12 octobre 2015

PNJ IRL #19

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

Je suis un peu décontenancée par ce que je découvre une fois arrivée à destination, un instant plus tard. Par chance, il y a, là aussi, plein de dispositifs qui me permettent de voir et d'entendre ce que font les Terriens. Je m'attendais plus ou moins à un laboratoire calme, spacieux, très ordonné, mais il s'agit plutôt d'une pièce de taille moyenne, littéralement envahie d'ordinateurs, de câbles, de reliefs de repas et de gens qui frappent à toute vitesse sur leurs claviers et qui s'interpellent à tue-tête s'ils ont une remarque à faire ou une question à poser à leurs collègues.

Parmi mes nouvelles connaissances, il y a le langage qu'ils parlent, du moins tout le vocabulaire employé dans Horizon. Grâce à cela, même si certains termes m'échappent, je parviens à comprendre qu'un redoutable pirate informatique a implanté un virus quasi indétectable, qui a non seulement perturbé le fonctionnent interne du jeu, mais surtout fait buguer tous les serveurs régionaux de par le monde et éjecté les millions de joueurs d'un seul coup.

Tout à coup, mon attention est attirée par une multitude de ces liens impalpables par où voyagent les données, en plus de celui qui mène au jeu. Certains suivent des câbles, mais d'autres semblent flotter dans les airs partout dans la salle et vers pleins d'autres endroits situés à l'extérieur. On peut dire que ces Terriens baignent littéralement dans un océan numérique dont, contrairement à moi, ils ne perçoivent rien. 

Je venais de choisir au hasard un de ces flux prometteurs pour en découvrir la source ou le but, quand soudain, j'éprouve un vif sentiment d'alerte. Apparemment, une part de moi est restée dans la base secrète impériale et a capté une conversation inquiétante. Je ne suis pas prise au dépourvue par ce dédoublement de ma conscience ; cela m'est arrivé si souvent sous ma forme de PNJ, quand plusieurs joueurs accomplissaient ma quête chacun dans sa propre version !

Tout en laissant, cette fois volontairement, une copie de moi pour surveiller les Terriens, je focalise donc mon esprit sur le laboratoire. Effectivement, ce qui est en train de s'y passer ne me convient pas du tout. Des chercheurs viennent de se rendre compte que les Terriens ont entrepris de passer le jeu au peigne fin pour résoudre le problème de piratage auquel ils sont confrontés. Aussitôt mis au courant de la situation par le professeur Akson, qui dispose d'une communication privée et ultra-prioritaire avec lui, l'Empereur ordonne que toutes les connexions avec le MMORPG soient coupées immédiatement.

Comme boosté par une poussée d'adrénaline virtuelle, mon esprit se met à accélérer prodigieusement sa vitesse de pensée. Première déduction : si le portail entre les deux planètes est fermé, ma conscience va automatiquement réintégrer son point d'origine, c'est-à-dire mon corps physique. Deuxième déduction : les chances que je parvienne à nouveau à m'échapper dans le jeu sont infimes. Il est même assez probable que je perde la raison et que je sois inapte à réitérer l'expérience de cette fameuse « ascension ». Troisième déduction : il faut de toute urgence que j'interrompe le processus de déconnexion.

Pour cela, le moyen le plus efficace est d'éradiquer ce maudit virus, pour qu'Horizon re-fonctionne normalement. Toujours à la même vitesse faramineuse, je décode le moyen d'action de cet élément perturbateur et je calcule le remède à appliquer pour le contrer, inverser ses effets et l'éradiquer totalement.

Dans le monde réel, moins de quatre secondes se sont écoulées quand je déclenche ma contre-offensive. Je la vois se répandre dans toutes les données et rétablir leur fonctionnement initial.

Une interminable poignée de secondes plus tard, la version de moi qui est avec les Terriens assiste à leurs manifestations de joie. Ils ne savent pas vraiment comment ils ont fait ni qui précisément l'a fait mais selon eux, c'est forcément un membre de leur équipe qui a réussi cet exploit, alors dans le doute, ils se congratulent les uns les autres avec enthousiasme.

Malheureusement, je n'ai pas le temps de profiter de ma victoire car, du côté de la base, on est toujours en train de suivre les ordres de Keynn Lucans. Je vois le professeur Akson, l'air grave mais déterminé, s'approcher dangereusement du système d'arrêt d'urgence du portail, à savoir un bouton-poussoir assorti d'une serrure, dans laquelle n'entre que la clef codée qu'il est le seul à avoir en sa possession, à l'exception de l'Empereur, évidement.

La panique accélère désespérément ma pensée jusqu'à son ultime limite. Je fouille frénétiquement tout ce que contiennent les machines de la base, ce qui ne me prend guère de temps car elles sont beaucoup moins évoluées que les ordinateurs terriens. Je parcours avidement un dossier qui me semble prometteur : les notes personnelles du professeur, mais je déchante très vite, car il s'agit plus d'un journal intime que d'une fiche technique expliquant le fonctionnement du système d'arrêt d'urgence. D'ailleurs, il est probable que le professeur ne connaisse pas ces détails, réservés aux techniciens de la base, qui sont des hommes de confiance scrupuleusement sélectionnés par l'Empereur et qui n'iraient sans doute pas dévoiler les secrets de conception d'un matériel aussi sensible... Ça ne m'avance pas à grand-chose d'apprendre, par exemple, qu'Aniel Akson est allergique au venin des abeilles et qu'il a terriblement peur de ces bestioles ! Les chances qu'un tel insecte apparaisse dans le laboratoire pour me sauver la mise sont tellement dérisoires que je n'essaie même pas de les calculer...

Je sens un terrible sentiment de rage impuissante m'envahir.
Je ne veux pas perdre mes nouvelles facultés !
Je veux explorer les liens numériques entre l'endroit où travaille l'équipe de programmeurs d'Horizon et tous ces lieux extérieurs qui me sont encore inconnus !
Je ne veux pas devenir une fille à demi-décérébrée et coincée dans la prison de son corps jusqu'à la fin de ses jours !!

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 16:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


05 octobre 2015

PNJ IRL #18

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 
 

Combien de temps me suis-je promenée ainsi dans cette réplique d'Olydri, à résoudre instantanément toutes les quêtes que je croise, puisque j'en discerne en un instant le début, le déroulement et la fin ? Je n'en ai aucune idée et d'ailleurs, je m'en moque complètement !

Et puis tout à coup, je m'arrête. Au détour d'un chemin, je viens de voir la copie de Centralis. N'ayant jamais vu la cité originale, j'ignore s'il s'agit d'une reproduction fidèle, mais dans tous les cas, c'est un spectacle à couper le souffle. La capitale impériale est haute et vaste comme une montagne étincelante, sous l'aura de son bouclier protecteur généré par la plus grosse rosaphir au monde ! Et puis, je parie que nul ne l'a jamais, comme moi, perçue dans son intégralité. Sa programmation est si complexe et multiple et détaillée que j'en éprouverais presque du vertige. C'est une vision d'un infini de possibilités qu'on pourrait se perdre à contempler jusqu'à la fin des temps...

Brusquement, une part de mon esprit s'affole à cette pensée : suis-je perdue ?! En une fraction de seconde, le pseudo-monde autour de moi change à nouveau et je me retrouve à mon point de départ, juste devant mon cher Cadwell, ce qui apaise immédiatement la panique en moi. Voilà qui est intéressant : je pourrais donc me déplacer quasi instantanément d'un point à autre ? Quelques essais me le confirment rapidement. Décidément, mes capacités mentales s'adaptent à cet univers virtuel avec une vitesse et une facilité stupéfiantes !

Cependant, il demeure une zone inconnue : moi, ou plus exactement le PNJ dans lequel on m'a intégrée. Bien sûr, à peine me suis-je posé cette question qu'un nouveau processus bizarre s'efforce d'y répondre. J'ai l'impression indescriptible et parfaitement déplaisante, mais heureusement brève, que mon esprit se retourne sur lui-même, et pour la première fois, je vois celle que je suis au sein d'un jeu vidéo sur une autre planète, ce qui est une des pensées les plus étranges de mon existence... Ma première réflexion, c'est que physiquement, je ne me ressemble pas du tout – et hop, encore une pensée étrange à mon palmarès ! J'ai indéniablement un air de famille avec mon frère, ce qui me fait plutôt plaisir.

En examinant plus attentivement les données qui me composent, j'ai la sensation qu'une chose ne va pas... Non, plusieurs choses, en fait, mais tellement imperceptibles que je ne crois pas que quelqu'un d'autre puisse s'en rendre compte, sauf s'il partage la même expérience que moi.

L'une de ces anomalies forme une corde irréelle qui relie mon PNJ à je ne sais quoi. Je décide d'aller voir de plus près ce dont il s'agit. Je me mets donc à suivre cette corde impalpable et là, nouvelle surprise, et non des moindres : j'arrive dans le laboratoire où sont alignés les cobayes humains en pleine « ascension », dont mon corps réel fait bien évidemment partie.

Mon esprit semble pouvoir s'infiltrer dans toutes les machines qui ont pour point commun l'utilisation de ce langage binaire. Me voici donc capable, en quelques instants, de me retrouver en même temps dans tous ces appareils, y compris dans les caméras et les micros qui enregistrent tout ce qui se passe dans cette salle. Apparemment, il y règne une certaine confusion. Les catalyseurs de puissance sont toujours bien de l'autre côté du portail, mais le taux d'énergie qu'ils récupèrent a chuté de façon spectaculaire suite à un incident inexplicable, qui a rendu le MMORPG Horizon complètement instable et en a éjecté brutalement tous les joueurs, environ une heure plus tôt.

J'en déduis que c'est l'œuvre de cet homme qui m'a tenu des propos sans queue ni tête avant d'embrasser mon PNJ sur le front. Je commence à mieux comprendre ce qui s'est passé. Quand l'avatar de ce joueur m'a touchée, il a dû en fait se servir de moi comme d'une porte d'accès aux données numériques constitutives du monde virtuel, et il en a profité pour y introduire quelque chose qui en a perturbé le fonctionnement. Pour en avoir le cœur net, je retourne dans le jeu pour réexaminer mon avatar à la lumière de ces informations. Cela confirme ma théorie : il y a dans mes données des traces du passage d'un élément étranger qui a subtilement modifié l'ordre de certains 0 et 1. En analysant les alentours, je constate qu'il s'est répandu partout pour y semer une discrète pagaille, dont je devine qu'elle doit être extrêmement difficile à repérer et, surtout, à réparer. J'en viens à me demander comment j'arrive à détecter tout cela. A croire qu'en devenant moi-même une sorte de donnée du jeu, j'ai acquis la capacité de distinguer ce qui y fonctionne correctement de ce qui en altère la programmation originelle...

Cela me fait penser qu'il doit y avoir, quelque part, des programmeurs en train d'essayer de résoudre ce problème. Que se passerait-il si j'essayais de les trouver ? La curiosité ne doit cependant pas me faire oublier les judicieux conseils de prudence de l'Empereur : je ne souhaite pas du tout risquer de faire découvrir la véritable Olydri aux Terriens ! C'est donc avec beaucoup de précaution que je pars à leur recherche.

Je prends encore plus de recul, jusqu'à avoir une sorte de vue d'ensemble de la situation. Tout le jeu me fait face à présent, mouvant et insaisissable du fait de la perception intégrale que j'ai de chaque détail. Je pense que ce que je cherche doit ressembler à l'espèce de lien qui relie mon PNJ à mon corps réel. Oui, là, je l'ai trouvé ! C'est bien le même genre de « corde » intangible, mais en beaucoup plus grand ; il faut dire qu'il y circule un nombre de données bien plus considérable.

D'une pensée, me voilà à l'entrée du passage par où toutes les nouvelles programmations d'Horizon s'intègrent aux anciennes, les modifient ou les suppriment, dans un flux incessant. Je décide de faire confiance aux extraordinaires capacités que mon esprit a développées dans cet environnent numérique, pour m'infiltrer jusqu'au point d'origine sans me faire repérer. Je suis consciente qu'il existe un risque infime que l'on découvre ma présence, mais la curiosité est trop forte. Et puis, me dis-je pour finir de me convaincre, j'ai besoin d'en savoir plus sur ce qui se passe depuis que l'inconnu a déréglé le jeu par mon intermédiaire. Sans tergiverser davantage, je me remets au niveau le plus petit et je m'élance dans le flot de nombres.

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 16:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

28 septembre 2015

PNJ IRL #17

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

Maintenant que mes souvenirs sont de nouveau en ordre, je commence à comprendre ce qui a pu m'arriver. Même si j'ignore encore comment, l'homme étrange qui m'a embrassée sur le front est parvenu à déconnecter mon esprit du PNJ auquel il avait été intégré. Samtha m'a parlé de personnes n'ayant pas supporté leur « ascension » et dont l'esprit n'a jamais pu regagner leur corps ; ont-elles connu un sort similaire au mien ? Leur conscience impuissante flotte-t-elle désormais dans ce néant ?

Machinalement, cette question attire mon attention sur l'extérieur de mes pensées, et tout à coup, je me rends compte que j'ai commis une erreur de jugement. Ce n'est pas le néant qui m'entoure. Je ne sais pas trop par quel sens je suis en mesure de le percevoir, mais le fait est là : je ne suis pas au milieu de rien. Bien au contraire, je baigne au cœur d'un océan de petites particules étranges. En me concentrant de plus en plus sur elles, je « vois » – ce n'est pas le terme exact, mais je n'en connais pas de plus approprié – qu'elles se déplacent à toute vitesse dans toutes les directions en émettant une sorte de lueur. De quoi peut-il bien s'agir ?

Alors que j'essaie de mieux les examiner, un nouveau phénomène insolite se produit. Les particules semblent soudain ralentir, à moins que ce ne soit mon esprit qui accélère jusqu'à atteindre leur rythme. Quoi qu'il en soit, je peux maintenant les observer à loisir, et même de beaucoup plus près et sous d'autres angles. Mais... est-ce que... Mais oui, pas de doute ! Ce sont des séries de nombres qui défilent ainsi de toutes parts ! En les observant mieux, je me rends compte qu’il y a aussi des lettres, mais assez curieusement, elles ne vont pas plus loin que F. Le plus incompréhensible, c’est que même ces lettres, en fait, ne sont que des 0 et des 1…

Abasourdie, j'ai une sorte de réflexe de recul, qui se traduit encore par un changement de perception de ce monde virtuel. Les particules numériques deviennent si infimes qu'elles perdent leur individualité pour former des sortes de masses de données chiffrées. En m'éloignant davantage, je m'aperçois qu'elles ne circulent pas au hasard mais selon une certaine logique, qui me reste pour l'instant étrangère. Je pense que si je veux avoir une chance de la décrypter, il faut d'abord que j'essaye de contrôler mes « déplacements » dans cet endroit, si on peut parler d'endroit... Oh, mais c'est très facile, en fait ! Il me suffit de penser que je veux m'approcher ou m'éloigner pour que ma faculté de perception s'adapte quasi instantanément. Rassurée de constater que je dispose d'une certaine maîtrise de la situation, je décide de tester jusqu'où je peux aller. Quand je « zoome », j'atteins assez vite ma limite : je ne peux pas aller au-delà des 0 et des 1, qui doivent donc être les éléments de base. En revanche, j'ai l'impression que dans l'autre sens, je peux aller beaucoup, beaucoup plus loin que lors de ma première expérience involontaire. Je procède avec prudence, par paliers successifs, afin de garder le contrôle autant que possible. De toute manière, je crois bien que maintenant, j'ai tout mon temps pour tenter de percer les secrets de ce lieu, que je pressens être en rapport étroit avec le fameux monde virtuel d'Horizon.

Une partie de moi, celle qui était devenue mon PNJ pour en ressentir les émotions sans cesse répétées, ne peut s'empêcher d'espérer retrouver mon presque petit frère Cadwell. Comme en réponse à cet espoir utopique, mon environnement subit une nouvelle transformation. D'un seul coup, je prends tant de recul que même les ensembles contenant d'énormes quantités de données composées d'innombrables 0 et 1, deviennent minuscules et se fondent dans une masse géante. A cette échelle, j'en saisis enfin le sens. Si j'avais un corps, mon cœur battrait plus fort, ma gorge se nouerait et mes yeux pleureraient, car toutes ces particules assemblées SONT Cadwell. Chaque image de lui, chaque geste qu'il peut faire, chaque mot qu'il peut prononcer, tout cela est contenu dans ce programme qui le définit entièrement. Et même s'il n'est qu'un agglomérat d'éléments virtuels conçu pour ne pouvoir que se répéter en boucle, comme j'aimerais te serrer dans mes bras et te dire à quel point je t'aime, mon frère !

Allons, il faut que je me ressaisisse. A regret, je me détourne pour fixer mon attention sur d'autres éléments autour de moi. Je ne sais toujours pas comment, mais mon esprit est capable de décoder sans effort les amas de données dans lesquelles il flotte. Je reconnais le rocher derrière lequel je me suis si souvent cachée, et de la même manière que pour Cadwell, je le perçois dans son intégralité : sous tous les angles simultanément, avec toutes les luminosités possibles, à la fois de près et de loin...Je crois qu'il vaut mieux que je n'ai plus de corps, car jamais mes yeux n'auraient supporté cela !

Je prends encore un tout petit peu de recul, et je « vois » la zone qui entourait mon PNJ, la forêt, la colline, le lac, les ruines du temple, la grotte, les bandits... Rien n'est réel alors que tout m'est si familier !

Je tente alors une autre expérience : pourrais-je suivre la route sur laquelle j'ai vu passer tant et tant d'avatars de joueurs ? Mais oui, je peux me déplacer à ma guise et découvrir des contrées qui me sont parfaitement inconnues, puisque mon PNJ n'était pas programmé pour voyager. Quoique... Est-ce que je me déplace vraiment, ou est-ce le monde virtuel qui défile devant ma conscience ? Bah, peu importe : tout ce qui compte, c'est de découvrir de nouveaux horizons !

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 13:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

21 septembre 2015

PNJ IRL #16

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

Par chance, les histoires d'Olydri semblaient fasciner les Terriens, du moins plusieurs millions d'entre eux. Des troupeaux entiers d'avatars arpentaient sans cesse ce monde virtuel, s'adressant parfois, sans le savoir, à des PNJ pas tout à fait comme les autres, dont les émotions bien réelles engendraient d'énormes flux d'énergie technomagique.

Emerveillé par la tournure que prenait cette expérience dont il était le fondateur, le professeur Aniel Akson, emporté par un élan lyrique, baptisa « ascension » le phénomène de transplantation de l'esprit des cobayes olydriens au sein du jeu terrien.

– C'est cela qui m'attend, n'est-ce pas ? Cette « ascension » ? Eh bien, pourquoi pas... Ça aurait pu être pire, si j'étais arrivée ici au moment où les prisonniers étaient torturés !

Je fus surprise de voir Samtha blêmir et serrer les poings.

– Ne crois pas que ce soit sans risque ni conséquence ! Pour des magiciens comme Saryü, qui ont la maîtrise de puissants pouvoirs mentaux, tout se passe effectivement très bien, mais pour les autres, ce n'est pas aussi évident. Il est arrivé que des personnes perdent la raison suite à leur « ascension », ou même que leur esprit se dissolve dans les innombrables données du jeu et ne puisse jamais regagner leur corps... De plus, on sait désormais maintenir un portail ouvert pendant de très longues périodes, en installant les catalyseurs de puissance dans des sortes de cocons de stase où ils peuvent rester pendant des jours et des jours, leurs fonctions vitales quasiment suspendues. Certains sont connectés au monde virtuel d'Horizon depuis plus de trois semaines sans interruption, et nous ignorons encore s'ils en sortiront indemnes ! D'habitude, j'essaye de me consoler en me disant qu'il s'agit de criminels condamnés à mort et que cela leur offre au moins une chance de survie, mais toi, Alya, tu es innocente, et si jeune ! Je refuse que tu serves de cobaye, c'est trop dangereux ! Mais j'y ai réfléchi, tu sais, et je pense avoir trouvé la solution.

Je n'eus pas de mal à deviner où elle voulait en venir.

– Tu veux parler de moi à l'Empereur ?

– Exactement ! Il a prouvé qu'il était quelqu'un de bien en se souciant de la manière dont étaient traités des gens qui sont pourtant des meurtriers ou des ennemis de l'Empire, alors je suis sûre qu'il sera sensible à ta situation, surtout en voyant les éléments que j'ai trouvés et qui prouvent que tu as été victime d'un épouvantable complot !

Je secouai doucement la tête, l'air navré. J'étais désolée d'avance de ce que j'allais lui dire, mais je ne pouvais pas faire autrement. Inutile de la laisser se bercer d'illusions plus longtemps.

– Mais même si c'était vrai, Samtha, que se passerait-il ensuite ?

Elle me fixa sans comprendre, aussi continuai-je mon raisonnement.

– Admettons que l'Empereur intervienne en ma faveur : que pourra-t-il faire ? Il lui sera impossible de condamner les gens qui m'ont piégée sans aucune preuve à charge.

– Voyons, il lui suffira de te faire témoigner et de se servir de ce que j'ai découvert pour prouver ta bonne foi !

– Mais non, il ne le pourra pas. Tu oublies que j'ai publiquement été exécutée. Comment expliquerait-il ma « résurrection » sans risquer de trahir le secret de ce qui se passe ici ? Parce que s'il révèle que mon exécution n'était qu'un faux-semblant, des personnes vont forcément chercher à savoir si cela n’est pas aussi le cas pour d'autres condamnés à mort, et elles finiraient sans doute par tout découvrir. Crois-tu vraiment que Keynn Lucans, qui est forcément un homme pragmatique et calculateur après avoir régné si longtemps, quelle que soit son opinion sur la question, acceptera, rien que pour moi, de mettre en danger des expérimentations aussi fructueuses et porteuses de tant de promesses pour l'avenir de l'Empire ?

Le visage de Samtha se décomposait à vue d'œil, mais elle n'était pas du genre à abandonner si facilement.

– Peut-être qu'il ne pourra pas te rendre justice, mais il pourra au moins t'offrir une vie plus agréable qu'ici...

De nouveau, je hochai négativement la tête.

– Maintenant que je suis au courant de tout, et ne sachant pas si je n'essayerai pas de me venger de ceux qui m'ont condamnée et qui sont, de plus, responsables de la mort de ma meilleure amie Bilana, il ne me laissera certainement pas aller et venir librement, surtout que quelqu'un pourrait me reconnaître, étant donné que les journaux ont parlé de mon affaire et publié des photos de moi. La seule option envisageable serait de m'enfermer dans une prison dorée jusqu'à la fin de mes jours, ou au minimum pendant de longues, très longues années, jusqu'à ce que je vieillisse assez pour qu'on ait oublié cette histoire et que je sois méconnaissable.

La pauvre Samtha avait les larmes aux yeux, aussi décidai-je de terminer mon propos sur une note plus positive.

– Si je dois renoncer à ma liberté sur Olydri, je préfère tenter ma chance avec cette fameuse « ascension ». J'ai bien pris note des risques que cela comportait, mais pour une fois dans ma courte vie, je veux pouvoir choisir mon destin moi-même. Je ne suis pas effrayée par l'idée d'incarner un PNJ dans un jeu bizarre d'une étrange planète située au-delà d'un mystérieux portail, parce que je sais que quoi qu'il arrive, tu t'occuperas de moi avec humanité et, je me plais à le croire, avec affection.

Cette fois, elle pleurait vraiment, et elle me serra soudainement dans ses bras.

– Si c'est ce que tu veux vraiment, je te promets que je veillerai sur toi le mieux possible. Mais je parlerai quand même de toi à l'Empereur : comme tu l'as dit toi-même, il a énormément d'expérience. Si quelqu'un peut trouver une autre solution, c'est bien lui ! Dans ce cas, j'arrêterais immédiatement ton « ascension » pour que tu puisses profiter de la vie meilleure que tu mérites.

J'acquiesçai, mais au fond de moi, je doutai qu'une telle solution existe. Quoi qu'il en soit, je voulais encore poser une importante question à Samtha.

– Peut-on choisir le genre de PNJ qu'on voudrait devenir ?

– Cela doit respecter certains critères, notamment en termes de respect de la plus grande discrétion possible. Pourquoi, tu penses à quelque chose de particulier ?

– En fait, ce que je voudrais, c'est avoir une famille aimante et que ça finisse bien pour moi, bref tout le contraire de ma vie réelle.

– Tu peux me faire confiance : j'y veillerai personnellement.

Je sais à présent que tu as tenu ta parole. Merci, chère docteur Samtha Karter, de m'avoir offert un frère à aimer autant.

Et je sais aussi, vu le temps qui a passé depuis mon arrivée dans le Plan Horizon, que le grand Empereur Keynn Lucans
lui-même n'a pas trouvé de meilleure solution que celle d'une insignifiante jeune fille ;
d'une certaine façon, j'en ressens de la fierté.

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 16:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

14 septembre 2015

PNJ IRL #15

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

Les semaines qui suivirent furent sans doute les plus éprouvantes que connurent les prisonniers de la base. A chaque fois qu'ils servaient à ouvrir un portail, ils étaient torturés pour récupérer un maximum d'énergie pour recharger des pierres vidées en d'autres circonstances.

Samtha trouvait cela révoltant : il devait exister un moyen moins cruel de procéder ! Hélas, ce sujet n'intéressait guère ses collègues, tout occupés qu'ils étaient à accumuler, en plus d'une source de puissance gigantesque, des connaissances sur ce nouveau monde qui s'offrait à eux. Constatant leur indifférence face à ses préoccupations, le docteur Karter se lança alors dans ses propres recherches scientifico-médicales. Il ne lui fallut qu'une dizaine de jours pour parvenir à des résultats très encourageants et beaucoup plus supportables par ses patients. Leurs analyses sanguines révélèrent une forte augmentation d'adrénaline et d'autres hormones liées aux souffrances qu'on leur infligeait. C'était sans doute la clef du phénomène qui les transformait en « piles vivantes » ; or, d'autres stimuli bien moins pénibles provoquaient des réactions similaires sans mettre leur vie en danger. Samtha réussit même à mettre en évidence qu'une alternance d'émotions négatives et positives, par exemple une grande peur suivie d'un profond soulagement, générait des capacités de réceptacle énergétique meilleures que celle produite par la seule souffrance physique, aussi intense fût-elle.

Malheureusement, un obstacle demeurait : il n'était pas facile de déclencher sur commande l'état psychique adéquat. Samtha était convaincue qu'il était possible de mettre au point un appareil capable d'interférer avec l'esprit des cobayes magiciens, puisqu'une transe hypnotique y parvenait, mais là encore, elle se heurta au manque d'intérêt des chercheurs, pour qui la torture physique représentait un moyen simple et efficace de produire l'effet désiré. De plus, ils n'utilisaient que des criminels civils ou militaires ; ces gens-là n'avaient-ils pas mérité leur sort ?

Ecœurée par ce raisonnement tellement contraire à ses convictions, Samtha, en désespoir de cause, avait fini par jouer une dernière carte qui, si elle échouait, lui coûterait certainement sa carrière : elle écrivit à l'Empereur en lui résumant la situation et en lui demandant une audience privée pour lui exposer ses arguments.

Après une angoissante semaine sans réponse, Keynn Lucans l'invita à venir lui rendre visite dans l'une de ses résidences, située dans une ville assez proche de la base. Le cœur battant la chamade, elle lui parla de sa découverte, qui pourrait considérablement améliorer le sort de ses patients – elle insista sur ce terme – tout en permettant de recueillir une quantité d'énergie équivalente, voire plus élevée. Bien sûr, cela nécessitait de prendre le temps de développer une interface efficace pour agir sur les émotions des catalyseurs de puissance – c'était désormais l'expression officielle pour désigner les cobayes humains – mais au final, cela n'apporterait que des bénéfices. Certes, il semblait plus simple, dans l'immédiat, d'employer la douleur physique comme vecteur, mais l'Empire pouvait-il vraiment asseoir son pouvoir sur la torture sans remettre en question ses valeurs fondamentales ?

Suite à son exposé et surtout à sa dernière tirade, Samtha se sentit soudainement épuisée, les mains tremblantes, dans l'attente de la décision de l'Empereur... jusqu'à ce que sa réponse la regonfle à bloc : il acceptait de donner suite à sa proposition et, mieux encore, il la félicitait pour l'humanité dont elle faisait preuve face à la tâche si difficile qu'il lui avait confiée !

Ce fut le début d'une nouvelle ère pour le docteur Karter. Maintenant qu'elle avait le soutien de l'Empereur, on prêta à ses théories une oreille infiniment plus attentive. Un brillant spécialiste du psychisme, Erasm Mentä, vint bientôt renforcer les rangs des chercheurs de la base. Seulement trois mois après son arrivée, il mit au point le premier générateur virtuel d'émotions. Le plus étonnant, c'est que pour y parvenir, il s'inspira des fameux MMORPG de la Terre, qui étaient précisément conçus pour procurer des émotions aux millions de joueurs qui se passionnaient pour les aventures de leurs avatars.

Il ne se moqua pas non plus de Samtha lorsqu'elle se décida à lui parler de cette idée bizarre qui lui trottait dans la tête depuis que l'un des prisonniers était accidentellement entré dans l'esprit d'un Terrien endormi et qu'il lui avait transmis des données sur Olydri. Depuis ce mystérieux incident, le Terrien en question, dont l'ambition était justement de créer un de ces MMORPG si populaires, faisait l'objet d'une surveillance régulière, toujours quand il était éveillé, pour minimiser les risques d'un autre contact involontaire qui aurait pu le faire douter qu'il ne s'agisse que d'un rêve étrangement réaliste. Mais... que se passerait-il si ce contact, au lieu d'être involontaire, était au contraire parfaitement contrôlé ? Ne pourrait-on pas imaginer influencer subtilement son esprit inconscient, de manière à ce qu'il crée un monde virtuel à l'image du véritable monde d'Olydri ? Ce pourrait être la cachette parfaite pour y camoufler des catalyseurs de puissance, sous l'apparence de PNJ soumis indéfiniment à des flots répétitifs d'émotions contrastées, récupérant ainsi un maximum d'énergie technomagique sans se faire repérer !

Cette « idée folle » enthousiasma Erasm Mentä, qui déclara qu'il fallait sans attendre en parler à l'Empereur. Avant d'en arriver là, Samtha tint à partager ce plan un peu hasardeux avec Saryü : qui, mieux que celui qui était entré en contact avec l'esprit du Terrien, pourrait donner un avis valable sur sa faisabilité ? De fait, le prisonnier fut très intéressé par ce projet, d'autant que depuis ce premier contact, il espérait secrètement avoir une nouvelle occasion d'établir un lien avec un habitant de cet autre monde qu'il avait entrevu. Il était convaincu de sa capacité à influencer les « songes » du Terrien à sa guise ; il faut dire que ses pouvoirs magiques s'exerçaient précisément dans le domaine de la télépathie et du contrôle mental.

Mis au courant, Keynn Lucans prit le temps de réfléchir avant de donner son accord. Il rappela avec insistance la nécessité absolue de ne pas se faire repérer par les Terriens, que ce soit le concepteur de MMORPG ou n'importe quel autre. Un seul faux-pas à ce niveau signerait l'arrêt immédiat de l'utilisation du portail pour de très, très nombreuses années, et accessoirement la mise au secret de tous les participants, chercheurs comme cobayes.

Heureusement, ses craintes se révélèrent vaines. Avec l'aide d'Erasm et de Samtha, Saryü parvint à instiller progressivement des connaissances sur Olydri durant les périodes de sommeil du Terrien, qui ne se douta jamais qu'il pouvait s'agir d'autre chose que de rêves particulièrement inspirants.

En revanche, il lui fallut du temps, beaucoup de temps, pour finaliser ce MMORPG... Samtha n'en revenait pas que concevoir un jeu puisse être aussi long ni mobiliser autant de personnes, non seulement pour peaufiner les quêtes qui devraient captiver les joueurs, mais aussi pour résoudre d'innombrables difficultés techniques, pour rendre ce monde virtuel aussi réaliste et immersif que possible, selon les termes consacrés que Saryü expliquait au fur et à mesure.

Cela dura si longtemps que Samtha me dit que cela faisait à peine quelques mois que le MMORPG avait été lancé, sous le nom d'Horizon.

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 16:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


07 septembre 2015

PNJ IRL #14

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

Toutefois, quelles que soient son implication et ses convictions à propos de la technomagie, Samtha avait une opinion bien différente de ses collègues quant à l'usage éventuel de ces fameux MMORPG.

Il faut dire que son rôle avait été, dès le départ, quelque peu éloigné de celui des autres chercheurs. Là où ils ne s'occupaient généralement que d'efficacité, de rentabilité, d'optimisation des systèmes et des machines sur lesquels ils travaillaient, sa mission était au contraire d'essayer d'améliorer les conditions de vie des cobayes humains qu'ils utilisaient. Keynn Lucans, qui procédait bien sûr lui-même au recrutement du personnel de sa base ultrasecrète, l'avait choisie pour ses compétences reconnues de médecin militaire.

A ce moment de son récit, le docteur Karter fit un petit aparté me concernant directement. C'est grâce à ses anciennes relations au sein de l'armée qu'elle avait pu vérifier la véracité de mon histoire, en contrôlant simplement deux éléments.

Le premier, c'était ma date de naissance, qui différait de pratiquement deux ans entre ma version des faits et celle de mon dossier judiciaire. Elle avait demandé à un ami travaillant aux archives militaires de procéder discrètement à quelques recherches au sujet d'un village frontalier attaqué et incendié par la Coalition, environ seize ou dix-huit ans plus tôt. Le résultat avait été sans équivoque : d'après les rapports de l'époque, écrits de la main même du courageux capitaine qui m'avait sauvée des flammes, les faits dataient d'à peine plus de seize ans. Je n'avais donc pas menti sur ce point, et j'en avais sans doute deviné la raison, à savoir prétendre que j'étais majeure pour pouvoir me condamner à la peine capitale.

Le deuxième élément était à propos du fameux général si célèbre pour ses hauts faits au combat, dont j'avais affirmé avoir vu le nom dans le carnet secret où madame Hétaira recensait ses clients et leurs préférences sexuelles. Pour en apprendre plus sur lui sans attirer l'attention, Samtha s'était rendue à une fête donnée par son ancien chef de service, où elle était considérée comme invitée permanente et où elle se rendait quelquefois pour se changer les idées. Ces fêtes étaient toujours fréquentées par des hauts gradés, dont elle connaissait la plupart pour avoir soigné leurs blessures. Elle avait feint de boire autant qu'eux et avait manœuvré leur conversation sur le chemin tortueux mais ô combien apprécié de la rumeur, avant de citer incidemment le nom du général en question. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour apprendre que les bruits courant sur son compte parlaient effectivement d'être le petit toutou que ces dames punissaient s'il n'était pas bien obéissant...

Après ces révélations, elle n'avait plus eu le moindre doute sur le fait que j'avais réellement été victime d'un complot pour me faire taire définitivement. D'ailleurs, elle avait peut-être un plan pour me réhabiliter, mais malgré mon intérêt sur ce point, je la priai de d'abord terminer ses explications sur le mystérieux Plan Horizon, qui exerçait sur moi une irrésistible fascination. Quand même, une autre planète, et la technomagie, ce n'était pas rien ! Ma propre affaire pouvait attendre encore un peu.

Revenant donc à sa nomination à la base, Samtha m'avoua que les premiers temps avaient été plutôt difficiles pour elle, au point qu'elle avait failli demander sa mutation tant elle se sentait mal à l'aise dans ses fonctions. Je compris aisément ses raisons : avant cela, elle s'occupait de soigner des blessés de guerre, elle sauvait des vies de l'horreur meurtrière des champs de bataille, alors qu'ici, elle ne pouvait qu'essayer de soulager des êtres qui n'avaient plus d'humains que le nom, traités comme des animaux de laboratoire, voire réduits à l'état d'objets utilisables puis jetables et remplaçables une fois hors d'usage... Rien d'étonnant à ce que sa conscience de médecin en ait été ébranlée, même en connaissant les enjeux cruciaux de ces expérimentations pour l'Empire qu'elle servait fidèlement !

Et pourtant, si elle avait finalement décidé de rester en dépit de ses réticences, ce fut précisément pour ces malheureux cobayes qu'elle ne pourrait jamais vraiment sauver. Elle pensait n'être pour eux qu'un pis-aller, celle qui ne les remettait sur pied que pour qu'ils soient réutilisés, mais elle découvrit avec stupeur qu'ils ne partageaient pas du tout cette opinion. Cela eut lieu au bout d'environ six mois, quand il devint évident pour tout le monde qu'elle peinait de plus en plus à supporter sa tâche à la base et qu'elle n'allait sans doute pas tarder à partir. Cela ne surprit d'ailleurs personne : avant elle, les autres médecins affectés à cette mission avaient tous rapidement déclaré forfait. C'est alors que, sans s'être concertés, puisqu'ils étaient isolés dans leur cellule quand ils n'étaient pas sur une table d'expérience, plusieurs prisonniers l'avaient suppliée de ne pas les abandonner. Ils lui dirent qu'elle était la seule, même pour ceux qui avaient vécu assez longtemps pour avoir connu ses prédécesseurs, qui manifestait envers eux respect et compassion. Grâce à elle, ils avaient retrouvé un peu de la dignité humaine qui leur faisait si cruellement défaut depuis leur arrivée dans cette prison maudite.

Après mûre réflexion, Samtha avait donc accepté de porter ce pesant fardeau. Toutefois, elle me confia que le jour où elle ne verrait plus que des criminels condamnés à mort ou des ennemis capturés, à la place d'hommes et de femmes souffrant du douloureux esclavage qu'on leur faisait subir au nom du progrès de la science, elle quitterait aussitôt la base pour préserver ce qui subsisterait de sa propre humanité.

Pour le moment en tout cas, elle ne regrettait pas son choix, d'autant qu'elle était à l'origine d'un considérable progrès pour le sort des malheureux qu'elle protégeait de son mieux.

Elle avait rejoint la base environ un an avant l'ouverture plus ou moins accidentelle du premier portail. Durant cette période, ainsi qu'elle venait de me l'expliquer, elle avait dû se contenter de soulager les souffrances de ses patients. Cela avait même empiré après cette découverte : à la deuxième tentative en effet, rien ne s'était produit. En analysant précisément les conditions dans lesquelles les deux expériences s'étaient déroulées, il était ressorti que la seule différence, c'est que dans le premier cas, la rosaphir s'était emballée et que son flux d'énergie avait traversé le corps du cobaye.

Le professeur Akson s'inquiéta vivement de cette conclusion : s'il fallait à chaque fois qu'une rosaphir se décharge pour pouvoir ensuite être rechargée, l'utilité du dispositif en serait fortement compromise... Fort heureusement – en tout cas pour lui – il fut très vite établi, au cours des tests suivants, que le problème ne provenait pas de la pierre mais de l'individu utilisé comme lien entre les flux magiques imprégnant Olydri et la technologie mise en œuvre. Apparemment, c'est la douleur engendrée par le brutal déversement d'énergie qui avait déclenché la réaction permettant au corps du supplicié de devenir une sorte de catalyseur de puissance compatible avec la rosaphir.

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 16:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

31 août 2015

PNJ IRL #13

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

Après cet événement, tous les scientifiques du centre ne se consacrèrent plus qu'à la résolution de ce mystère. Ce fut une période très intense en théories plus ou moins fumeuses et en utilisation des ressources magiques des prisonniers, dont l'effectif dut être remplacé à un rythme plus soutenu que d'habitude. C'est à ce moment-là qu'en plus des terroristes de la Coalition qu'on parvenait à capturer, on commença à « recycler » des condamnés à mort impériaux.

Quelques semaines plus tard, les chercheurs s'accordèrent sur la seule théorie qui avait résisté aux critiques et aux expérimentations les plus diverses. L'anneau censé canaliser la résonnance entre magie et technologie ouvrait en fait un portail sur un autre monde, par lequel il y puisait une énergie remarquablement puissante, non seulement capable de régénérer en quelques instants une rosaphir déchargée, mais aussi utilisable comme source d'alimentation directe.

Au fil du temps, le dispositif progressa. On maîtrisa de mieux en mieux le processus de connexion avec ce monde étranger et on récupéra des quantités d'énergie croissantes tout en diminuant considérablement l'usure et la perte des cobayes.

Mais aussi, et surtout, on apprit progressivement à connaître cet autre monde et, dans une certaine mesure, à exercer sur lui une influence certes légère, mais déterminante, qui s'était concrétisée dans le Plan Horizon.

La bizarrerie la plus notable et étonnante de cet endroit, c'est qu'il semblait à la fois dépourvu de magie et de rosaphir. Pourtant, ses habitants – dont l'apparence ressemblait énormément à celle des Olydriens – étaient parvenus à développer une forme de technologie, aussi incroyablement puissante et répandue que radicalement différente de celle de l'Empire.

Keynn Lucans, évidemment tenu au courant de cette découverte majeure, avait laissé le champ libre à ces recherches à une seule condition impérative : rester discret. Il était hors de question de se faire repérer par ce monde. Le risque qu'il ouvre à son tour un portail vers Olydri était trop grand et l'Empereur voulait éviter à tout prix une éventuelle confrontation.

Au fil des expérimentations dans les semaines qui suivirent, les chercheurs firent de considérables progrès. Ils apprirent à manipuler le portail pour qu'il leur montre ce qu'ils souhaitaient voir, au lieu de s'ouvrir au hasard. Une équipe fut spécifiquement dédiée à cette tâche, afin d'en apprendre le plus possible sur cette civilisation étonnante et complexe. Elle découvrit que les habitants de cette planète étaient divisés en nombreux pays et qu'ils parlaient à peu près autant de langues différentes, ce qui n'allait pas faciliter leur compréhension. Il fut donc décidé de se consacrer d'abord à la connaissance de la première contrée découverte.

Deux linguistes choisis par l'Empereur en personne rejoignirent la base pour se consacrer à ce travail considérable de décryptage d'un langage totalement étranger. Leurs compétences devaient être réelles, car bientôt, ils furent en mesure d'établir une liste de vocabulaire essentiel et quelques règles grammaticales basiques, qui s'étoffaient de jour en jour. Entre autres choses, ils apprirent par exemple que ce monde s'appelait « Terre ».

Pendant ce temps, une autre équipe s'efforçait de comprendre et d'améliorer le processus de transmission d'énergie qu'ils avaient constaté lors de la première tentative du professeur. Il fut très vite établi que seul un individu lié aux flux magiques d'Olydri pouvait être utilisé dans ce but. Avec un Néogicien, il ne se passait strictement rien. Aucun portail ne s'ouvrait vers où que ce soit.

Aniel Akson jubilait : enfin, ses théories controversées sur le lien entre magie et technologie se vérifiaient, qui plus est d'une façon spectaculaire et utile. Il s'attela à la mise au point d'une machine capable non seulement de transmettre au fur et à mesure l'énergie générée à une rosaphir déchargée, mais surtout de créer un nouveau type de réceptacle. Si la première partie fut relativement facile à réaliser, il en alla autrement pour la seconde. Inventer un dispositif pouvant stocker une grande quantité d'énergie puis la restituer à la demande, voilà un nouveau défi à la hauteur de son génie ! S'il y parvenait, l'Empire ne serait plus soumis aux limites de sa dépendance à la rosaphir. Il pourrait étendre sa domination sur tout Olydri, et les arrogants Néogiciens devraient reconnaître l'utilité de la magie que certains méprisaient tant. Le professeur était prêt, s'il le fallait, à consacrer chaque jour de sa vie à la réalisation de son rêve. Peu importait le fait que jusque-là, chaque essai se fût soldé par un échec cuisant.

– Et donc toi, tu travailles avec le professeur pour créer ce fameux réceptacle révolutionnaire ? demandai-je à Samtha.

Pas tout à fait, me répondit-elle. Elle s'occupait plus spécifiquement du lien entre Olydri et la Terre, notamment des personnes servant de cobayes, afin d'optimiser la production d'énergie tout en évitant de se faire repérer. Au sein de la base, c'était la section nommée « PNJ IRL ».

Devant mon air ahuri, elle m'expliqua ce dont il s'agissait exactement. Pour cela, il fallait d'abord qu'elle me parle du contact inattendu avec un Terrien, à l'origine de l'ensemble du Plan Horizon.

Cela se produisit environ neuf mois après l'ouverture du premier portail vers la Terre. L'équipe d'exploration profitait de la nuit terrienne pour en savoir plus sur les mœurs nocturnes des habitants d'une grande ville quand soudain, alors qu'elle recensait un dormeur de plus, le magicien utilisé avait réagi de manière totalement inhabituelle. Alors qu'il n'était bien sûr pas au courant des travaux menés par les linguistes, il s'était mis à parler la langue de ce peuple terrien. Le plus incroyable, c'est qu'au travers du portail, le dormeur de l'autre monde fit exactement la même chose. Par sécurité, on arrêta immédiatement l'expérience. Aussitôt, le cobaye s'était retrouvé plongé dans l'espèce d'état de transe qui se produisait toujours à la fermeture du passage entre les deux mondes.

Lorsqu'il reprit connaissance quelques heures plus tard, il fut interrogé sans grand espoir ; sans doute ne gardait-il aucun souvenir de l'étrange lien qu'il avait partagé un moment avec ce Terrien endormi. Quelle ne fut pas la surprise des chercheurs en constatant qu'au contraire, sa mémoire était intacte à ce sujet ! Il expliqua qu'il avait soudainement eu l'impression que son esprit s'élevait hors de son corps et entrait en contact avec celui de l'extra-olydrien. Il avait alors eu accès à ses pensées, et il se souvenait encore de tout, comme si cela faisait désormais partie intégrante de sa propre personnalité. C'est ainsi qu'il avait pu lui parler dans sa langue, qu'il connaissait à présent aussi bien que lui. D'ailleurs, cela le perturbait pas mal, car certains des mots qu'il avait appris se référaient à des objets ou des concepts qui lui étaient parfaitement inconnus...

Averti de l'événement, l'Empereur demanda qu'une enquête discrète soit menée sur les conséquences de cette « intrusion » involontaire. Il en ressortit que le Terrien pensait qu'il s'agissait d'un rêve, dont il garda cependant une trace écrite, quelques mots griffonnés dans un carnet : « Idée de scénario pour le MMORPG : civilisation divisée en trois factions / magie contre technologie / pierre mystérieuse source d'énergie ».

Je ne pus m'empêcher d'interrompre à nouveau le docteur Samtha Karter.

– Le MMO quoi ?

C'était aussi ce que les chercheurs s'étaient demandé, mais Saryü, l'homme qui était inexplicablement entré dans l'esprit du Terrien, avait pu fournir la réponse : il s'agissait d'une sorte de jeu qui se passait dans un monde virtuel et qui pouvait réunir jusqu'à plusieurs millions de joueurs. Chacun de ceux-ci devait, en incarnant un personnage imaginaire de son choix, nommé « avatar », accomplir un certain nombre de quêtes pour progresser dans l'histoire du jeu, soit seul, soit en groupe avec d'autres joueurs, le tout au rythme qu'il voulait. Pour l'aider dans sa tâche ou lui confier des quêtes plus ou moins longues, complexes et importantes, le joueur avait également affaire à des « PNJ », en clair des « Personnages Non Joueurs », c'est-à-dire des créatures artificielles programmées pour répéter certaines actions et paroles à chaque joueur interagissant avec elles. Apparemment, ces jeux étaient très divertissants et passionnants, car ils rencontraient beaucoup de succès auprès d'un large public.

Tout cela était bien beau, mais le professeur Aniel Akson ne voyait pas vraiment quel intérêt cela pourrait présenter pour ses expériences visant à concurrencer, sinon à remplacer la rosaphir, et surtout à faire comprendre à la société néogicienne que contrairement à ce qu'elle prétendait, technologie et magie n'étaient pas incompatibles.

En revanche, le docteur Karter avait une toute autre vision des choses. Non pas qu'elle remit en cause le lien entre magie et technologie : si elle avait pu éprouver quelques doutes à son arrivée à la base, le dispositif du portail entre Olydri et la Terre prouvait qu'il en existait bel et bien un. D'ailleurs, c'est même elle qui l'avait baptisé « technomagie », dénomination qui avait évidemment enthousiasmé le professeur. Il l'employait si souvent que l'Empereur Lucans, pour lui rendre hommage, lui avait offert un certificat, encadré de bois noir et d’un liseré d’or, et portant l'inscription :

Au Professeur Aniel AKSON
Fondateur de la Technomagie
avec la reconnaissance de l'Empire

Inutile de dire que ce cadre trônait fièrement dans le bureau de l'intéressé !

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 16:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

24 août 2015

PNJ IRL #12

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

Cela avait débuté un peu plus de dix ans auparavant. Un éminent scientifique à l'intelligence véritablement exceptionnelle, Aniel Akson, s'était fait remarquer en prenant des positions pour le moins à contre-courant de la société impériale. Il n'hésitait pas à déclarer en public que c'était une erreur pour les Néogiciens de se couper totalement de la magie qui imprégnait Olydri, et que l'usage exclusif de la technologie serait une impasse à long terme. Il affirmait aussi, à qui voulait l'entendre, qu'il regrettait amèrement ses anciens pouvoirs magiques, et il allait jusqu'à dénoncer l'ostracisme dont faisait preuve l'autorité impériale envers ceux qui en étaient encore pourvus.

Au départ, par respect pour le brillant génie du professeur, cette même autorité impériale avait fait mine de ne rien remarquer, mais très vite, certains s'offusquèrent de ses virulentes attaques contre le système en place et exigèrent qu'on le fasse taire d'une manière ou d'une autre. Il fut traité de fou, de dégénéré, de menace pour la sécurité de l'Empire, mais en fait, ce fut surtout sa propre sécurité qui fut menacée, car quelques-uns de ses adversaires tentèrent de s'en prendre physiquement à lui.

Il fallut l'intervention de l'Empereur Keynn Lucans en personne pour apaiser les esprits échauffés. Cependant, contrairement à ce que réclamaient certains hauts dignitaires, il refusa de bannir le professeur Akson ou, plus radicalement encore, de le faire « exécuter pour l'exemple ». Sans doute ne souhaitait-il pas se priver de cette intelligence supérieure dont les recherches avaient déjà fait progresser à pas de géant plusieurs domaines scientifiques. Il décida donc de l'envoyer dans l'une des bases les plus secrètes et isolées de l'Empire afin qu'il puisse y exercer sereinement ses talents ; c'est-à-dire sans pouvoir faire de vagues. Officiellement, cela ressemblait assez à une mise au placard pour satisfaire les mécontents, mais officieusement, le professeur eut accès à tout ce qu'il estimait nécessaire à ses travaux, notamment des cobayes humains dotés de magie, ce qui aurait été inimaginable dans son laboratoire de Centralis.

Durant presque six ans, Aniel Akson vit échouer toutes ses expériences visant à lier technologie et magie, mais jamais il ne se découragea. On lui permit de poursuivre sur cette voie, pourtant apparemment sans issue, parce que dans le même temps, avec son habituelle facilité déconcertante, il mit au point des améliorations majeures dans l'exploitation de l'énergie de la rosaphir. Grâce à ses inventions, la quantité de pierre nécessaire pour faire fonctionner toutes sortes d'objets issus de la technologie fut pratiquement diminuée de moitié, ce qui était suffisamment révolutionnaire pour lui passer ses fantaisies, d'autant qu'elles ne dérangeaient désormais plus personne.

Et puis un jour, il y eut l'accident qui fit tout basculer.

Le professeur Akson expérimentait ce qu'il appelait « le portail de résonnance entre le flux magique primordial et la rosaphir ». C'était, selon lui, la voie la plus prometteuse pour prouver ses théories sur la compatibilité entre la magie et la technologie, mais comme il disait cela à chaque nouvelle piste qu'il explorait, les autres chercheurs du laboratoire – dont le docteur Karter, fraîchement nommée à la fois pour ses compétences scientifiques et son goût pour le secret – n'avaient pas prêté particulièrement attention à ce qu'ils jugeaient comme une élucubration de plus. Toutefois, les expériences du professeur étant généralement aussi spectaculaires qu'inefficaces, la plupart du personnel avait saisi cette occasion d'échapper à la routine parfois ennuyeuse de la base. Il y avait donc pas mal de spectateurs, qui seraient évidemment trop bien élevés pour se moquer ouvertement de l'échec prévisible de leur collègue, mais qui n'hésitaient pas à parier en douce sur les causes et les conséquences dudit échec.

Flatté d'avoir un public si nombreux, Aniel Akson l'avait gratifié d'un discours grandiloquent qui, au fond, ne faisait que reprendre sa rengaine habituelle sur l'impasse technologique dans laquelle l'Empire s'était engagé et sur l'importance cruciale d'allier les pouvoirs de la rosaphir à ceux de la magie. Quand il s'était enfin tu, au soulagement général, il avait entrepris de mettre en route toute une série de machines à l'usage totalement inconnu de l'auditoire, lequel s'était prudemment tassé à l'autre bout de la salle. Au milieu de la machinerie, l'un des cobayes humains et magiciens régulièrement fournis au professeur était solidement sanglé à une table métallique et relié à plusieurs appareils tout aussi mystérieux, en particulier un grand anneau de métal suspendu juste au-dessus de lui.

Divers bruits cliquetants, chuintants et grinçants se firent entendre. Un petit nuage de vapeur s'échappa, faisant espérer ceux qui avaient parié sur une explosion ou un incendie. Un vague halo brumeux et lumineux apparut dans le cercle de métal, qui tournait à présent sur lui-même à une vitesse assez modérée. Apparemment, cela ne convenait pas aux projets du professeur, qui actionna un levier en marmonnant qu'il fallait plus de puissance.

Pendant une minute environ, il ne se passa rien de plus, puis soudainement, les choses s'emballèrent. Tous les mécanismes accélérèrent rapidement, y compris l'anneau métallique qui se mit à tourner à très vive allure. Un violent flash lumineux éblouit les spectateurs, tandis que le professeur s'exclamait d'une voix un peu paniquée que la rosaphir échappait à son contrôle et risquait de faire griller toute l'installation. L'homme attaché poussa un bref mais puissant cri de douleur.

Quand leurs yeux se remirent de leur éblouissement, les chercheurs restèrent bouche bée devant ce qu'ils découvrirent. Dans l'anneau de métal tournoyant, était apparu un paysage. On y voyait une ville étrange, telle qu'il n'en existait aucune en Olydri, pas plus dans l'Empire que dans la Coalition ou l'Ordre.

Stupéfaite, je ne pus m'empêcher d'interrompre le récit de Samtha Karter.

– Mais si ce n'était pas une ville d'Olydri, où était-elle ?

L'équipe du laboratoire s'était évidemment posé la même question, mais avant qu'elle n'ait le temps d'étudier davantage cet étrange paysage, l'expérience avait soudainement pris fin. Le fragment de rosaphir alimentant le système s'arrêta d'un seul coup, entièrement déchargé après s'être autant emballé. Quant à l'homme lié à la table, il avait perdu conscience mais paraissait encore vivant, ce qui était un point positif puisqu'il pourrait sans doute être réutilisé.

Frustré par l'interruption brutale de cette expérience au résultat aussi inattendu qu'extraordinaire, le professeur sortit la pierre inerte de son logement. Il allait falloir beaucoup de temps pour que son niveau d'énergie remonte, et c'était un matériau tellement précieux et rationné ! Rageusement, il la jeta sur le corps tout aussi inerte du cobaye humain.

Ce qui se produisit alors resta gravé à jamais dans la mémoire des chercheurs présents. L'émotion de Samtha Karter quand elle me le raconta était encore palpable après toutes ces années. Une sorte d'aura lumineuse s'éleva de l'homme et sembla être aspirée par la rosaphir. Le phénomène dura environ trois ou quatre minutes avant que la lueur ne s'éteigne. Empli d'un fol espoir, Aniel Akson se saisit précautionneusement du fragment et le déposa dans un testeur d'énergie. Tous furent sidérés quand le nombre de 100 % s'afficha sur l'écran, et plus encore quand le professeur se lança dans une sorte de danse de la victoire en poussant de petits cris de joie, répétant sans cesse qu'il avait enfin réussi. Son enthousiasme finit par devenir contagieux et chacun se mit à le féliciter en riant et en tenant des propos plus ou moins compréhensibles, avec l'impression de participer à une fantastique aventure, même si personne n'avait la moindre idée de ce qui venait de se produire exactement.

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 16:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

17 août 2015

PNJ IRL #11

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

Je ne revis pas le docteur Karter avant le surlendemain. Je n'avais pas à me plaindre de mes geôliers : s'ils n'étaient pas bavards, ils m'apportaient des repas largement meilleurs que ceux du réfectoire sous le joug de madame Hétaira.

Quand elle revint enfin me voir, elle prit une chaise et s'assit en face de moi sans rien dire pendant un moment. Elle semblait perturbée et elle ne savait sans doute pas par où commencer. Alors, puisqu’elle s'était montrée correcte avec moi, je décidai de l'aider un peu.

– Je pense qu'il est temps que vous m'expliquiez en quoi consiste le Plan Horizon, dis-je d'une voix douce.

Elle parut soulagée de parler d'abord d'un domaine qu'elle maîtrisait.

– Il est temps, en effet.

Elle prit une grande inspiration comme quelqu'un qui va se jeter à l'eau.

– Que sais-tu au sujet de la rosaphir ?

Je fus un peu désarçonnée par sa question, mais contente qu'elle me tutoie. J'y vis un signe de la confiance qu'elle m'accordait désormais.

– Eh bien... On en a un peu parlé en cours, à l'orphelinat... C'est une sorte de pierre qui possède une énergie incroyable... On s'en sert pour alimenter les objets issus de la technologie de l'Empire, par exemple le bouclier de défense super puissant qui protège Centralis, ou encore les glisseurs...

– Et même tous les appareils électriques de cette base. Bien, je vois que tu sais à peu près de quoi il s'agit. Ce n'est pas le cas de tous les jeunes élevés en dehors de la capitale.

– Madame Mispony, l'ancienne directrice de l'institution, accordait beaucoup d'importance à notre éducation et admirait infiniment les réalisations impériales, expliquai-je. Mais quel est le rapport entre la rosaphir et le Plan Horizon ? demandai-je, perplexe.

– A toi d'essayer de trouver, répliqua-t-elle en souriant.

Puisqu'elle semblait s'amuser de me mettre ainsi au défi, j'allais m'efforcer de ne pas la décevoir. Je réfléchis quelques minutes avant de lui exposer une théorie qui pouvait se tenir, même si elle ne me satisfaisait pas totalement.

– Cette base est ultrasecrète, y compris pour la quasi-totalité des Impériaux. Elle est aussi très bien défendue, puisque vous avez plaint un éventuel espion qui s'y infiltrerait. J'ai pu constater, d'ailleurs, que les grands costauds de la sécurité verrouillaient chaque porte dès qu'ils en passaient une, et j'en ai compté pas moins de cinq entre la salle d'analyses et ma cellule, alors qu'elles ne sont éloignées que de quelques mètres. D'autre part, d'après les propos du dénommé Loch à mon réveil, vous ne récupérez que des personnes qui ont été condamnées à mort et qui sont censées avoir été exécutées. Ce sont de parfaits esclaves, puisqu'ils n'ont plus aucune existence légale et qu'ils peuvent facilement être supprimés s'ils ne font pas ce qu'on attend d'eux.

– Tu es vraiment observatrice, s'enthousiasma le docteur Karter. Et quelles conclusions tires-tu de tous ces faits ?

– A première vue, cela me ferait penser que nous sommes sur un gisement de rosaphir et que les prisonniers sont utilisés comme mineurs. Le luxe de précautions dont vous faites preuve pourrait s'expliquer, puisqu'il s'agit de la source même du pouvoir impérial et de sa technologie. Toutefois, il y a un élément qui ne colle pas.

– Ah oui, et lequel ?

– Vous.

– Moi ? s'étonna-t-elle. Comment cela ?

– Je veux dire, l'équipe médicale dont vous faites partie, et toute la batterie de tests à laquelle j'ai eu droit. Ces machines étaient bien trop compliquées et nombreuses pour simplement vérifier si mon réveil se passait bien. Or, à quoi servirait-il de faire autant d'analyses pour de simples esclaves mineurs ? Il doit donc y avoir une autre raison, mais je n'ai pas assez d'éléments en ma possession pour comprendre laquelle.

– C'est vrai, mais tes premières déductions m'impressionnent ! Je vais donc te donner un indice supplémentaire et voir ce que tu pourras en tirer.

– Vous aimez jouer, Docteur Karter !

– Mes amis m'appellent Samtha, et je crois que dans le contexte actuel, tu es ce que j'ai de plus proche d'une amie.

Je ne savais pas encore quel sort elle me réservait, mais je fus touchée par ses paroles, que je sentais sincères. Et puis, créer un lien entre nous pourrait s'avérer utile.

– Merci, Samtha. Voyons donc si ton indice pourra m'éclairer.

– La rosaphir a un défaut majeur, et les analyses que nous faisons servent à établir la compatibilité de nos… invités avec le procédé que nous avons mis au point pour pallier ce défaut.

Cette fois, il me fallut un peu plus de temps de réflexion, et je crois que je pâlis en démêlant toutes les implications de ce que Samtha venait de me révéler. Elle-même avait l'air grave, et je crus voir passer du regret dans ses étranges yeux de Néogicienne.

– Si je ne me trompe pas, je ne vois qu'un défaut majeur dans la rosaphir : son extrême rareté. A cause de cela, je dirais que l'Empire est limité dans son extension, ainsi que dans le développement de sa technologie.

Elle acquiesça d'un signe de tête, l'air admiratif.

– Quand je pense au nombre de gens qui ne se rendent jamais compte de ce problème, alors que toi, il ne t'a fallu que quelques instants pour le percer à jour !

Je haussai les épaules, ce qui fut beaucoup plus facile que la dernière fois.

– Je n'ai pas grand mérite : j'ai entendu souvent mes anciens condisciples se plaindre du fait que l'orphelinat ne leur permettait pratiquement pas d'accéder à la technologie et qu'ils auraient l'air de péquenauds en allant vivre à Centralis, une fois majeurs. Si c'était le cas, c'est parce que l'établissement n'avait pas assez de moyens. Or, ce qui est si cher est forcément très rare, ce n'est pas difficile à deviner. C'est aussi pour cela, je suppose, que la capitale a une taille qu'on dit démesurée, alors que les villes de province sont plutôt petites.

– Puisque tu en as seulement entendu parler, j'en conclus que tu n'as jamais eu l'occasion de voir Centralis de tes propres yeux. C'est une ville titanesque au-delà de l'imagination, qui regroupe l'essentiel des forces et de la population de l'Empire parce qu'effectivement, la quantité de rosaphir actuellement disponible ne permet pas d'alimenter des boucliers de protection semblables pour toutes les villes impériales.

Cette déclaration ne fit que confirmer mes craintes.

– La quantité de rosaphir actuellement disponible... murmurai-je, effarée.

– Que dis-tu ? Parle plus fort, au lieu de marmonner comme ça !

Ce fut à mon tour de prendre une grande inspiration avant de me jeter à l'eau.

– Ce que je vais dire me semble à moi-même complètement fou et inimaginable, mais c'est la seule conclusion logique à laquelle j'arrive avec l'indice que tu m'as donné... Les condamnés que vous récupérez ici, est-ce que vous essayez de... les transformer en rosaphir ?

– Ce n'est pas exactement le procédé que nous employons, mais dans le principe, ta déduction est juste. Fini de jouer, à présent : je vais tout t'expliquer en détail.

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 17:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

10 août 2015

PNJ IRL #10

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

PAGE PRECEDENTE

 

En attendant la suite des événements et curieuse des explications qu'on était censé me fournir sur mon rôle à jouer dans ce mystérieux « Plan Horizon », je m'efforçai de rester calme et de retrouver au plus vite le contrôle de mon corps. Cela fonctionna plutôt bien, parce qu'à la deuxième visite de contrôle à laquelle j'eus droit, je distinguai presque nettement le visage de la femme venue s'occuper de moi, le docteur Karter. Entre deux âges, taille moyenne, cheveux châtain mi-longs attachés en simple queue de cheval, vêtements de coupe classique sous sa blouse : elle aurait pu facilement passer inaperçue, sans l'intelligence passionnée qui animait son regard d'une extraordinaire vivacité. Bien sûr, comme tous les membres importants de l'Empire, c'était une Néogicienne, aux iris d'un indéfinissable brun métallique, mais ses yeux n'étaient en rien ternes, tant sa flamme intérieure les rendait éclatants.

Elle déclara qu'étant donnée la rapidité avec laquelle je semblais récupérer, elle souhaitait procéder tout de suite à l'examen de routine auquel étaient soumis tous les... participants au Plan Horizon. Je notai sa légère hésitation, comme si elle avait voulu employer un autre mot et qu'elle s'était ravisée in extremis. J'aurais pu feindre de n'avoir rien remarqué, par prudence, mais j'avais l'impression que la prudence n'était pas de mise ici. Après tout, j'avais déjà affronté la mort une fois ; ce n'était plus le moment de laisser la peur me dominer.

– Quand vous dites « participants », je suppose que vous voulez parler de cobayes dans mon genre, des gens censés avoir été exécutés dont personne ne se soucie plus, quel que soit le sort qui leur est réservé dans votre fameux Plan Horizon ?

La mine stupéfaite et vaguement gênée, elle parut sur le point de nier, puis elle me regarda bien en face et soupira.

– A quoi bon vous raconter le baratin habituel ? On dirait que vous êtes trop futée pour ça...

A la réflexion, je me demande si je n'aurais pas préféré le baratin...

– Mais avant que je ne vous explique les raisons de votre présence ici, la procédure veut que je vérifie qui vous êtes, par rapport au dossier qu'on nous a transmis. Notre base est si secrète que je ne pense pas que nous pourrions recevoir la visite d'un quelconque espion – d'ailleurs, si c'était le cas, tant pis pour lui – mais bon, la procédure, c'est la procédure, alors même si je trouve que c'est une perte de temps, je n'ai pas trop le choix. Donnez-moi donc vos nom, prénom, date de naissance, puis faites-moi un petit résumé de ce qui vous a conduite à écoper de la peine de mort à votre âge. Et merci de m'épargner les détails, je n'aime pas la viande saignante.

Je ne fus pas surprise par sa froide ironie à mon égard. Mon dossier judiciaire ne dressait pas vraiment de moi un portrait très flatteur. J'aurais pu ne rien dire, ou seulement ce qu'elle voulait entendre, parce que c'était le seul moyen pour qu'elle me fiche la paix sur un passé que je n'avais aucune envie de revivre. Et puis, j'étais peut-être un peu le monstre décrit dans ces pages, car je ne ressentais aucun remords d'avoir tué madame Hétaira.

Mais alors que j'ouvrais la bouche pour confirmer la version officielle le plus succinctement possible, le souvenir de ma chère Bilana en larmes, murée dans son indicible désespoir, me revint si intensément en mémoire que je crus un instant la voir réellement devant moi. Tant pis pour ma tranquillité. Elle méritait mieux que mon silence complice.

Et là, attachée sur une sorte de lit d'hôpital, entourée de tas d'appareils bizarres qui analysaient je ne sais quoi en moi, sans que je sache pourquoi ni ce qui m'attendait ensuite, je racontai enfin toute la vérité. Je parlai vite pour ne pas être interrompue, en fermant les yeux pour ne pas me laisser distraire. Je ne cachai pas ma part de responsabilité dans le suicide de ma meilleure amie, ma stupide erreur d'interprétation qui m'avait empêchée de la soutenir, moi qui étais si fière de mes grands talents de détective ! Je ne dissimulai pas davantage les noms inscrits dans le carnet secret de la directrice de l'orphelinat, ni la folie meurtrière qui m'avait poussée à la frapper encore et encore. Je révélai aussi le piège tendu par le juge, sans doute en accord avec d'autres clients riches et haut placés. Pour conclure, j'avouai que j'avais accepté mon châtiment car je ne désirais plus vivre dans un tel monde, et que je regrettais profondément qu'on m'ait ainsi ressuscitée.

Quand j'eus fini, il y eu un long blanc avant que le docteur Karter ne reprenne la parole.

– J'ai quelques contacts qui pourront me renseigner sur l'histoire incroyable que vous venez de me sortir. S'il s'avère que vous êtes l'affabulatrice la plus convaincante qu'il m'ait été donné de rencontrer, je vous préviens que je vous le ferai payer cher, parce que j'ai horreur qu'on me fasse perdre mon temps.

Je ne me laissai pas impressionner. Au final, elle me ferait ce qu'elle voudrait, mais cela ne changerait rien à la vérité.

– Et si vous découvrez que je n'ai pas menti ?

– Alors, ce sera le premier cas de conscience auquel je devrai faire face depuis bien des années, et j'ai aussi horreur de ça !

Je haussai les épaules, ce qui n'était pas très facile dans ma position entravée.

– C'est votre problème, pas le mien. Bon, maintenant, vous m'expliquez ce que c'est, votre fameux Plan Horizon ?

– Pas encore. Je vais d'abord déterminer si vous me menez en bateau ou pas, et en fonction de la réponse, je vous récompenserai ou je vous punirai.

– Je risque d'attendre longtemps... Remarquez, moi, je n'ai aucun problème avec le fait de perdre mon temps. Enfin, avec un peu plus de liberté de mouvement et quelques bouquins. Je suppose que vous avez ça, dans votre base ultrasecrète qui est sûrement située dans un trou perdu à l'écart des regards indiscrets, non ? La lecture permet de s'évader de toutes les formes de prisons.

Le docteur Karter éclata d'un rire bref puis me fixa d'un air songeur, qui éveilla en moi une inexplicable tristesse que je refoulai aussitôt de toutes mes forces.

– Pour une fille aussi jeune, vous ne manquez vraiment pas d'intelligence ni d'audace ! Quel dommage que vous vous retrouviez ici... Dans d'autres circonstances, je suis sûre que vous auriez eu un brillant avenir.

– C'est gentil de votre part, mais dans ma situation, je crois que je vais me contenter d'affronter le présent.

Elle eut un demi-sourire navré puis se leva et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, elle se retourna vers moi.

– Je vais mener ma petite enquête. Ça ne devrait pas être trop long, mais en attendant, vous serez installée un peu plus confortablement, dès que vos analyses seront terminées, ce qui ne devrait pas prendre plus de deux heures.

Effectivement, environ deux heures plus tard, trois personnes que je n'avais pas encore vues entrèrent dans la pièce, où les machines mystérieuses venaient de s'éteindre. L’une d'entre elles débrancha les capteurs collés sur ma peau puis retira les cathéters qu'on m'avait piqués dans chaque bras. Elle repartit dès qu'elle eut fini, sans prononcer le moindre mot. Les deux autres, plutôt du genre armoires à glace et dont il n'était pas difficile de déduire qu'ils devaient faire partie de la sécurité des lieux, me détachèrent du lit. Je voulus m'asseoir, mais ce simple effort me fit grimacer. J'avais des courbatures douloureuses dans chaque muscle et pour couronner le tout, des vertiges me faisaient tourner la tête. L'un des gros bras me souleva avec facilité et me porta jusqu'à une pièce voisine, tandis que l'autre verrouillait et déverrouillait les portes au fur et à mesure. Apparemment, je n'étais pas leur première cliente.

Ma cellule était équipée du confort sommaire habituel, mais je souris en voyant une pile de livres posée sur la tablette à côté du lit.

 

PAGE SUIVANTE

 

Incursion dans un autre monde

Posté par polnastef à 20:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,