être eu la fantaisie de me croire et de creuser un peu plus, en risquant de faire craquer l'un des membres du petit groupe que madame Hétaira prostituait allégrement auprès d'une riche clientèle. Bien sûr, ce n'était pas par bonté de ma part ni par goût du sacrifice, mais simplement parce que je n'avais pas envie qu'on me retrouve très bientôt pendue dans ma cellule. Le visage du juge trahit qu'il avait envisagé cette solution. Je lui expliquai que même s'il ne me restait guère de temps à vivre, je souhaitais profiter de chaque instant.

Pour finir, j'en vins au prix de mon silence. Je voulais qu'on me serve de bons petits plats, avoir accès à autant de livres que je pourrais en demander, et aussi qu'on me donne la gourmette que mes parents avaient fait graver du prénom qu'ils m'avaient choisi. En échange d'un bouc émissaire consentant et du sacrifice de ma vie, j'estimai que ce n'était pas cher payé. Le juge dut faire le même calcul, puisqu'il accepta mon offre sans discuter. Il voulut ajouter qu'il était désolé, mais je le coupai dans son élan en répliquant que son hypocrisie ne faisait pas partie de notre accord et qu'il pouvait se la garder, voire se la mettre où je pensais.

Nous tînmes parole tous les deux. La seule phrase que je prononçai lors de mon pseudo procès fut : « Je reconnais avoir tué madame Hétaira mais je ne souhaite pas vous expliquer pourquoi ». Mon avocat eut l'air gêné et exaspéré d'avoir une telle cliente, et le juge parvint presque à dissimuler son soulagement.

En retour, je fus bien traitée : de bons repas, et même des friandises, des livres en abondance, dans lesquels je pouvais m'échapper et oublier quelques instants que ma fin était proche. Quant à la gourmette si précieuse à mon cœur, elle ne quittait plus mon poignet.

En revanche, je n'avais pas droit aux visites, mais cela m'arrangeait plutôt. Je pense que dans le cas contraire, madame Mispony serait venue me voir, et je n'étais pas sûre que j'aurais eu la force de lui cacher la vérité, ce qui l'aurait mise en danger.

Ces quelques semaines s'écoulèrent plutôt paisiblement, compte tenu des circonstances. Parfois, la peur de mourir me saisissait brusquement, faisant couler mes larmes, se nouer mon estomac et trembler tout mon corps, mais à chaque fois, je parvins à me ressaisir assez vite en me répétant, comme une litanie, que la peur ne m'empêcherait pas de mourir et qu'il valait mieux que je profite de chaque heure qu'il me restait à vivre.

Le verdict tomba sans surprise : j'étais condamnée à la peine capitale.

Mon avocat me dit que je pouvais faire appel si j'acceptais enfin de donner ma version des faits, car de nouveaux éléments justifieraient la réouverture de l'enquête et la tenue d'un procès en révision. Par curiosité, je jetais un coup d'œil sur le nom du nouveau juge qui serait en charge de mon affaire. En voyant qu'il s'agissait de celui que le carnet de madame Hétaira décrivait comme particulièrement friand de jeunes garçons, j'éclatai d'un rire quasi hystérique, qui sembla inquiéter mon avocat. Quand je repris mon calme, je refusai son offre. Me doutant que je ne le reverrais jamais, je lui dis gentiment qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour moi dans ma situation difficile et que je regrettais sincèrement de ne pas pouvoir lui en révéler davantage. Il me faisait un peu pitié, car il était plein de bonne volonté. J'espérai qu'il n'en souffrirait pas trop si, un jour, toute la vérité sur cette affaire éclatait au grand jour.

 

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20 juillet 2015

PNJ IRL #7

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

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Trépignant d'impatience, j'enlevai la boîte d'à côté pour réussir à dégager celle que je convoitais. Je la posai sur le bureau pour en extraire le contenu plus à mon aise. Il y avait d'abord tout un tas de papiers administratifs, donnant l'impression qu'il s'agissait véritablement d'un simple dossier aussi épais que rébarbatif, mais j'étais tellement sûre de moi que cela ne me fit aucunement douter. J'avais bien raison : entre deux piles de documents divers, était glissé une sorte d'agenda d'écolier, a priori on ne peut plus banal. Mais quand je l'ouvris, je vis au premier coup d'œil qu'il n'avait rien, absolument RIEN à voir avec un banal agenda.

Sur chaque double page, il y avait une date, assortie du nom et de la qualité d'une personne. Suivait, soigneusement alignés en deux colonnes, une liste de dates avec, en face, des prénoms que j'identifiai comme ceux des membres du « programme de rapprochement social ». Souvent, à côté du nom, était ajouté un encart contenant des annotations qui ne me laissèrent plus aucune illusion quant à la forme exacte de ce « rapprochement »...

Effarée, je vis défiler, au fil des pages que je feuilletais avec un dégoût grandissant, des noms de personnalités influentes, parfois célèbres et, bien entendu, toujours riches. Un puissant banquier aimait apparemment les jolies blondes soumises ; un général réputé pour ses victoires contre la Coalition semblait vouloir qu'on le traite comme un chien, avec muselière, laisse et cravache pour le punir... Mais le pire, pour moi, fut de découvrir, sur la double page consacrée à un juge qui vouait un culte aux gros seins – j'en avais déjà vu un autre qui affectionnait les garçons très jeunes d’apparence – le nom de Bilana. Il apparaissait quatre fois. La première date coïncidait avec la veille du jour où je l'avais trouvée si mal, prostrée dans sa chambre. Quant à la dernière... c'était la veille du jour où elle s'était donné la mort.

Je me sentis intensément coupable. Comment avais-je pu ne rien comprendre ? Quelle idiote j'avais été de croire que c'était sa relation avec Giovan qui était responsable de sa détresse ! D'ailleurs, me dis-je avec colère, il n'était pas non plus innocent : de toute évidence, il servait de rabatteur à madame Hétaira, séduisant de nouvelles proies pour son cheptel de filles, qu'elle vendait ensuite sans scrupule à toutes ces pourritures fortunées ! Mais comment, COMMENT avais-je pu être aussi aveugle et stupide, au point de vouloir à tout prix faire partie du groupe des favoris de cette femme répugnante ?

Comme en écho à mes pensées, la directrice apparut soudain devant moi. Toute à mon indignation, j'en avais oublié de dissimuler la lumière de ma lampe de poche, et elle avait dû la voir par les fenêtres du bureau, situées juste en face de ses appartements privés.

La scène qui suivit me parut aussi absurde qu'irréaliste. Si j'avais dû l'imaginer, je me serais décrite portant des accusations d'une voix glaciale, ou vociférant de colère, ou me répandant en pleurs incontrôlables... Mais la réalité est souvent bien plus complexe que la fiction. Tout un tas d'émotions et de pensées contradictoires se bousculèrent dans ma tête en quelques secondes à peine. Madame Hétaira était responsable de tout, et je me sentais désagréablement coupable, et certains y trouvaient leur intérêt, et tout ce système pourri me répugnait, et est-ce que j'aurais supporté de participer à ces soirées particulières, et il fallait qu'ils payent pour la mort de Bilana, et...

J'éprouvai presque du soulagement quand elle prit la parole. C'était plus facile d'être dans la réaction que de décider comment agir. Malgré tout, mon esprit troublé ne facilitait pas ma concentration. J'aurais été incapable de répéter exactement les propos de la directrice, mais en gros, elle me fit miroiter les avantages que j'aurais si je taisais ma découverte ou, mieux encore, si j'entrais dans le cercle. Après tout, elle avait cru comprendre que j'avais comme objectif de faire partie des privilégiés. Grâce à elle, j'aurais une chance de me faire une place dans la haute société, j'aurais de beaux vêtements, des bijoux... Et si je savais m'y prendre, ce dont elle ne doutait pas au vu de mon intelligence, je pourrais me tailler une belle part du gâteau !

Ce serait mentir que de prétendre que je ne fus pas tentée, mais tout à coup, son image du gâteau me rappela les bons desserts auxquels seuls avaient droit ses chouchous à la cantine, tandis que les autres, dont je faisais partie, en étaient réduits à baver d'envie bêtement, sans voir le piège, comme des animaux qu'on appâte pour les mettre en cage. Tant de désinvolture et de mépris pour notre humanité me révolta avec une intensité qui me submergea.

Je brûlai d'envie de l'insulter, de l'humilier par une répartie cinglante et cruelle, mais à quoi bon ? De toute évidence, madame Hétaira n'avait aucune conscience que j'aurais pu atteindre. Alors, sans un mot, j'enlevai la petite bague que Bilana m'avait offerte, son premier cadeau dont elle ne savait pas encore qu'il était empoisonné, et je lui jetai violemment au visage.

Ce geste brutal auquel elle ne s'attendait pas la mit dans une rage folle. Elle me sauta littéralement à la gorge et me serra le cou, en sifflant haineusement que je n'étais qu'une idiote qu'on retrouverait pendue à cause du désespoir d'avoir perdu sa meilleure amie. A demi renversée sur le bureau et coincée par sa poigne que la hargne rendait d'une incroyable force, j'étais incapable de me débattre efficacement pour lui échapper. Suffoquant déjà, je cherchai à tâtons un éventuel moyen de me défendre. Mes doigts se refermèrent sur un simple crayon que, dans un ultime effort, je parvins à planter de plusieurs centimètres dans le bras de la directrice, qui me lâcha avec un cri de douleur.

Que j'ose lui résister l'enragea encore plus. C'est le regard fou et quasiment la bave aux lèvres qu'elle s'empara d'une grande paire de ciseaux. Bizarrement, une partie de moi contemplait la scène avec détachement, et je me demandai de quelle façon elle allait maquiller cela en suicide, tandis qu'elle plongeait son arme improvisée dans ma poitrine.

Je me raidis instinctivement dans l'attente de la douleur, mais je ne ressentis en fait qu'un choc. Je ne sais pas comment, à cet instant, je pus avoir autant de présence d'esprit, mais je compris immédiatement que c'était le gros volume des aventures de ma chère détective qui avait encaissé le coup à ma place. Madame Hétaira, en revanche, eut un moment de flottement en ne me voyant pas pisser le sang et m'écrouler.

Je ne lui laissai pas le temps de se ressaisir. J'arrachai les ciseaux du bouquin et je les lui plantai dans le corps. Elle hurla et tenta de reculer, mais je tenais toujours les ciseaux crispés dans ma main. Mon esprit se brouilla pendant que je la frappai encore et encore et encore et que ses hurlements devenaient gargouillis puis silence.

Je pense que tous ceux qui accoururent en entendant nos bruits de lutte doivent encore se souvenir parfaitement du macabre spectacle auquel ils assistèrent cette nuit-là. En tout cas, tous témoignèrent de leur incompréhension horrifiée en me voyant,
couverte de sang, l'air hagard, debout au-dessus du cadavre mutilé de madame Hétaira...

 

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13 juillet 2015

PNJ IRL #6

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un personnage... de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

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Les jours suivants, la vie quotidienne reprit petit à petit ses droits. Mes nerfs ne me lâchèrent plus, mais je sentais en permanence un immense vide dans mon cœur. Un soir, pour me changer les idées et m'aider à trouver le sommeil, je décidai de relire les aventures de ma détective préférée. A cette heure, la bibliothèque était fermée, mais ce n'était pas un souci pour moi. Quelques années plus tôt en effet, j'avais « emprunté » le passe-partout de la bibliothécaire pouvoir venir lire hors de ses heures de travail. Il m'avait déjà servi à de nombreuses reprises ! Je ne l'avais révélé à personne, pas même à Bilana ; de toute façon, cela ne l'aurait sans doute pas tellement intéressée, car les livres n'étaient pas vraiment sa grande passion...

C'est donc avec la force de l'habitude que je me faufilai discrètement dans les couloirs, dissimulant une lampe de poche dans mon peignoir. Un coup d'œil aux alentours pour m'assurer que nul ne risquait de me surprendre, un tour de clef et j'étais déjà dans la bibliothèque, dont je refermai évidemment aussitôt la porte. La serrure bien entretenue ne grinçait pas du tout, pas plus que les gonds ; j'y veillais personnellement !

Je lisais depuis environ une heure quand soudain, des bruits de pas et de chuchotements dans le couloir attirèrent mon attention. L'oreille aux aguets, j'entendis le bruit d'une clef dans la serrure. J'éteignis précipitamment ma lampe de poche et je me glissai en silence derrière mon fauteuil de lecture préféré, situé au fond de la salle. Outre son dossier, plusieurs rayonnages remplis de livres me cachaient à la vue de ceux qui entrèrent dans la bibliothèque et en refermèrent, eux aussi, la porte à clef. Bien sûr, je ne pouvais pas non plus les voir, mais je les reconnus à leurs voix : il s'agissait de madame Hétaira et de son petit groupe de favoris.

Au début, je fus tout excitée d'assister en cachette à l'une de leurs fameuses réunions auxquelles je brûlais d'impatience de pouvoir assister de plein droit, mais ce que j'entendis de leur discussion me fit l'effet d'une douche froide, et même glacée. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils n'évoquèrent pas la mémoire de Bilana avec respect ! Madame Hétaira la qualifia même de « cette petite idiote qui avait failli foutre en l'air leurs affaires ». Comme je n'entendais pas toute la conversation, je ne compris pas très bien à quelles affaires elle faisait référence.

Par chance pour moi, l'une des filles prit la défense de Bilana, et le ton monta quelque peu, rendant tous leurs propos audibles de derrière mon fauteuil. Elle souligna qu'elle avait toujours dit que Bilana était trop jeune pour ces choses-là, même si son physique avantageux lui donnait l'air d’être plus âgée. Agacée par cette remise en cause de sa décision, la directrice lui demanda sèchement si elle voulait la rejoindre dans son bureau pour y être radiée du carnet de rendez-vous et renoncer à tous les cadeaux que lui faisaient les hommes qu'elle lui présentait. D'un ton contrit, la fille, que je ne parvenais pas à identifier à sa voix car je ne fréquentais pas assez les dernières années pour cela, s'excusa alors et affirma que cet arrangement – elle insista sur ce mot d'une manière assez bizarre – lui convenait parfaitement.

Cette petite altercation étant réglée, madame Hétaira cita alors mon nom, à ma grande surprise. Avec un petit rire satisfait, elle déclara que j'avais fourni une explication d'une grande crédibilité et que la police s'en était contentée sans farfouiller plus loin. Cependant, par précaution, elle annonça qu'elle préférait suspendre pour une quinzaine de jours leurs soirées particulières – elle aussi insista étrangement sur cette expression. Enfin, elle rappela avec vigueur qu'il était plus que jamais indispensable de faire preuve d'une totale discrétion. Tout le monde acquiesça.

Quelques instants plus tard, j'étais de nouveau seule dans la bibliothèque, sous le choc de ces révélations dont je craignais de comprendre les terribles implications...

Je sortis toutefois bien vite de ma stupeur, grâce à la colère que je ressentis contre la manière inacceptable dont ils avaient traité ma malheureuse amie. Ma décision était prise : il fallait que je tire cette histoire au clair, et tout de suite ! Pour me donner du courage, je glissai le livre des aventures de mon héroïne détective dans la poche intérieure de mon peignoir. J'attendis quelques minutes pour être sûre que tous les participants de cette réunion secrète s'étaient suffisamment éloignés, puis je quittai les lieux à mon tour, dans le plus grand silence. Mes nombreuses escapades littéraires nocturnes m'avaient heureusement donné d'excellentes habitudes en la matière.

Sans un bruit, en prenant le temps d'observer les lieux avant de progresser, j'atteignis le bureau de la Directrice. D'après ses dires, j'avais en effet déduit qu'il devrait contenir un certain carnet de rendez-vous, et j'espérais que celui-ci me permettrait de faire la lumière sur la sombre vérité que je venais d'entrevoir. Il ne me restait plus qu'à ouvrir la porte... C'était le moment de vérifier si le passe-partout de la bibliothécaire méritait vraiment son nom ! Je fus ravie de constater que c'était le cas. Evidemment, je pris soin de refermer derrière moi. C'était quasiment devenu un réflexe.

Décidément, la chance me souriait, cette nuit-là : par les fenêtres, entrait assez de lumière de la lune pour que je n'aie pas besoin d'allumer ma lampe de poche pour me repérer dans la pièce, entre fauteuils luxueux et guéridons surchargés de bibelots précieux.

A présent, il était temps que je mette en pratique tout ce que mes romans policiers m'avaient enseigné depuis tant d'années. Je ne devais pas céder à l'envie de tout retourner bêtement pour trouver l'objet que je cherchais. Cela me prendrait trop de temps et risquerait de produire assez de bruit pour que je me fasse repérer.

Non : il fallait que je réfléchisse, que je me mette à la place de la directrice, que je pense comme elle. Si j'étais madame Hétaira, où dissimulerais-je un document aussi important ?

Pas dans un objet précieux : elle aimait trop les faire admirer à ses visiteurs en expliquant complaisamment à quel point ils avaient de la valeur.

Pas derrière un tableau : avec leurs épais encadrements dorés, ils étaient trop lourds pour être déplacés facilement et rapidement en cas de besoin.

Pas derrière un des meubles richement sculptés et décorés : trop peu pratiques à déplacer eux aussi, et en plus, cela aurait pu laisser des marques d'usure ou des plis sur les magnifiques mais délicats tapis.

Peut-être dans un tiroir à double fond du bureau ? C'était possible mais peu probable : pas assez subtil, car c'était le premier endroit auquel penserait un éventuel intrus.

Et puis, je les vis, si banales et inintéressantes, négligemment empilées sur des étagères dans un coin de mur derrière le bureau : les boîtes en carton contenant chacune le dossier d'un des orphelins depuis le jour de son arrivée, certaines posées là depuis des années et des années, à demi décolorées et poussiéreuses. Je fus tentée de récupérer la gourmette où mes parents avaient fait graver mon prénom, mais je me retins. Ce n'était pas ce que j'étais venue chercher, et si madame Hétaira se rendait compte que quelqu'un avait touché à son fameux « carnet de rendez-vous », sa disparition pourrait me trahir.

J'étais convaincue que ce document était dissimulé dans l'une de ces boîtes, mais en examiner le contenu une par une serait trop fastidieux et me prendrait le reste de la nuit, ce qui n'était guère envisageable. Il fallait donc que je procède encore par déduction pour découvrir quelle était la bonne.

Pour cela, la lueur complice de la lune n'allait pas suffire ; je me résolus donc à faire usage de ma lampe de poche, en atténuant autant que possible son faisceau de mes mains pour ne pas attirer l'attention du surveillant de garde lors de sa ronde. Je lus chaque nom et chaque date inscrits sur les étiquettes, à la recherche d'un indice qui me mettrait sur la bonne piste.

Ça y est, c'était ça ! L'une des boîtes portait l'inscription « Kandie ». Je savais que c'était le prénom de madame Mispony. De plus, madame Hétaira avait dû trouver amusant d'y indiquer la date de son départ à la retraite... Elle était rangée sur la deuxième étagère en partant du bas, environ aux trois-quarts de la ligne, vers la droite. Je reconnus que c'était un bon emplacement pour passer inaperçu : il fallait pratiquement se mettre à quatre pattes sur le sol, et l'étiquette était à demi cachée derrière une des barres de renfort des étagères.

 

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06 juillet 2015

PNJ IRL #5

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
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Le lendemain d'une de ces fameuses soirées, je ne vis pas Bilana à la table des privilégiés pour le petit-déjeuner. Sitôt le service achevé, je me rendis à sa chambre, pensant qu'elle était sans doute souffrante. Peut-être avait-elle pris froid dans la robe courte et légère que lui faisait porter madame Hétaira ? Je frappai à la porte en lui disant que c'était moi ; pas de réponse. J'essayai d'ouvrir, mais rien à faire. Elle avait dû bloquer la porte avec une chaise ou un truc du genre, car nos chambres n'avaient pas de clef ni de serrure. J'insistai encore, sans trop élever la voix : ce n'était pas le moment de me faire remarquer en mal et que ça remonte aux oreilles de la directrice !

Finalement, j'optai pour la ruse. Je dis à Bilana que si elle ne m'ouvrait pas tout de suite, j'irais chercher des renforts pour qu'ils défoncent sa porte. Je n'avais évidemment aucune intention de mettre ma menace à exécution, mais comme je le pensais, mon plan fonctionna grâce à la naïveté de mon amie. J'entendis un bruit de meuble qu'on traîne sur le sol et enfin, la porte s'ouvrit pour me laisser entrer. Dès que je fus à l'intérieur, Bilana referma la porte et la coinça à nouveau en repoussant son bureau devant. Je posai un petit paquet dessus, contenant quelques tartines que j'avais discrètement subtilisées à la cantine. Toutefois, Bilana ne sembla pas intéressée par mon butin, car elle alla se blottir dans son lit et rabattit le drap par-dessus sa tête.

Il faisait très sombre dans la chambre, aussi allai-je tirer un rideau pour faire entrer un peu de lumière, sans toutefois risquer d'éblouir la malade. Bilana m'avait en effet confié qu'elle souffrait parfois de migraines et que dans ces cas-là, elle ne supportait pas de lumière trop vive ni de bruit trop fort. Je m'approchai donc d'elle en marchant sur la pointe des pieds, et c'est en murmurant que je lui demandai comment elle se sentait et si elle voulait que j'aille chercher l'infirmière.

Elle ne répondit qu'elle ne voulait voir personne et que tout allait bien, mais les gros sanglots qui la secouaient rendaient ses propos peu crédibles. Toutefois, puisqu'elle ne semblait pas malade à proprement parler, j'explorai une autre piste pouvant expliquer son état. Elle s'était peut-être disputée avec quelqu'un, ou quelque chose s'était peut-être mal passé lors de la soirée de la veille ? Ses sanglots redoublèrent d'intensité à mes questions, ce qui me fit supposer que j'étais sur la bonne voie. Cependant, malgré mes efforts de persuasion, Bilana refusa de m'en dire davantage.

Je finis par renoncer et par décider de la laisser seule pour qu'elle se calme un peu. Pour l'y encourager, je lui rappelai qu'elle avait intérêt à se montrer raisonnable pour faire honneur au groupe dont elle faisait partie, car c'était une grande chance que lui offrait là madame Hétaira. Ces mots eurent un impact radical sur mon amie, qui s'assit brusquement dans son lit, le visage blême et crispé, les cheveux en bataille, mais sans plus pleurer ni gémir. Rassurée de voir qu'elle semblait reprendre ses esprits, je m'approchai d'elle pour l'embrasser avant de partir. Elle accepta de me faire la bise.

Je lui apportai alors les tartines que j'avais déposées sur le bureau, me disant que manger l'aiderait certainement à reprendre des forces et à se remettre de ses émotions. En tout cas, c'est comme ça que ça marchait pour moi. Elle prit le petit paquet docilement, mais soudain, elle me saisit la main, rivant ses yeux rougis dans les miens. Dans un murmure, elle me dit qu'il fallait que je me méfie et que certains cadeaux étaient empoisonnés. Après cette déclaration bizarre, elle ne voulut plus prononcer un mot, aussi la laissai-je tranquille, bien décidée néanmoins à tirer cette histoire au clair.

De fait, le hasard fit qu'il ne me fallut guère de temps pour découvrir ce qui me sembla l'explication logique de l'étrange comportement de Bilana. En sortant de sa chambre, je jetai machinalement un coup d'œil par la fenêtre du bout du couloir, et je surpris un spectacle des plus révélateurs. Giovan, le petit ami de Bilana, était en train d'embrasser une fille de dernière année ! Tout s'éclaira dans mon esprit. La pauvre avait dû s'apercevoir de sa trahison, et devoir assister avec ce sale type à une fête, où elle était obligée de faire bonne figure, avait vraiment dû être éprouvant pour elle... Pas étonnant qu'elle soit aussi déprimée !

Les jours suivants, j'aurais bien voulu la soutenir dans cette douloureuse épreuve, mais elle était toujours accompagnée de l'une ou l'autre des autres filles du groupe des « P ». J'eus plusieurs fois envie de leur dire de nous laisser seules un moment pour discuter, mais je n'osai pas, par crainte de gâcher mes chances d'être sélectionnée par madame Hétaira.

Je crois que jusqu'à mon dernier souffle, je me demanderai si le destin de mon amie aurait pu connaître une autre issue,
si j'avais fait preuve de moins d'égoïsme et de lâcheté...

Environ deux semaines plus tard, je fus réveillée par des cris et des bruits de course dans les couloirs. Encore à moitié endormie, je sortis de ma chambre en pyjama, sans même prendre le temps de me coiffer un peu. L'une de mes camarades de classe se précipita vers moi, en pleurs. Quand elle m'expliqua la raison de cette agitation, je tombai à genoux et me mis à pleurer à mon tour. Ma chère Bilana avait été retrouvée morte dans son bain après s'être ouvert les veines...

Abasourdie, je restai là je ne sais combien de temps, sans trouver la force de me relever, le cœur débordant de larmes intarissables. Plus tard dans la journée – ou était-ce le lendemain ? – je fus autorisée à aller rendre un dernier hommage à mon amie. On l'avait étendue sur son lit, vêtue de sa robe préférée. Dans ses mains croisées sur sa poitrine, quelqu'un avait glissé un joli bouquet de fleurs blanches. Elle aurait presque paru dormir, à part son teint d'une pâleur de cire.

Une émotion d'une insoutenable intensité m'envahit tout à coup, faite de désespoir et d'impuissance rageuse mêlés. En pleurant et en criant, je serrai une dernière fois ma chère Bilana dans mes bras, son pauvre corps tout froid que la vie n'animerait plus jamais... On me raconta, après coup, que les deux surveillants affectés à la garde de la chambre avaient eu le plus grand mal à me détacher d'elle. L'infirmière, appelée en urgence, dut m'injecter un puissant sédatif pour parvenir à me calmer avant qu'on ne me transporte, à demi évanouie de chagrin, jusqu'à mon lit où le somnifère me fit bientôt sombrer dans un lourd sommeil sans rêve.

Le lendemain, quand je parvins à émerger, la matinée était déjà bien avancée. J'eus la surprise de découvrir un homme que je ne connaissais pas assis à mon bureau, ainsi que madame Hétaira. La directrice m'expliqua qu'il s'agissait d'un monsieur de la police, dont je ne retins pas le nom dans mon état d'hébétude, et qu'il était là pour mener une enquête de routine sur les circonstances du geste tragique de Bilana. Comme tout le monde savait que j'étais sa meilleure amie, il était donc tout à fait normal qu'il veuille m'interroger en priorité.

Je fis mine d'accepter volontiers de répondre à ses questions, mais en fait, je me gardai bien d'aborder le « programme de rapprochement social ». Après tout, cela n'avait rien à voir avec la mort de mon amie, et je ne voulais pas gâcher ma chance en trahissant ce secret devant madame Hétaira ! En revanche, je lui parlai de son terrible chagrin d'amour dû à l'infidélité de Giovan et j'insistai sur le fait que j'avais constaté à quel point cela lui avait brisé le cœur. Tant pis si cela causait des ennuis à ce sale type, il l'avait bien mérité ! Jouer de cette manière avec les sentiments des autres, c'était tellement cruel...

Mon interrogatoire dura environ une demi-heure, puis l'enquêteur me remercia pour les éléments essentiels que je lui avais fournis pour expliquer cette si triste affaire. La directrice ajouta que je rendais hommage à la sensibilité de Bilana en éclairant les raisons de son geste fatal et que je pouvais être fière de l'amitié qui nous liait. Cela m'émut profondément, mais l'infirmière veillait au grain et m'administra une nouvelle dose de calmant avant que je ne refasse une crise de larmes.

 

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Incursion dans un autre monde

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