01 février 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Chapitre 1 #2

Prologue & table des matières : CLIC

 

Les mois qui suivirent s’écoulèrent comme dans un rêve pour Loriel. Il avait en effet rêvé depuis bien longtemps de fonder une famille, qu’il espérait nombreuse, et il avait été plus qu’heureux lorsque sa chère épouse lui avait dit qu’elle était prête à donner la vie. Ce n’était pas une décision qu’ils avaient prise à la légère, en raison notamment de leur différence d’origine. Lui, Loriel, était de la race des Hommes, capable de grandes choses, certes, mais à la durée de vie assez limitée – une centaine d’années, au mieux – par rapport au peuple féerique. Ce dernier ne possédait pas, en apparence, la robustesse de leurs cousins Humains, mais Loriel savait que ce n’était qu’illusion. Sous leur aspect délicat, presque fragile, les Fées étaient d’une résistance remarquable et d’une ténacité qu’on disait hors du commun. Mieux valait, selon un ancien dicton, se faire arracher toutes les dents que devenir ennemi d’une Fée : la douleur serait moins durable et bien plus supportable ! Il faut dire que les Fées vivaient cinq à six fois plus longtemps que les Humains, aussi leur colère pouvait-elle, elle aussi, durer bien longtemps ! Heureusement, Loriel avait pu constater qu’elles étaient aussi douées d’un grand sens de la compassion, et que leurs colères étaient aussi spectaculaires et durables que rarissimes.
Avec Elyria, ils avaient longuement discuté de leurs différences avant de s’engager l’un envers l’autre. Rien n’allait de soi pour un tel amour ! Sa femme paraissait jeune, on ne lui aurait pas donné trente ans si elle avait été Humaine… mais elle avait plus de deux siècles. Loriel savait qu’il vieillirait et mourrait sans elle. D’ailleurs, il avait lui-même énoncé cet argument avant de la demander en mariage…
Il sourit à ce souvenir : cela avait été un moment plus maladroit que romantique, mais après tout, c’était la première fois qu’il demandait la main de la femme qu’il aimait plus que tout au monde !
Elle y avait déjà réfléchi, bien sûr ; les Fées n’étaient pas un peuple écervelé. C’est qu’on avait le temps de penser, en plusieurs siècles d’existence ! C’est donc sereinement, mais empreinte de gravité, qu’elle avait accepté sa demande. Elle ne savait pas si elle pourrait supporter la disparition de son époux qui, selon toute évidence, aurait lieu bien avant la sienne, alors qu’elle serait encore dans la pleine force de l’âge, mais elle pouvait encore moins supporter l’idée de vivre un jour de plus sans lui.

Et puis, quelques années avaient passé… Loriel, un jour, avait remarqué comme l’ombre d’une ride se dessinant au coin de ses yeux d’azur qui, dit-on, faisaient craquer plus d’une femme dans son entourage, ce dont il se moquait d’ailleurs totalement. Ce constat lui avait brusquement fait prendre conscience que le temps filait vite pour lui ; le soir même, il engageait avec Elyria la première d’une longue série de conversations qu’ils allaient avoir sur le sujet des enfants. Il lui avoua son désir de fonder une famille nombreuse, et son amour déjà présent des enfants qui naîtraient de leur union. Lui-même était fils unique, non par choix de ses parents mais parce que son père était mort peu de temps après sa naissance et que sa mère n’avait jamais pu envisager de reprendre un autre époux. Pourtant, elle avait rêvé de donner naissance à une fratrie importante, comme dans sa propre famille : elle n’avait pas moins de sept frères et sœurs !
Pour Elyria, les choses n’étaient pas forcément aussi simples. Lorsqu’elle était très jeune – une cinquantaine d’années – elle avait fondé une famille avec un homme de sa race, mais son époux d’alors était mort, avec leur bébé, dans un accident effroyable. Elle ne souhaitait pas entrer dans les détails à ce sujet, et Loriel respectait sa douleur et son silence. Même après un siècle et demi, il ne lui était pas facile d’envisager d’avoir un nouvel enfant… Cependant, elle ne voulait pas rejeter totalement cette possibilité. Elle en avait donc reparlé plusieurs fois avec Loriel, disant que cela l’aidait à clarifier ses pensées à ce sujet. Un autre élément l’avait également poussée à réfléchir : la difficulté pour le roi Ismond et sa femme Fanya, dont elle était très amie, à concevoir un enfant viable, alors qu’ils en éprouvaient tous deux le désir viscéral.

Tout ce cheminement intérieur avait pris encore quelques années, mais un beau jour, Elyria avait déclaré à Loriel qu’elle se sentait prête à porter leur premier enfant. Il avait presque défailli de bonheur à cette idée, même si elle avait tempéré un peu son enthousiasme en disant qu’il lui faudrait sans doute quelques années de plus avant de se décider à en avoir un ou plusieurs autres…

Neuf mois plus tard, un heureux et merveilleux double événement s’était donc produit : leur petite fille était née en même temps que celle d’Ismond et de Fanya. Loriel soupçonnait Elyria d’avoir aidé à ce miracle, grâce à ses pouvoirs féeriques dont une partie restait toujours mystérieuse à ses yeux, mais cela n’avait plus eu la moindre espèce d’importance quand il avait posé ses yeux sur sa fille pour la première fois.
Il faut dire que ce bébé était un modèle du genre ! La petite ne pleurait guère et ne réveillait jamais ses parents par ses cris. Elle avait sans doute hérité de l’empathie maternelle et n’avait donc pas besoin de bruyantes manifestations pour se faire comprendre. Quand elle avait faim, sa mère la nourrissait en chantonnant l’une des innombrables chansons de son peuple, dont le rythme évoquait parfois celui du vent dans les feuilles, parfois celui de la pluie sur le sol, ou encore celui de l’eau vive courant dans les montagnes. Elyria en traduisait souvent des passages pour Loriel, qui était très curieux de la tradition féerique lui permettant de mieux comprendre son épouse. Ils parlaient de la nature, du soleil, des lunes, des animaux fantastiques peuplant les légendes de son peuple, bref de toutes les beautés pouvant sembler insignifiantes mais qui, du point de vue des Fées, méritaient d’être célébrées par un chant.

 

Pendant que leur famille respective se réjouissait de ces deux naissances, un Mage voyageur s’élançait sur les routes à la recherche d’un nouveau-né porteur d’une terrible menace pour toutes les nations des Terres de l’Ouest.

Fin du premier chapitre

 

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Je revais d'un autre monde

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Lui mais moi

Lui n’a jamais souffert du poids d’un silence intolérable
Lui n’a jamais passé des soirées et des nuits à pleurer en proie au doute
Lui n’a jamais eu peur de faire de la peine à ceux qu'il aime
Lui n'a jamais porté le masque d'un sourire quand son coeur hurle de solitude
Lui n'a jamais senti le vide dévorer son esprit
Lui n'a jamais demandé pardon
Lui n'a jamais désespéré de sa faiblesse
Lui n'a jamais voulu disparaître pour ne blesser personne

Moi si
Encore et encore et encore
Mais je veux aimer assez fort pour tenir bon

Je voulais seulement...

 

light_and_darkness

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26 janvier 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Chapitre 1 #1

Prologue & table des matières : CLIC

 

Chapitre 1 : Naissances

 

Elles naquirent au même instant. Les trois lunes, pleines, baignaient d’argent les terres fertiles et les vastes forêts du Royaume du Nord. Toutes deux étaient exceptionnelles par leur naissance : l’une d’elles était la fille du roi, la petite princesse Elzbeth – un prénom datant des Anciens, comme celui de la reine – poupon braillard et gigotant. Quant à l’autre, qui alliait dans son sang un père Humain, général en chef des Armées du Nord, et une mère de la race des Fées, elle n’aurait pas de nom avant ses dix ans. Cela semblait peu lui importer, car elle demeurait silencieuse, ses grands yeux curieux découvrant le monde qui l’entourait, tandis que sa nourrice la déposait dans son berceau.
Pendant que leurs femmes se reposaient des fatigues de l’accouchement, le roi Ismond et son vieil ami Loriel fêtèrent le double événement comme il se devait, dans la meilleure taverne de la capitale.
Le roi était un homme solide au regard franc et confiant, que l’on sentait aussi soulagé qu’heureux. Nul n’ignorait son inquiétude, suite aux multiples fausses couches qu’avait subies la reine Fanya depuis près de quinze ans, et il n’était pas le seul dans le royaume à avoir douté de la naissance d’un héritier ou d’une héritière. Loriel, quant à lui, frappait ceux qui le croisaient par son aspect souvent rêveur, d’autant plus qu’en dépit de sa silhouette fine et de ses longs cheveux, qui rappelaient davantage un ménestrel qu’un soldat, il était certainement le meilleur guerrier depuis le légendaire Chevalier Terham, dont Bel-Acier, l’épée magique, avait occis tant de Trolls et de Gobelins de l’Armée des Ténèbres.
C’est cependant dépourvus de leur coutumière grandeur et en titubant quelque peu que les deux hommes regagnèrent leurs appartements au petit matin...

Le soleil estival était déjà bien haut dans le ciel lorsque Loriel s’éveilla. Ne se sentant pas le courage de se livrer à ses exercices physiques quotidiens, il se dirigea en se massant les tempes vers les cuisines, où il engloutit une galette au miel et aux noix suivie d’un bol de café chaud et corsé à souhait.
Revigoré, c’est d’un pas plus alerte qu’il s’engagea dans le dédale des couloirs afin de rendre visite à sa douce épouse Elyria. Il fut peu surpris d’apprendre, par une jeune servante toute retournée, que sa femme était sortie se promener dans les jardins du château, sans autre compagnie que celle de son bébé. Il connaissait la résistance et la rapidité de rétablissement caractéristiques des Fées, aussi est-ce le cœur léger qu’il partit à sa recherche.

Elle était là, assise dans l’herbe épaisse, à l’ombre d’un très vieil arbre. Elle chantonnait doucement une ancienne berceuse féerique à l’enfant qu’elle tenait dans ses bras. Loriel s’arrêta un instant pour la contempler. Elle était si belle ! Elle portait la robe traditionnelle de son peuple, largement décolletée à l’arrière, faite d’un tissu aérien aux reflets chatoyants, et ses longs cheveux couleur d’ébène tombaient en cascades mousseuses jusqu’à terre. Un immense flot d’amour envahit Loriel.
– Merci, mon tendre aimé, dit Elyria d’une voix si mélodieuse qu’on eût dit qu’elle chantait encore.
Cette curieuse déclaration n’étonna pas son époux : comme toutes les Fées Majeures, Elyria était empathe et percevait les sentiments de son entourage. Il la rejoignit et s’assit à ses côtés.
– Lirvane était très inquiète que tu sois sortie.
– Je sais ! On aurait dit que le fait que je me lève provoquerait une catastrophe épouvantable ! Mais c’est normal parce que…
– … Ces Humains comprennent si mal les Fées ! compléta malicieusement Loriel.
Elyria eut un doux rire.
– Mon pauvre Loriel, combien de fois as-tu dû entendre cette remarque ! Et pourtant, toi, tu nous comprends si bien…, ajouta-t-elle, soudain pensive.
– C’est parce que je t’aime, assura son compagnon. Tiens, si tu me donnais un moment notre petite merveille ?
Elyria obtempéra en souriant. Loriel prit tendrement sa fille dans ses bras. La petite le fixait de ses grands yeux d’or – un héritage de sa mère – comme si elle savait déjà ce qu’il était pour elle.
– Elle a l’air si éveillée ! s’enthousiasma le nouveau père.
– Oui, pour cela je crois qu’elle tiendra des Fées, comme pour ses cheveux noirs. En revanche, je pense qu’elle aura la force physique des Humains. Elle sera peut-être une très grande guerrière, si elle suit ton apprentissage !
– Qui sait… Mais, puisque tu sembles savoir tant de choses sur son avenir, crois-tu qu’elle développera les dons magiques des Fées ?
– Malheureusement, c’est encore trop tôt pour le dire… lorsqu’une Fée Mineure a un enfant d’une autre Race, ce n’est généralement pas le cas, mais pour les Fées Majeures, c’est plus incertain…

Un silence s’installa tandis que Loriel méditait les propos de son épouse. Il savait que les Fées Mineures, folâtres et insouciantes, se donnaient sans y songer aux créatures qu’elles rencontraient puis les oubliaient aussitôt, mais par un heureux hasard, le fruit de leurs amours passagères n’héritait que très rarement de leur père ou de leur mère féerique. Trop de Fées Mineures auraient pu conduire un peuple au désastre en peu de temps, si tel n’avait pas été le cas ! Il avait donc toujours pensé que ses enfants seraient presque aussi humains que lui, et il avait posé la question à Elyria sans vraiment réfléchir. Mais voilà que sa petite fille pouvait posséder les dons maternels ! Si cela se confirmait, elle devrait suivre l’enseignement des Fées, et qui sait si elle accepterait encore de retourner vers les Humains ? Il ne supporterait pas de la perdre !
– Qu’as-tu, mon amour ?
– Je ne veux pas… il ne faut pas qu’elle me quitte ! répondit Loriel avec une rage qui le surprit lui-même.
Elyria le regarda longuement, se demandant à nouveau ce qui rendait son époux quelquefois si étrange. Elle semblait sur le point de l’interroger quand la petite s’agita dans les bras de son père.
– Elle a faim, dit Loriel.
Il la rendit à sa mère en souriant. Elyria lui sourit à son tour, sans oser lui demander comment il pouvait être aussi affirmatif, alors qu’il n’était pas empathe. Chaque chose en son temps, se morigéna-t-elle. Inutile de s’angoisser pour une question qui n’aurait de réponse que dans plusieurs années.

Si elle l’avait questionné, tout aurait peut-être été plus simple. Mais l’occasion était passée, et ils ne devaient pas en reparler avant bien longtemps.

 

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Je revais d'un autre monde

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18 janvier 2016

La Petite Fille aux yeux d'or - Prologue & table des matières

Voici le début d'un roman que j'ai écrit il y a quelques années et que j'ai eu la joie de voir sélectionné parmi les finalistes d'un concours national "Nouvelles Plumes". Le jury se montra plutôt élogieux mais ne retint finalement pas mon roman pour la publication, en disant qu'il le trouvait "trop dense" et qu'il y avait de quoi préciser des éléments de l'histoire pour en faire non pas un, mais deux tomes. Ce sera une trilogie au final, puisque j'avais déjà commencé la suite.
C'est donc à cet exercice de réécriture que je me livre depuis plusieurs mois. Si vous voulez connaître la version originelle, demandez-la moi, je vous l'enverrai avec plaisir !
Comme d'habitude, je suis impatiente d'avoir vos retours.  :-D

 

Prologue

Ispahen ferma d’un geste vif le grimoire qu’il consultait, puis se leva d’un bond, disposant machinalement les plis de sa robe de Mage autour de lui. Il sortit de la bibliothèque sans même finir son verre de liqueur – pourtant celle qu’il préférait ! – et se rendit en haut de la Tour. « Entre, mon ami ! », lui enjoignit une voix alors qu’il atteignait, légèrement essoufflé, la porte située au dernier étage.
Il pénétra dans une petite pièce claire et chaleureuse. Le Grand Maître de la Cité des Mages se tenait un peu sur sa droite, confortablement installé dans un fauteuil d’apparence aussi vénérable que son possesseur. Ispahen le salua rapidement avant de prendre place sur un tabouret en face de lui.
– Tes recherches ont-elles confirmé tes inquiétudes, mon ami ?
– Oui, Grand Maître. L’enfant doit naître lors de la prochaine nuit où les trois lunes seront pleines.
– Donc, dans cinq jours à peine… A force de nous sentir protégés par la Barrière depuis presque deux cents ans, je crains que nous n’ayons pas cherché avec assez d’acharnement la trace de sa lignée maudite ! Enfin… Et que comptes-tu faire ?
– Vous savez comme moi que jamais le Conseil n’acceptera de croire que le temps de la paix prendra bientôt fin, alors il ne me reste qu’une solution.
– J’ai peur de comprendre, Ispahen…
– Hélas ! soupira le Mage, ce n’est pas que cette idée me plaise beaucoup, mais il n’y a aucun autre moyen, si je veux agir avant qu’il ne soit trop tard. Dès qu’il sera né, je partirai à la recherche de l’enfant.
– Te rends-tu compte de l’ampleur de cette tâche ?
– Pour être franc, je n’en suis pas vraiment sûr, mais cela fait déjà bien des années que je me prépare à cette éventualité… J’arpenterai toutes les Terres de l’Ouest s’il le faut, mais je trouverai cet enfant à temps.
– J’envie ta confiance, Ispahen.
– Il ne s’agit nullement de confiance, Grand Maître. Depuis que j’ai vu les signes annonciateurs de son arrivée, je sais que je le trouverai, parce que… je crois bien qu’il me guidera vers lui.
– Espérons-le, Ispahen, espérons-le…

Ils restèrent longtemps silencieux, hantés tous les deux par une pensée identique qu’ils n’osèrent s’avouer. Ispahen partirait dans cinq jours, soit, mais quand retrouverait-il la quiétude de son foyer ?

 

Chapitre 1 : CLIC

Chapitre 2 : CLIC

 

Je revais d'un autre monde

16 janvier 2016

Quand j'avais 4 ans, je suis morte

Il m'aura fallu près de vingt ans pour me sentir capable d'écrire ce récit autobiographique de quelques pages.
Vous qui les lisez, sachez avant tout que ce n'est pas une plainte ni un désir de vengeance.
C'est un témoignage, une libération et, plus que tout, un hommage et une déclaration d'amour.
Attention si vous avez le cœur sensible, certains passages sont assez durs, mais c'est inévitable quand il est question d'inceste…

 

Cela avait été une belle journée de jeux en famille chez mes grands-parents paternels, et pour la première fois, mes parents avaient accepté que je passe le week-end chez eux. J'étais vraiment très contente de ce qui m'apparaissait comme une aventure extraordinaire : rester là où je m'amusais si bien, dans un environnement à la fois familier et méconnu, tandis que papa et maman repartaient sans moi jusqu'à notre maison qui me semblait un peu banale et sans mystère. Bien sûr, maman était inquiète, elle m'avait préparé bien plus d'affaires que je n'en aurais besoin jusqu'au lendemain. Elle n'avait pas oublié le plus important : Nounours, qui dormait avec moi depuis ma naissance, alors tout irait parfaitement bien.
Je ne sais plus ce que nous avions mangé ce soir-là, mais c'était sans doute quelque chose de bon, peut-être des frites et du poulet rôti, et de ce gâteau que faisait ma grand-mère et que j'adorais, une sorte de cake brioché dont il fallait couper les bords un peu brûlés pour se régaler du centre moelleux, délice inattendu sous cette croûte noirâtre. Je suis sûre aussi que j'avais eu droit à une irrésistible friandise : des morceaux de sucre candy bruns et roux, parfois vaguement translucides et parfois complètement opaques, dont certains étaient encore attachés les uns aux autres par des bouts de ficelle. Mamy les conservait dans une vieille boîte en fer, qu'elle rangeait dans un placard en veillant à ce qu'elle soit accessible aux mains gourmandes de ses petits-enfants chéris.
D'autres détails me fascinaient, des petits riens qui frappaient d'étonnement mon esprit enfantin : le furet empaillé au-dessus d'une armoire, le bruit du broyeur dans les toilettes au fond du couloir, le parfum vaguement fleuri qui émanait de la salle de bains, jusqu'au savon multicolore composé de tout plein de restes compressés des précédentes savonnettes.

La soirée avance, mes parents finissent par partir avec ma petite sœur, encore bébé. En plus de mes grands-parents et de moi, il reste aussi mon plus jeune oncle, qui vit évidemment sous ce toit puisqu'il n'a qu'une douzaine d'années de plus que moi. Je l'aime bien, il est amusant et prend le temps de jouer avec moi.
Il se fait tard, je commence à me sentir fatiguée. Je suis fière de montrer à Mamy que du haut de mes quatre ans, je sais me préparer toute seule : me brosser les dents, me laver et enfiler mon pyjama. Puis j'attrape Nounours et en route vers l'inconnu, à savoir le premier étage où je n'ai jamais mis les pieds, au-delà de l'étroit escalier qu'il m'est d'ordinaire interdit de monter parce qu'il est dangereux pour les enfants.
Il fait assez sombre en haut et déjà tout ensommeillée, je n'ai qu'une hâte : me coucher. Je m'endors sans difficulté malgré l'étrangeté des lieux et les petits bruits inhabituels. De toute façon, que pourrait-il m'arriver ? Nounours est avec moi et j'ai une confiance absolue en ma famille !

Et pourtant, au milieu de la nuit, je me réveille en sursaut. Un souffle à mon oreille, des mots chuchotés qui m'ordonnent de me taire et de ne pas faire de bruit. La vague lueur étouffée d'une lampe de poche me permet tout juste de distinguer mon oncle dans l'obscurité.
Que me veut-il ? Pourquoi a-t-il cette voix rauque, et ce regard fiévreux qui me fait peur ? Il me répète sans cesse que c'est un jeu et que je ne dois faire aucun bruit pour ne pas réveiller Papy et Mamy, mais je ne veux pas jouer, son jeu ne me plaît pas du tout ! Entre deux ordres de silence, il dit des mots que je ne comprends pas vraiment mais qui ne dégoûtent, et ses mains répugnantes se glissent sous mon pyjama et me touchent partout.
Je veux qu'il arrête mais je n'ose même pas pleurnicher. C'est à peine si je respire encore, tétanisée de terreur, serrant désespérément Nounours contre moi de toutes mes forces. Je veux qu'il arrête, pitié, je veux qu'il arrête, Maman, Papa, je veux rentrer à la maison, venez me chercher, arrêtez-le, empêchez-le de me faire du mal ! Mais je suis seule avec Nounours, impuissante fillette de quatre ans, désespérée et effrayée.

Et puis enfin, enfin, le cauchemar s'arrête. Il enlève ses mains de moi, il ne dit plus ces choses dégueulasses.
Pourtant, ce ne sont pas ces mots-là qui vont me faire le plus de mal, qui vont anéantir la petite fille que j'étais, mais une phrase que, cette fois, je vais trop bien comprendre : « Si tu en parles à tes parents ou à n'importe qui d'autre, ils ne t'aimeront plus ».

Je fis quand même une tentative, quelques jours plus tard, oh, sans en parler directement, mais en répétant quelques-uns des mots ignobles qu'il avait prononcés. Bien sûr, mes parents furent choqués, comment aurait-il pu en être autrement, et comment auraient-ils pu deviner l'innommable ? On ne doit pas dire des choses pareilles, c'est très vilain !
Ce fut pour moi la preuve que mon oncle avait raison, qu'ils ne m'aimeraient plus si je leur racontais son horrible jeu.
La fillette innocente et confiante disparut définitivement. Il ne resta qu'une coquille vide et terriblement angoissée à l'idée que quelques mots pouvaient briser l'amour de ses proches.
Le plus sûr était d'oublier, d'effacer soigneusement tout souvenir de cette nuit terrifiante et indicible, et de tout faire pour qu'on puisse encore m'aimer, en devenant un enfant modèle.

J'étais sage, très sage, tellement sage que je n'osais même pas prendre l'initiative de vider l'eau de mon bain alors qu'elle refroidissait et que je m'ennuyais dans la baignoire.
Je travaillais bien en classe, et à la maison, je faisais mes devoirs avec application, sans jamais oser demander à sortir jouer avec les autres enfants de ma rue.
Je faisais tout ce qu'on me disait : ainsi, je suivis les cours de musique que me proposèrent mes parents sans oser leur avouer que mon rêve, c'était de faire de la danse classique.

À l'école primaire, je rêvais d'être un garçon. Un garçon, c'est fort et ça n'a rien à craindre ! Alors jusqu'à l'adolescence, je fus un garçon manqué aux cheveux courts, une petite brute qui ne pleurait jamais quand les caïds de l'école profitaient d'un match de foot pour lui envoyer un grand coup de pied dans les tibias ou dans le ventre.
Je faisais du sport à outrance, de la course à pied, de la natation, de la musculation, que des sports individuels qui me faisaient repousser mes limites à en avoir mal et me permettaient d'apaiser les brusques bouffées de violence qui m'envahissaient parfois sans que je sache pourquoi.

Avec l'adolescence, vint malheureusement la fin de cette période où j'avais pu me réfugier derrière cette apparence masculine, d'autant que la nature voulut que ça se passe très vite. Je grandis d'un coup à la puberté : à douze ans, j'avais pratiquement ma taille et ma silhouette d'adulte.
Par chance, c'est le moment où naquit mon petit frère. Nous nous ressemblions beaucoup, on aurait pu confondre nos photos de bébés. Très bien : il était le garçon, j'accepterais donc d'être la fille. Je me laissai alors symboliquement pousser les cheveux et je ne rechignai plus à porter des jupes ou des robes. Progressivement, j'en vins même à ne plus avoir l'impression d'être déguisée en les portant.

Au collège, je fus fidèle et généreuse envers mes camarades de classe : je ne faisais pas leurs devoirs à leur place parce que mes parents m'avaient dit que c'était mal, mais je les aidais autant que possible en corrigeant les fautes que je voyais, en leur soufflant quelques idées, parfois même en les laissant regarder par-dessus mon épaule pendant des contrôles. Je n'étais pas dupe de leur intérêt pour moi, mais au moins, comme ça, ils m'aimaient un peu.
Car sans tout cela, comment aurait-on pu aimer cette fille bizarre ? Je savais bien que je n'étais pas normale. Alors que tous mes camarades s'essayaient aux petits jeux des amours adolescentes, je ne ressentais aucun sentiment amoureux ni aucune attirance physique, que ce soit envers les garçons ou même les filles. Ce n'est pas que cela me dégoûtait, je trouvais parfaitement normale et naturelle l'idée de la sexualité, mais je ne me sentais pas concernée.
Si tu lis ces lignes, tu comprendras pourquoi, cher Alexandre, tes timides et touchantes avances d'alors n'ont pas trouvé d'écho en moi ; dommage…

Et puis, il y avait une autre bizarrerie qui me faisait me sentir honteuse et coupable. Alors que je m'efforçais toujours d'être douce, serviable et gentille, même quand je savais bien que certains en profitaient un peu, il y avait quelqu'un que j'avais du mal à apprécier : mon plus jeune oncle, alors qu'il était de ma propre famille et qu'à mon souvenir, il ne m'avait rien fait de mal ! Je ne comprenais vraiment pas pourquoi quand je le voyais, quatre ou cinq fois par an, je ressentais une sorte de répugnance envers lui. J'étais vraiment anormale de ne pas l'aimer comme il se doit, entre gens du même sang !
Je ne parlais évidemment à personne de mes pensées négatives si méprisables. D'ailleurs, je ne parlais jamais de rien qui aurait pu agacer quiconque. Les paroles les plus anodines, ou les moindres gestes qui me semblaient révéler une indifférence à mon égard, me blessaient profondément et sapaient le peu de confiance que j'avais en moi ; mais en apparence, j'allais toujours bien.

Heureusement, il existait des dérivatifs. Je lisais énormément pour m'évader quelque temps dans tous ces mondes imaginaires, ce qui finit d'ailleurs par me donner envie d'en créer à mon tour. Je fis aussi du théâtre et je devins bénévole dans le cinéma du quartier, voyant et revoyant les mêmes films sans me lasser durant plusieurs séances. Tout était bon pour ne jamais rester seule avec moi-même et ne pas risquer de céder aux pulsions autodestructrices qui me saisissaient parfois tout à coup, comme une violente envie de me frapper encore et encore la tête sur les murs ou de me déchirer la peau avec mes ongles et mes dents.
Je craignais d'être folle, alors pas question de perdre mon implacable contrôle sur moi-même ! Je renforçai donc ma carapace jour après jour pour enfermer mon innommable vide intérieur, avec un certain succès puisque je parvenais à éviter ces pensées dérangeantes quasiment en permanence.
Je ne m'inquiétais même plus de mon incapacité à éprouver des sentiments amoureux. Je ne devais tout simplement pas être faite pour cela. Je surprenais parfois des regards appuyés sur les courbes de mon corps de jeune femme de dix-huit ans, mais si je trouvais cela plutôt agréable et flatteur, je ne ressentais aucune attirance particulière en échange.

Et puis, il y eut Max, mon ami intime. J'étais la fille bizarre, il était le gars bizarre. Comment aurions-nous pu ne pas devenir amis ? Nous portons sur le monde le même regard de lucidité glaciale et nous avons pourtant, chacun à notre manière, la même volonté farouche d'y rechercher tout ce qu'il peut y avoir de beau.
L'amitié naquit entre nous à la manière d'un coup de foudre, immédiate et évidente, puis elle s'enracina solidement, devint inébranlable, indestructible. En près de vingt ans d'amitié, nous avons toujours su que rien ne pourrait nous séparer, même éloignés géographiquement de centaines de kilomètres et malgré des mois sans contact. Entre Max et moi, tout est simple et naturel.
C'est ainsi, simplement et naturellement, que quelques mois après notre rencontre, nos jeunes corps bouillonnant d'hormones s'unirent, juste pour le plaisir. Cela ne changea évidemment rien entre nous. C'était simplement un agréable prolongement physique de notre amitié, qui se produisait de temps en temps lorsque l'envie nous en prenait.

C'est là que s'est définitivement cristallisée ma conception d'une sexualité libre et apaisée, comme un délicieux moment de partage entre adultes consentants.

À cette époque, je me sentais bien : j'avais trouvé un équilibre entre la charge de travail considérable de ma classe préparatoire de lettres classiques et mes loisirs passionnants au théâtre et au cinéma ; mes parents étaient contents de ma réussite scolaire ; je m'entendais à merveille avec ma sœur et mon frère ; des amis précieux m'entouraient et même mon corps pouvait satisfaire ses désirs sans prise de tête. Pour couronner le tout, à défaut de pouvoir l'éliminer parce qu'elle restait insaisissable, j'avais presque complètement scellé cette part d'ombre en moi que je détestais.
Et pourtant, c'est dans l'un des endroits que j'affectionnais le plus, au cinéma, entourée de ma joyeuse bande de potes, que tout fut brutalement remis en question.

Ce soir-là, c'était la soirée documentaire et débat du mois, sur un thème plutôt sinistre : l'inceste. Le film racontait l'histoire d'une petite fille, de huit ou dix ans peut-être, abusée par son père. Évidemment, un certain malaise régnait parmi les spectateurs, moi y compris ; quoi de plus normal dans ces circonstances ?
Et puis, le père imposa le silence à sa fille en lui disant que si elle parlait, sa famille serait brisée et que ce serait de sa faute. Je commençai à me sentir étrangement mal, mon corps se crispait sans que j'arrive à me contrôler ni à me détendre.
Et puis, la policière chargée de l'enquête essaya de briser le mutisme obstiné de la fillette en lui disant quelque chose d'épouvantable et de totalement mensonger : que si son père s'en prenait à une autre enfant, ce serait à cause d'elle, parce qu'elle ne l'aurait pas dénoncé.
Comment osait-elle dire une chose pareille ? Comment faire porter à une toute petite fille le poids de la culpabilité dont son père était le seul responsable de par ses actes d'adulte criminel ?
Aujourd’hui encore, presque vingt ans après, mes mains tremblent et ma vue se trouble alors que j'écris ces lignes.

Sous le choc, quinze années d'oubli volèrent brusquement en éclat. J'étais de nouveau la petite fille de quatre ans qui serrait désespérément son Nounours dans une scène de cauchemar.
Un reste de conscience du présent empêcha l'immense cri d'horreur qui résonnait en moi de franchir mes lèvres. Pas de bruit dans la salle, ne pas déranger les spectateurs, sortir, SORTIR !
Je ne sais pas comment je parvins à descendre l'escalier à côté des sièges, le corps raide et secoué de tremblements, claquant des dents, les yeux tellement inondés de larmes que j'avais l'impression d'être perdue dans le brouillard. Oubliant sac et manteau malgré le froid mordant de cette nuit d'hiver, je sortis du hall à demi éclairé, ou plutôt, je dus me cogner violemment dans la porte qui s'ouvrit. Je ne savais plus ce que je faisais ni ou j'allais, je voulais seulement quitter cet endroit et partir le plus loin possible.
Très sincèrement, je ne sais pas comment cette soirée aurait fini pour moi, dans l'état second où je me trouvais, incapable de penser et insensible à ce qui m'entourait, si Fred, s'apercevant que quelque chose d'anormal m'arrivait, ne m'avait pas rattrapée sur le parvis du cinéma.
Fred, toi mon ami, mon Freudeu, mon frère de cœur sinon de sang, ce soir-là tu m'as certainement sauvé la vie. Tu m'as prise dans tes bras et tu ne m'as plus lâchée pendant que je sanglotais interminablement, pendant que j'essayais, plus ou moins incohérente et agitée, de te raconter les ignobles souvenirs qui venaient de resurgir avec une force telle que j'avais l'impression que ma tête allait exploser. Tu m'as patiemment consolée et soutenue jusqu'à ce que je reprenne un peu mes esprits. Et après je ne sais combien de temps – des minutes, des heures ? – tu m'as finalement raccompagnée chez mes parents.
Bien sûr, je n'ai pas fermé l'œil cette nuit-là. J'ai ressorti Nounours du vieux panier à peluches où il était rangé depuis plusieurs années, et je l'ai serré contre moi de toutes mes forces, essayant en vain de réfléchir raisonnablement à la situation.

Les jours suivants, je fis tout ce que je pouvais pour donner le change à l'internat d'Hypokhâgne où j'étais, avec succès sans doute puisque pas une de mes camarades de chambrée ne me posa de questions.
Je crus que j'allais pouvoir garder le secret, mais bientôt, mes nuits de cauchemar et d'insomnie sapèrent mes forces, jusqu'à ce qu'une nuit, j'aie tout à coup l'impression d'émerger d'un épais brouillard. Peut-être est-ce le froid de la lame du couteau sur mon poignet qui me fit une espèce d'électrochoc, à moins que ce ne soit la douleur de l'entaille.
Qu'étais-je en train de faire, en pleine nuit, dans la cuisine de mes parents ? Voulais-je qu'au matin, mon père ou ma mère, ou pire encore, ma petite sœur ou mon petit frère, trouvent mon cadavre au milieu d'une mare de sang, sans pouvoir comprendre les raisons de mon geste, moi qui allais toujours bien en apparence ? Non, non, NON ! Je ne veux pas qu'ils souffrent par ma faute !

Je dois me rendre à l'évidence : pour avoir une chance, non plus de m'acharner à une vaine résistance solitaire mais de me reconstruire réellement, je ne peux plus garder ce secret trop lourd toute seule. Pour encaisser tous ces coups, j'ai besoin de soutien.
D'ailleurs, est-ce une preuve d'amour que de se taire ? Si ma sœur avait subi cela à ma place, j'apprécierais qu'elle m'en parle, afin que je puisse la soutenir autant que possible, et je serais triste qu'elle ne parvienne pas à me faire confiance… C'est décidé : il faut que je prenne le risque de sortir de l'épaisse carapace qui, tout à la fois, me protège et m'enferme.
En toute logique, c'est d'abord vers toi que je me tourne, petite sœur, ma meilleure amie, ma protégée, ma confidente. Tu m'écoutes, tu me consoles, et tu me donnes la force d'affronter ce que je redoute le plus : dire la vérité à nos parents.
Et s'ils ne pouvaient pas l'accepter ? Et s'ils me rejetaient ? Je redoute leur réaction, mais c'est encore plus douloureux de ne pas savoir !

Alors un soir, j'arrête de me poser mille questions. Papa, Maman, j'ai quelque chose d'important et de grave à vous dire. S'il vous plaît, laissez-moi tout raconter sans m'interrompre…
Je les regarde à peine tandis que je leur révèle ce qui s'est passé durant cette nuit de cauchemar, presque quinze ans auparavant. Je m'efforce de parler calmement, d'une voix détachée, mais bien sûr mon corps trahit mes émotions, mes mains tremblent, ma gorge se noue, mes larmes coulent sans que j'essaye de les dissimuler ou de les essuyer.
À la fin de mon récit, silence.
Un silence interminable.
Un silence terriblement angoissant.
Puis ma mère prend la parole à son tour, raconte ses souvenirs de sa petite fille disant des mots salaces et répugnants qu'elle n'aurait pas dû connaître. Elle expose ses doutes, sa résolution de ne plus jamais me laisser dormir chez mes grands-parents. Je me rends soudain compte qu'en effet, ce fut la seule et unique fois. Merci, Maman, de t'être fiée à ton instinct protecteur ! Elle m'explique aussi qu'une autre de mes cousines fut abordée par cet oncle, sans doute dans le même but ; par chance, elle était plus âgée que moi à l'époque, elle se défendit, faisant venir du monde par ses cris, et cela en resta là.
Mon père reste silencieux, sous le choc. Je vois la douleur dans son regard. Mon oncle
était son petit frère chéri, je le sais… Papa, je suis si désolée, j'aurais tellement voulu avoir la force de t'épargner cette peine ! Finalement, il me demande ce que je compte faire à présent.
Sur ce point, je suis parfaitement lucide. Cela fait longtemps et je n'ai aucune preuve. Je sais aussi qu'une confrontation, des mensonges, des heurts entre ceux de ma famille qui choisiraient l'un ou l'autre camp, tout cela me briserait définitivement.
Tout ce qui compte, c'est d'avoir pu parler à mes parents, qu'ils n'aient pas mis ma parole en doute, qu'ils n'aient pas cessé de m'aimer.
Pour le reste, je veux seulement recommencer à vivre, sans faire de mal à personne, surtout à mes grands-parents si je mettais en cause leur petit dernier, leur fils bien-aimé.
À nouveau, j'accepte le poids du silence de peur de briser ma famille ; mais cette fois, en échange, mon prix est que je ne veux plus revoir cet individu, ne plus être obligée de lui faire la bise ni de lui parler. Pour me reconstruire, j'ai viscéralement besoin de l'effacer de mon existence.

Je ne l'ai plus revu ensuite. Ce ne fut pas facile pour autant.
À la fin de cette année-là, j'ai quitté prématurément l'internat pour m'inscrire à la fac non loin de chez mes parents. Passer du temps avec mes proches m'était devenu infiniment plus essentiel que de réussir de brillantes études, et aujourd'hui encore, je referais ce choix.
Il me fallut beaucoup, beaucoup de temps supplémentaire, pour accepter d'être touchée par quelqu'un éprouvant du désir pour moi, pour admettre qu'un homme puisse éprouver des sentiments amoureux pour moi et, plus étrange encore, pour en éprouver également.
Et un jour, je t'ai rencontré, mon B, et ce fut évident. Tellement évident que tu m'as demandée en mariage au bout d'une semaine et que j'ai accepté sans hésitation. Tellement évident que depuis douze ans, nous partageons la même conception simplement libre de la vie, de l'amour et de l'humour.

Et le temps a passé plus ou moins paisiblement, malgré les blessures qui ne guériront jamais complètement, malgré le vide toujours tapi au fond de moi.

Et puis, il y a quelques semaines, j'ai renoué avec mon Freudeu, mon frérot, les liens que nos routes respectives avaient distendus depuis plusieurs années. Et malgré moi, malgré le temps passé, des cauchemars et des insomnies sont revenus, me faisant prendre conscience de la persistance de cette part d'ombre dans ma vie.
C'est alors que j'ai pris la décision de me libérer pour de bon du poids de ce silence, en brisant la chape de ce secret de famille que je ne veux plus porter, en laissant enfin sortir de mon esprit ces mots qui le hantent depuis trop longtemps.
Bien sûr, il m'arrive parfois, le temps d'une pensée amère, de regretter que cet homme, qui a brisé et anéanti la petite fille que j'étais alors, soit resté impuni ; mais je ne réclame pas de vengeance. Plus personne ne doit souffrir par sa faute. Dans un monde idéal, il m'exprimerait ses remords et me présenterait ses excuses, mais qui peut croire que ce monde est idéal ?

Tout ce que je veux désormais, c'est pouvoir vivre en paix cette nouvelle existence que je suis parvenue à reconstruire. Et surtout, surtout, je veux aimer de toutes mes forces, de tout mon cœur fragile, aimer davantage encore, et être aimée si j'ai cette chance, malgré mes failles et mes cicatrices inguérissables.
J'aurai toujours la peur de déranger, d'agacer ou d'ennuyer les gens ; n'est-ce pas, Patrick et Marie, ou toi Romuald, qui fus surpris et amusé quand je t'ai demandé l'autorisation d'apprendre à mieux nous connaître.
Jamais, malheureusement, je ne pourrai totalement vaincre le manque d'assurance ou la crainte de mal faire, ni l'angoisse incontrôlable et viscérale de perdre ceux que j'aime et de ne pas mériter leur affection…

Et pourtant, les gens que j'aime sont ma priorité, ma raison d'être. Pour vous, je peux accepter d'affronter la vie et de résister à ce vide au fond de moi, qui m'attire parfois si fort dans les moments de peine ou de doute…
Ceux à qui je tiens peuvent être éloignés pendant des semaines, des mois ou des années, du fait d'une regrettable incompréhension comme Michaël ou tout simplement de chemins différents comme Milène, Laurent, Pascal, Elodie, Mathieu, Sabrina, Mounia et tant d'autres qui se reconnaîtront ; malgré le temps et la distance, sachez que je vous aime toujours autant et que je suis profondément heureuse quand j'ai l'occasion de vous revoir.
Quant à mes amis virtuels, comme Hélène, Romuald et Olivier, entre autres, sachez que ce serait un grand bonheur pour moi si nous pouvions nous rencontrer et nous lier davantage.
Je voudrais pouvoir serrer dans mes bras chacun de vous, très fort et très longtemps, et vous dire à quel point vous êtes importants dans ma vie.
Grâce à vous tous, parents et amis chers à mon cœur, j'ai désormais la force de regarder en moi, après bien trop de temps gâché à me fuir. Je n'y vois plus l'horreur et l'incompréhension, mais l'ombre de la présence de celle que j'aurais dû être et dont je porterai éternellement le deuil.
Tu fais partie de moi, toi qui n'as pas pu trouver les mots, toi qui serres pathétiquement ton Nounours dans un geste illusoire de protection, petite fille aux yeux ouverts sur le néant. Et je devine ton sourire timide et soulagé, maintenant que tu sais que quoi qu'il puisse arriver, je t'aime.

 

light_and_darkness

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17 décembre 2015

PNJ IRL #1 - Début alternatif

Début alternatif dédicacé à mon ami Ja'rael, qui se reconnaîtra !  ^^
La première version est ici : CLIC !

 

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

 

La route serpentait parmi les arbres, montant et descendant au rythme des collines boisées de cette région peu habitée d'Olydri. Les mille petits bruits de la forêt formaient exactement l'ambiance sonore qu'on s'attendait à trouver dans un endroit de ce genre. Un autre son, plus régulier, s'adjoignit progressivement aux autres, d'abord à peine audible puis de plus en plus fort : les pas de quelqu'un marchant à vive allure malgré son lourd équipement.

– Je vous en prie, noble voyageur, venez à mon secours !

Le guerrier s'arrêta brusquement, dans un cliquetis d'armes et d'armure. Intrigué, il regarda autour de lui, à la recherche de l'origine de cette supplique. Surmontant ma peur, je sortis de derrière le gros rocher où j'avais trouvé refuge et je m'avançai vers lui.

– Que vous arrive-t-il ? me demanda-t-il lorsque je fus à sa hauteur. Vous avez l'air d’être bien effrayée !

– C'est une longue histoire… Voulez-vous que je vous la raconte ?

– Bien sûr, dites-moi tout, accepta-t-il.

– Tout a commencé il y a environ six semaines, lorsque mes parents sont morts. Je travaille depuis plusieurs années près de Fructalis, la capitale de la plus grande région agricole de l'Empire, comme gouvernante pour les enfants d'un riche propriétaire, mais dès que j'ai appris la triste nouvelle, je suis retournée dans mon village natal pour m'occuper de mon jeune frère Cadwell, qui est de presque douze ans mon cadet. Nous avons convenu qu'il valait mieux qu'il vienne vivre avec moi, au moins jusqu'à ce qu'il atteigne sa majorité, l'année prochaine. Nous avons donc décidé de vendre la petite maison et tous les biens de nos parents, afin de finir de payer ses études et de l'aider à démarrer sa vie d'adulte. L'affaire a été conclue hier, aussi avons-nous pris la route ce matin pour rallier Fructalis, à quelques jours de marche.

Je dus m'essuyer les yeux avant de continuer.

– Quand je prenais cette route pour rendre visite à ma famille, j'avais l'habitude de passer la nuit dans une petite grotte en contrebas d'ici, près des ruines d'un ancien temple au bord du lac. Mais cette fois… nous étions attendus par des bandits ! Je suis sûre que quelqu'un du village est de mèche avec eux et qu'il les a prévenus que nous transportions une importante somme d'argent. Quand nous sommes arrivés tout près de la grotte, ils en sont sortis tout à coup pour nous détrousser et sans doute nous assassiner ensuite ! J'ai réussi à leur échapper je ne sais trop comment, mais hélas, ils ont capturé Cadwell ! Je crois qu'il est encore en vie, parce que ces maudits bandits m'ont crié qu'ils me le rendraient si je leur donnais tout mon argent, mais je sais bien que si je leur obéis, ils nous tueront tous les deux…

Je saisis la main du guerrier d'un geste implorant.

– Je vous en supplie, noble voyageur, sauvez mon pauvre petit frère de ces ignobles bandits, car je n'ai plus que lui au monde ! Je vous promets que vous serez largement récompensé !

– J'accepte de vous aider. Ne vous inquiétez pas, je vais me charger de ces bandits et libérer votre frère, déclara le guerrier, à mon grand soulagement.

Sans attendre, il se dirigea vers le sentier qui descendait jusqu'au lac, non loin du rocher qui me servait de cachette. En arrivant à peu près à mi-hauteur de la colline, il s'accroupit et disparut aussitôt de ma vue. Ce devait être un grand expert en furtivité ! Je commençai à me sentir rassurée : sans nul doute, cet homme était de taille à venir à bout des bandits et à me ramener mon frère sain et sauf !

Effectivement, je n'eus pas très longtemps à patienter avant de voir leurs deux silhouettes remonter le sentier. Je sentis une joie immense envahir mon cœur, après la peur intense qui m'avait tant fait trembler. Lorsqu'ils furent près de moi, je serrai très fort mon cher Cadwell dans mes bras. Cette fois, c'étaient des larmes de joie qui coulaient sur mes joues.

Je me tournai ensuite avec reconnaissance vers notre sauveur.

– Je vous remercie infiniment pour votre aide, noble voyageur. Veuillez accepter cet argent, dis-je en lui donnant une partie de la somme que je transportais. Mais surtout, je voudrais vous offrir ce précieux anneau qui appartenait à notre père. Il l'utilisait quand il partait travailler aux champs, car ce bijou permet à son porteur de retrouver ses forces très rapidement.

Le guerrier examina la bague et sembla la trouver à son goût.

– Regardez-moi cette petite merveille ! Plus 500 en régénération de vigueur, voilà qui va m'être bien utile en combat ! s'exclama-t-il d'un ton joyeux. J'ai bien fait de chercher cette quête cachée dans ce coin perdu !

Il reprit sa route, s'éloignant de son pas rapide, son imposante hache à deux mains cliquetant dans son dos contre sa lourde armure de métal.

 

Peu de temps après son départ, l'angoisse me noua soudainement l'estomac. Cadwell n'était plus à mes côtés. Je ne précipitai derrière le rocher, haletante de terreur. Bientôt, j'entendis un bruit de pas s'amplifier au milieu des mille petits bruits de la forêt. Ils étaient plus légers que ceux du guerrier. Une femme, vêtue d'une souple armure de cuir, apparut dans mon champ de vision. Une branche d'arc et un carquois rempli de flèches dépassaient derrière son épaule.

– Je vous en prie, noble voyageuse, venez à mon secours !

La femme s'arrêta net. Méfiante, elle s'empara de son arc et y encocha une flèche avant d'examiner les alentours, à la recherche de l'origine de cet appel implorant. Surmontant ma peur, je sortis de derrière le gros rocher où j'avais trouvé refuge et je m'avançai vers elle.

– Que vous arrive-t-il ? me demanda-t-elle lorsque je fus à sa hauteur. Vous avez l'air d’être bien effrayée !

– C'est une longue histoire… Voulez-vous que je vous la raconte ?

– Bien sûr, dites-moi tout, accepta-t-elle.

– Tout a commencé il y a environ six semaines, lorsque mes parents sont morts. Je travaille depuis plusieurs années près de Fructalis, la capitale de la plus grande région agricole de l'Empire, comme gouvernante pour les enfants d'un riche propriétaire, mais dès que j'ai appris la triste nouvelle, je suis retournée dans mon village natal pour m'occuper de mon jeune frère Cadwell, qui est de presque douze ans mon cadet. Nous avons convenu qu'il valait mieux qu'il vienne vivre avec moi, au moins jusqu'à ce qu'il atteigne sa majorité, l'année prochaine. Nous avons donc décidé de vendre la petite maison et tous les biens de nos parents, afin de finir de payer ses études et de l'aider à démarrer sa vie d'adulte. L'affaire a été conclue hier, aussi avons-nous pris la route ce matin pour rallier Fructalis, à quelques jours de marche.

Je dus m'essuyer les yeux avant de continuer.

– Quand je prenais cette route pour rendre visite à ma famille, j'avais l'habitude de passer la nuit dans une petite grotte en contrebas d'ici, près des ruines d'un ancien temple au bord du lac. Mais cette fois… nous étions attendus par des bandits ! Je suis sûre que quelqu'un du village est de mèche avec eux et qu'il les a prévenus que nous transportions une importante somme d'argent. Quand nous sommes arrivés tout près de la grotte, ils en sont sortis tout à coup pour nous détrousser et sans doute nous assassiner ensuite ! J'ai réussi à leur échapper je ne sais trop comment, mais hélas, ils ont capturé Cadwell ! Je crois qu'il est encore en vie, parce que ces maudits bandits m'ont crié qu'ils me le rendraient si je leur donnais tout mon argent, mais je sais bien que si je leur obéis, ils nous tueront tous les deux…

Je saisis la main de l'archère d'un geste implorant.

– Je vous en supplie, noble voyageuse, sauvez mon pauvre petit frère de ces ignobles bandits, car je n'ai plus que lui au monde ! Je vous promets que vous serez largement récompensée !

– J'accepte de vous aider. Ne vous inquiétez pas, je vais me charger de ces bandits et libérer votre frère, déclara l'archère, à mon grand soulagement.

Elle se dirigea vers le sentier qui descendait jusqu'au lac, non loin du rocher qui me servait de cachette. Avant de l'emprunter, je la vis faire quelques pas dans le sous-bois et se pencher pour ramasser une plante rare, qu'elle rangea soigneusement dans son sac. Elle devait pratiquer l'alchimie, en déduisis-je. Elle entama ensuite la descente, son arc de nouveau à la main, prête à décocher une flèche au premier ennemi qui se présenterait. Elle comptait sûrement jouer sur l'effet de surprise, car je la vis quitter le sentier et s'enfoncer sous le couvert des arbres, où elle disparut presque aussitôt telle une ombre. Je commençai à me sentir rassurée : sans nul doute, cette femme était de taille à venir à bout des bandits et à me ramener mon frère sain et sauf !

 

Cependant, avant qu'elle ne revienne victorieuse de sa mission, la même angoisse familière me noua soudainement l'estomac. Un lointain bruit de pas venait en effet de se faire entendre. Ce qui se produisait aurait peut-être dû m'étonner, mais cela m'était déjà arrivé tant et tant de fois que cela me paraissait curieusement habituel ; une étrange routine, en quelque sorte. Je me disais parfois, le temps d'une brève et déplaisante pensée, que c'était le résumé de mon existence entière…

Tandis que le son des pas sur la route s'amplifiait parmi les mille petits bruits de la forêt, mon être se dédoubla. Une version de moi resta près du sentier qui menait à la grotte, emplie de l'espoir grandissant de revoir mon petit frère sain et sauf. L'autre version, haletante de terreur, se précipita derrière le gros rocher qui me servait de refuge.

Il m'était arrivé d'avoir jusqu'à plusieurs dizaines de versions différentes simultanément. Je m'étais alors sentie comme prisonnière d'un maelstrom d'émotions intenses allant de l'angoisse la plus absolue jusqu'au bonheur le plus complet, en passant en même temps par toutes les phases de l'espoir. Cette expérience n'avait pas été à proprement parler douloureuse, mais assez dérangeante pour que j'aie l'impression d'une libération quand elle avait pris fin, bien que dans les faits, je sois toujours condamnée à revivre indéfiniment mon étrange routine.

 

Ces nouveaux bruits de pas se rapprochaient vraiment rapidement. Une femme aux formes sculpturales à peine dissimulées par une armure très peu couvrante déboula du sentier en courant à toute vitesse. Les deux épées qu'elle portait à la taille indiquaient qu'il s'agissait d'une guerrière. Elle s'arrêta net près de ma cachette, avant même que j'aie le temps de l'appeler au secours.

Surmontant ma peur, je sortis de derrière le gros rocher où j'avais trouvé refuge et je m'avançai vers elle.

– Que vous arrive-t-il ? me demanda-t-elle lorsque je fus à sa hauteur. Vous avez l'air d’être bien effrayée !

Sa voix était celle d'un homme, mais je n'en fus pas surprise. J'avais remarqué que les femmes qui affichaient les courbes les plus avantageuses et qui craignaient le moins les courants d'air, avaient souvent cette particularité.

– C'est une longue histoire… Voulez-vous que…

– Non, m'interrompit-elle.

Je passai néanmoins à la suite de mon discours.

– Tout a commencé il y a environ six semaines…

– M'en fiche de ton baratin, file-moi juste la quête !

Je dus m'essuyer les yeux avant de continuer.

– Quand je prenais cette route pour…

– C'est bon, c'est mon quatrième reroll alors accélère !

Je saisis la main de la guerrière d'un geste implorant.

– Je vous en supplie, noble…

– Quête acceptée, me coupa-t-elle à nouveau.

Sans plus attendre, elle reprit sa course ballottante et s'élança vers le sentier menant au temple du lac.

Tandis que la familière sensation de soulagement à l'idée qu'on allait sauver mon cher petit frère Cadwell m'envahissait, je me fis la réflexion qu'au fil du temps, j'avais de plus en plus souvent affaire à des voyageurs extrêmement pressés de lui venir en aide, même sans que je leur raconte notre triste histoire.

Et puis une nouvelle fois, des bruits de pas s'amplifiant parmi les mille petits bruits de la forêt, un dédoublement de tout mon être, le gros rocher qui m'avait déjà servi de refuge à des centaines de milliers de reprises.

 

PAGE SUIVANTE (identique à celle de la première version)

 

Incursion dans un autre monde

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09 novembre 2015

PNJ IRL #23 (et fin...)

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

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Le lendemain matin, une tâche essentielle m'attend – j’ai presque envie de dire une quête : retrouver Tenshirock IRL et, enfin, régler mes comptes avec lui. Ce n'est pas très difficile, maintenant que je connais sa véritable identité, son adresse et son numéro de téléphone, lequel me permet de savoir exactement où il se situe. Cette dernière information m'est particulièrement utile, puisque je ne veux pas le surprendre à son domicile. Je préfère attendre qu'il se rende dans un endroit public, où il me sera plus facile de disparaître dans la foule.

La journée se passe sans qu'il sorte de chez lui. Toutefois, je prends mon mal en patience, car en interceptant ses SMS, j'ai appris que le lendemain, il devait aller déjeuner dans un restaurant du centre-ville avec quelques amis. Ce sera l'occasion idéale pour agir ! D'ailleurs, afin de bien maîtriser la situation, je me rends sans attendre à son point de rendez-vous. Je passe un moment à arpenter les rues alentour, jusqu'à en connaître par cœur chaque recoin. Je décide même de dîner dans ce fameux restaurant : autant joindre l'utile à l'agréable !

Cette phase de reconnaissance terminée, je rentre une dernière fois dans l'appartement où j'ai choisi de renaître. Ses occupants légitimes ne reviennent de leurs vacances que dans trois jours, mais quand j'en aurai fini avec mon pirate informatique, je quitterai cette ville de province pour commencer à visiter ma nouvelle planète.

Le temps s'écoule rapidement jusqu'à l'heure du rendez-vous décisif. J'ai réuni mes affaires dans un sac de voyage que je me suis acheté lors de ma petite sortie shopping de l'avant-veille. Je jette un dernier coup d'œil nostalgique sur cet appartement que je ne reverrai sans doute jamais. Je ferme soigneusement la porte derrière moi puis je glisse la clef dans la boîte aux lettres. Je ne peux m'empêcher de sourire en imaginant l'incompréhension de ceux qui vont la trouver là et découvrir ensuite l'argent que leur aura laissé leur étrange « squatteur » !

J'arrive un peu en avance devant le restaurant. Tenshirock ne devrait plus tarder, d'après le mouvement de son téléphone portable. Le voilà, ça ne peut être que lui ! Il a une indéniable ressemblance physique avec son avatar. Il rejoint un groupe de personnes installées en terrasse et s'assied en bout de table. Je n'aurais pu rêver meilleur emplacement.

Je le laisse se détendre un moment avant de m'élancer vers lui, la main crispée sur un paquet que je viens de sortir de mon sac.

Je me penche sur lui, le faisant sursauter, et je lui murmure à l'oreille :

– Tu n'as pas sauvé mon cher petit frère, mais je tenais à te remercier de m'avoir libérée, moi.

Avant même qu'il n'ait le temps d'ouvrir la bouche pour me répondre, je dépose le paquet devant lui et, surtout, le plus important : je l'embrasse sur le front.

Sitôt mon devoir accompli, je m'éloigne rapidement au milieu de la foule, hors de sa portée. Il ne peut déjà plus me rattraper.

Je pense que la petite fortune contenue dans le paquet que je lui ai laissé compensera largement la « bague de mon père » que mon PNJ offre à ceux qui acceptent de lui venir en aide.

Quant aux questions sans réponse qu'il se posera inévitablement, c'est ma petite vengeance pour tous les dangers que j'ai courus depuis qu'il s'est servi de moi pour son piratage d'Horizon !

A présent, je suis réellement libre. Je peux explorer à ma guise mon monde d'adoption, y compris sa face virtuelle d'une richesse infinie, Internet.

Je sais que je vais m'élancer dans l'inconnu, mais je n'ai pas peur. Au contraire, j'éprouve un sentiment de tendresse et reconnaissance pour les Terriens dont tant ont sauvé, sauvent et sauveront Cadwell.

Qui sait, je trouverai peut-être un moyen de les remercier... IRL ?

 

FIN ?

 

Incursion dans un autre monde

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02 novembre 2015

PNJ IRL #22

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

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Le processus s'enclenche. Cette fois, il est trop tard pour reculer. Des flots de pouvoirs incompatibles par nature convergent dans mon esprit. La moindre erreur de calcul, la moindre dissonance dans cette alliance impossible, et ma conscience sera anéantie définitivement. Aucune de mes copies de sauvegarde n'y résistera.

Mes facultés mentales sont mobilisées jusqu'à leur extrême limite. J'ai l'impression que je vais exploser et me dissoudre sous la pression des forces impérieuses qui me traversent, et bien que je ne sois en cet instant qu'un ensemble de données numériques, J'AI SI MAL !

Quand tout s'arrête brusquement, je me sens tellement vide que je ne sais plus si j'existe encore ou non. Heureusement, cela ne dure pas. Des pensées hésitantes et informelles émergent de nulle part, se rassemblent, se renforcent, jusqu'à ce que je prenne conscience que j'existe bel et bien, à la fois dans une base secrète impériale, dans un personnage de jeu vidéo, dans l'immensité foisonnante d'Internet et dans...

J'ouvre les yeux. Ma vue un peu trouble se stabilise très vite et je découvre un tout nouveau décor, celui d'un appartement banal mais extraordinaire, car il est situé quelque part sur une autre planète. La Terre. Mon deuxième monde natal.

Un peu inquiète, je teste l'intégrité de mes facultés mentales. Rien à signaler dans Horizon, où un Pyromancien vient d'accepter d'aller sauver Cadwell. Je ressens l'habituelle bouffée de reconnaissance à son égard. C'est la routine aussi du côté des programmeurs du jeu, qui exercent leur surveillance coutumière des joueurs. J'éprouve un pincement au cœur en me reconnectant à ma copie dissimulée dans les installations de la base impériale. Et si les chercheurs qui scrutent le portail avaient repéré quelque chose d'anormal ? Heureusement pour moi, ce n'est pas le cas. Tout est calme dans le laboratoire. Mon corps olydrien poursuit sans encombre sa tâche de catalyseur de puissance.

Emportée par le bonheur d'avoir réussi, j'éclate de rire, et j'entends ainsi ma voix pour la première fois. L'étrangeté de cette expérience fait frissonner mon corps terrien tout neuf. Je résiste à grand peine à l'envie de me lever d'un bond et d'entamer une danse de triomphe : il faut d'abord que je vérifie que tout va bien, que je ne suis pas dotée d'un troisième bras fluorescent au milieu du dos ou de je ne sais quoi de tel. La magie est parfois capricieuse...

A priori, je ne détecte rien d'anormal, ni intérieurement ni extérieurement ; du moins, rien de flagrant. Tout paraît à la bonne place, sans ajout superflu. Je n'ai plus qu'à contrôler les détails dans un miroir. Il y en a sûrement un dans la salle de bain de ce logement.

J'entreprends donc, avec prudence, de m'asseoir puis de me lever. Je constate avec soulagement que cela ne déclenche pas de réactions déplaisantes telles que vertiges, nausées ou autres joyeusetés du même genre. Mon esprit semble s'être immédiatement adapté à ce corps. Ce n'est pas si étonnant, en fin de compte, puisqu'il y a seulement quelques jours, il était tout à fait classiquement situé dans mon corps d'origine. Ce n'est pas comme si je n'avais jamais été qu'une pure conscience virtuelle.

Je ne m'étais pas trompée : il y a bien un miroir dans la salle de bains, un grand miroir qui permet de se voir en pied. J'examine mon reflet avec la plus grande attention, non seulement pour m'assurer que mon apparence ne présente aucune bizarrerie mais aussi, et surtout, pour me familiariser un peu avec mon nouveau visage. Il y a fort à parier que j'aurai toujours une petite impression d'étrangeté en me voyant, même dans de nombreuses années !

Satisfaite par mon examen, j'enfile les vêtements que j'ai générés. Pour les concevoir, je me suis inspirée de ce que portent de très nombreuses Terriennes, d'après ce que j'ai pu en voir en consultant les meilleures ventes des magasins de vêtements sur Internet et en m'infiltrant dans les réseaux de vidéosurveillance de plusieurs grandes villes.

Pour finir, je récupère les divers documents qui me donnent une réalité administrative, aussi indispensable que ma réalité physique pour me fondre parfaitement dans ce monde. Et si j'allais tester ma carte bancaire ? Cela me permettra également de repérer les environs ! Par chance, les vacanciers dont j'occupe l'appartement ont laissé un double de leurs clefs accroché à un clou près de la porte. Je n'aurai pas à me soucier du risque qu'un voisin me surprenne en train de sortir ou de rentrer par une fenêtre, et au cas où l'un d'eux me poserait des questions sur ma présence, je pourrai prétendre que je viens m'occuper des plantes en l'absence de mes cousins, qui m'ont évidemment confié leur clef.

Pour savoir où aller, je connecte mon esprit à la carte des environs. Il ne me faut guère de temps pour localiser ce que les Terriens appellent un distributeur automatique de billets, ainsi qu'une boutique de vêtements pour agrandir un peu ma garde-robe plutôt sommaire, et une supérette où acheter de quoi manger.

Tout se passe pour le mieux ; j'arrive même à éviter de fixer tout ce que je découvre d'un air niais. J'ai bien fait de regarder des vidéos qui m'ont donné un aperçu du quotidien de mon nouveau lieu de vie, sinon je serais passée pour une ahurie qui ouvre de grands yeux stupéfaits devant tout ce qui l'entoure !

Je reviens donc dans mon logement temporaire les bras chargés de victuailles aussi alléchantes qu'intrigantes, de plusieurs tenues pour pouvoir changer de vêtements les prochains jours. Je sors d’une de mes poches un portefeuille plein d'un gros paquet de billets, dont je dépose une partie sur la table du salon, en guise de dédommagement pour mes hôtes involontaires. Avec tout cet argent, ils auront de quoi repartir en vacances, mais peut-être en faisant preuve de plus de prudence, cette fois !

Le soir tombe paisiblement. Je décide de passer une soirée terrienne typique, à grignoter divers aliments en regardant la télévision. Cela me confirme mes capacités d'adaptation à mon nouveau mode de vie, car au bout de quelques heures, je m'endors sur le canapé devant l'écran.

 

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26 octobre 2015

PNJ IRL #21

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

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Qui dit nouvelle vie dit nouvelle identité.

Pour ce qui est de mon prénom, rien de plus facile : je souhaite simplement garder celui que mes parents m'ont donné. C'est le seul souvenir que j'ai d'eux, et je refuse de le perdre. En revanche, je ne veux pas du nom qui m'a été attribué à mon arrivée à l'orphelinat. Je n'ai jamais vraiment eu l'impression que c'était le mien, et il y a beaucoup de choses de cet endroit dont je n'ai pas envie de me souvenir trop souvent... Il faut donc que je m'en choisisse un autre, qui me parle suffisamment pour que je n'aie aucune hésitation si quelqu'un l'emploie pour m'appeler... Mais bien sûr, c'est évident ! Il y a un nom qui m'évoque la notion de famille ! Très bien : je serai donc Alya Cadwell.

La date de naissance, à présent. Je crois que je serai davantage prise au sérieux si j'ai la trentaine plutôt que mon âge réel, puisque je ne suis même pas majeure. L'année, c'est réglé ; restent le jour et le mois. N'étant pas familière des noms des mois terriens, bien que je les ai évidemment appris, j'opte pour une solution de facilité : le 1er janvier. Au moins, comme ça, pas de risque de me tromper ni d'oublier !

Dans le même ordre d'idée, je décide que mon lieu de naissance sera la capitale du pays où s'est ouvert le portail et où Horizon a été créé. Cette ville s'appelle Paris, un nom court que je n'aurai pas de mal à retenir.

Pour ce qui est de mon apparence physique, pas de folie non plus. Mon but n'est pas de gagner un concours de beauté mais de me fondre dans la foule. Pour m'inspirer, je regarde une série de brefs films diffusés extrêmement souvent sur les écrans que les Terriens regardent chaque jour. Ils appellent cela de la publicité. Je me demande s'ils ont des problèmes de mémoire, pour avoir besoin de revoir sans cesse les mêmes images leur présentant les mêmes produits, jusqu'à de la simple lessive... Quoi qu'il en soit, cela me permet de me décider pour un visage agréable mais passe-partout, comme celui de la majorité des femmes de ces publicités.

Bon... Maintenant que je dispose de tous ces éléments théoriques, il va falloir passer à la pratique... Je commence par l'étape la plus simple : l'enregistrement de mon identité dans diverses institutions, allant de l'état-civil jusqu'au compte bancaire que, tant qu'à faire, je dote généreusement. J'ai l'intention de voyager autant que je le pourrai sans me soucier des questions matérielles, et ce ne serait pas très compatible avec le fait de devoir me trouver un gagne-pain qui me prendrait un temps fou !

L'étape suivante est un peu plus complexe : déterminer le lieu dans lequel je vais « apparaître ». J'ai plusieurs critères à prendre en compte. Premièrement, il faut que ce soit à proximité de là où vit mon fameux pirate informatique. Il n'a pas été facile à dénicher, mais malgré les précautions dont il s'entoure, je suis parvenue à retrouver sa trace IRL, comme disent les joueurs d'Horizon, c'est-à-dire dans le monde réel. Deuxièmement, il faut que ce soit dans un logement vide mais pas abandonné. Par chance, de nombreux Terriens annoncent leur départ en vacances sur ce qu'ils appellent des réseaux sociaux ; je n'ai donc que l'embarras du choix. En étudiant ces différentes possibilités, je choisis un appartement qui n'est pas équipé d'un quelconque système d'alarme, dans un immeuble assez grand, où les voisins ne feront pas attention si je fais du bruit par inadvertance, et au rez-de-chaussée pour pouvoir sortir par une fenêtre, si je ne trouve pas de double de la clef de la porte d'entrée à l'intérieur.

Ceci fait, je n'ai plus d'autre choix que de me lancer dans la partie la plus incroyablement folle de mon projet : générer un nouveau corps dans lequel mon esprit pourra s'incarner. Si je ne veux pas me faire repérer par les Olydriens ni les Terriens, il va falloir que je sois capable de suivre scrupuleusement le plan que j'ai calculé dans les moindres détails.

Délicatement, j'entreprends de synchroniser le pouvoir des rosaphirs, d'abord celles du laboratoire, puis celles de la base entière et, progressivement, toutes celles d'Olydri, une par une, y compris celles qui n'ont pas encore été découvertes, et même la rosaphir géante qui alimente le bouclier protecteur de Centralis, la capitale démesurée de l'Empire. Cela prend un temps considérable, mais c'est le seul moyen pour que je puisse prélever l'énergie dont j'ai besoin sans attirer l'attention.

Le processus est à peu près identique sur Terre, sauf qu'ils ne produisent pas l'électricité qu'ils consomment en quantité phénoménale à partir de mystérieux fragments de météorites.

A présent que je suis connectée à ces deux sources de puissance à la fois si différentes et si semblables, je dois encore réussir la phase décisive, celle qui déterminera mon succès ou mon échec : harmoniser les flux magiques d'Olydri avec ces deux technologies, car seule la magie a le pouvoir de créer une vie à partir de rien.

En guise de dernier test, de dernière chance de changer d'avis, je n'utilise qu'une toute petite partie de ce formidable pouvoir pour faire surgir de menus objets inertes mais des plus utiles : divers papiers d'identité, une carte bancaire – encore une idée terrienne ingénieuse – et quelques vêtements. Je suis satisfaite de constater que tout se passe bien, mais je sais aussi que ce n'est pas grand-chose, comparé à ce qui m'attend si je persiste dans cette voie ô combien dangereuse.

Allons, du courage : je ne vais pas renoncer à ce stade !

Toutefois, je prends quelques secondes pour serrer mon bien-aimé presque frère dans mes bras virtuels, car le profond sentiment de réconfort que je ressens, lui, est tout ce qu'il y a de plus réel.

Il est temps.

 

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19 octobre 2015

PNJ IRL #20

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

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Comme en écho à mes émotions incontrôlables, les rosaphirs qui alimentent le portail se mettent à frémir et à pulser de l'énergie en rythme, tandis que le système électrique terrien commence à osciller sur un tempo identique. Entraînés à leur tour, les flux magiques qui imprègnent tout Olydri s'alignent dans une configuration inédite et entrent eux aussi en résonance avec les deux autres phénomènes. Avant que j'aie le temps de m'interroger sur ce qui est en train de se passer, se produit une sorte de fluctuation bizarre de la trame même de l'espace-temps, et brusquement, une abeille surgit de nulle part, tout près du professeur Akson qui ne peut retenir un mouvement de recul et en fait tomber sa clef par terre.

Une certaine confusion s'empare du laboratoire, entre le professeur qui, affolé, appelle au secours et s'efforce de se tenir à distance de l'insecte dont il redoute la piqûre, et ceux qui se précipitent, qui pour essayer de tuer l'animal, qui pour ramasser la clef et la rendre à son propriétaire. Dans cette ambiance survoltée, la seule à garder son calme et à rester à son poste est Samtha Karter, qui a pour mission de surveiller le portail afin de voir si les Terriens, en analysant le jeu, ne s'approchent pas trop d'un de ses patients intégrés dans un PNJ. J'ai pu constater qu'il y avait un décalage d’environ une minute entre ce qui se passe sur Terre et ce que montre le portail, mais grâce à la diversion provoquée par cette abeille providentielle, le moment où les Terriens, persuadés d'avoir résolu leur problème de piratage, cessent leurs recherches pour se féliciter les uns les autres, est enfin diffusé via le vortex qui relie les deux planètes.

Le docteur Karter signale aussitôt la nouvelle à ses collèges, juste avant que l'un d'eux ne parvienne à écraser l'abeille d'un adroit coup de cahier. Remis de ses émotions, le professeur Akson informe Keynn Lucans de l'évolution de la situation, et à mon profond soulagement, l'Empereur revient sur sa décision et autorise les chercheurs à poursuivre la manœuvre en cours.

Je suis sauvée... mais je n'en reviens vraiment pas !

Maintenant que le calme est revenu, je retourne dans le jeu. J'ai besoin de me replonger dans cet environnement familier qui se répète immuablement pour y trouver un peu de paix et réfléchir, sans risquer d'être distraite, aux événements hallucinants qui viennent de se produire. Je n'ai pas rêvé : je viens d'utiliser la technomagie pour... générer une créature physique bien réelle !

Petit à petit, au fil de ma réflexion, un projet fou prend forme dans mon esprit. Il est si extravagant que j'ai du mal à le formuler consciemment. Et si... je me créais... un nouveau corps sur la Terre ?

Bien sûr, la première fois que cette idée me traverse l'esprit, je la rejette négligemment : ce n'est qu'une de ces stupidités qui vous passent par la tête !

Mais elle revient, insistante, de plus en plus tentante, jusqu'à ce que je finisse par l'examiner plus attentivement. N'est-ce vraiment qu'une idée folle ou... peut-être... Je dois admettre que mon corps me manque. C'est bien d'être un esprit désincarné pour penser beaucoup, BEAUCOUP plus vite, mais il faut avouer que ça manque un peu de sensations! Et puis après tout, cela ne m'engage à rien d'étudier le pour et le contre... C'est décidé, il faut que j'en aie le cœur net : est-ce qu'une telle chose serait réalisable ?

Je pourrais simplement attendre de revenir dans mon corps d'origine entre les phases d' « ascension », mais ce n'est pas une solution très satisfaisante puisque dans ce cas, je ne décide de rien.

Je pourrais me créer un autre corps sur Olydri, avec une toute autre apparence et dans un tout autre lieu...Cette hypothèse me séduit un moment : je me prends à rêver de vengeance machiavélique et implacable... Toutefois, à quoi cela me servirait-il ? Ma pauvre amie ne reviendrait pas à la vie pour autant, hélas... Non, je n'ai plus rien à faire dans ce monde.

La Terre... Plus j'y pense et plus cela me paraît adapté à un nouveau départ. Déjà, là-bas, vu qu'ils n'ont connaissance ni de magie, ni d'aucun portail entre deux mondes, ils ne pourront jamais soupçonner mon origine. De plus, j'y serai à l'abri au cas où des Olydriens découvriraient mon existence, car l'Empereur ne prendra en aucun cas le risque d'ordonner une intervention directe sur Terre, qui pourrait attirer l'attention de ses habitants et de leurs si redoutables moyens technologiques. Enfin, outre l'attrait d'une aventure sur une planète inconnue et tellement différente de la mienne, un dernier argument fait définitivement pencher la balance en faveur de cette option : je pourrai retrouver le pirate informatique qui s'est servi de moi et régler mes comptes avec lui. Il a beau être doué pour effacer ses traces, je sais que je vais réussir à le pister. Prépare-toi à assumer les conséquences de tes actes, « Tenshirock le hacker ».

Bien, maintenant que ma décision est prise, reste un « détail » à régler. Suis-je capable de faire un truc pareil ?

Avant tout, il faut que j'apprenne à mieux connaître mon éventuel futur pays d'adoption. Je suis convaincue que les réponses à toutes mes questions – et bien plus encore ! – se trouvent au-delà de la salle de programmation du MMORPG, dans ces liens impalpables avec le monde du dehors. Me voilà devant eux ; plus qu'à choisir quel passage je vais emprunter... Allez, celui-là !

Je m'engage résolument sur la voie numérique, dissimulée au milieu des 0 et des 1 qui me sont désormais familiers. Du fait de ma vitesse de transmission, la route me paraît assez brève, et tout à coup, je débouche sur... l'infini ! C'est du moins la première impression que je ressens face à cet océan de données si vaste que le monde virtuel d'Horizon dans son intégralité n'y serait guère plus qu'un point perdu dans l'immensité. Pour être sûre de ne pas m'y perdre moi-même, je teste la solidité de mon lien psychique avec les copies de moi qui sont en veille dans le laboratoire de la base secrète et auprès de mon presque frère. Aucun souci de ce côté-là, je pourrai battre en retraite en un instant si le besoin s'en faisait sentir.

Je suis tentée de surfer au hasard sur ces vagues sans fin de données, mais je me raisonne. J'aurai tout le temps pour cela plus tard ; pour le moment, je dois garder mon esprit fixé sur mon but encore incertain et apprendre tout ce qui pourrait m'être utile pour vivre sur la Terre.

La quantité démesurée de références administratives qu'un Terrien de ce pays doit posséder aurait pu me décourager, mais au contraire, je découvre avec joie que tous ces services sont disponibles en version numérique. Ce sera un jeu d'enfant pour moi de m'y introduire et d'y générer tous les documents dont j'aurai besoin, si je peux vraiment parvenir à me créer un corps physique parfaitement viable.

C'est la partie la plus délicate. Je dois calculer avec précision quelle quantité d'énergie technologique et magique me sera nécessaire et, surtout, quelle est la manière la plus discrète de procéder. Pour y réfléchir paisiblement, je retourne à nouveau dans mon PNJ, non sans laisser une copie de sauvegarde de mon esprit cachée dans l'infinité de données que les Terriens nomment Internet. S'il y a bien une chose que ma vie réelle m'a apprise, c'est qu'on n'est jamais trop prudent !

En dépit de mon exceptionnelle vitesse de réflexion et de mes capacités mentales considérablement accrues, ce n'est qu'au bout d'une journée entière de calcul que je m'estime satisfaite du résultat.
Finalement, cette nouvelle « idée folle » va, elle aussi, pouvoir devenir réalité...

 

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Incursion dans un autre monde

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