03 août 2015

PNJ IRL #9

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

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Suite à mon refus de faire appel, la date de mon exécution fut fixée pour le mois suivant. C'était le délai légal, au cas où je changerais d'avis. Je m'efforçai de garder la tête froide et, conformément à la ligne de conduite que je m'étais choisie, de profiter au mieux de chaque instant, mais bien souvent, je me surprenais à penser à Bilana. Existait-il un au-delà où je pourrais la retrouver ? Me pardonnerait-elle ma sottise et ma déduction hâtive, qui avaient mis l'enquêteur sur une fausse piste alors qu'il aurait pu tout découvrir ?

Vint, bien trop vite, le jour où j'allais avoir la réponse à mes questions existentielles. Je me concentrai sur mon amie pour ne pas m'effondrer ni me débattre quand on me fixa à la table où on devait me faire l'injection létale.

Quand on me demanda si j'avais une dernière déclaration à faire, je me sentis fière de parvenir à parler d'une voix claire et audible.

– Aujourd'hui, je vais reposer en paix, tandis que d'autres vivront chaque jour à venir rongés par l'angoisse qu'un de leurs complices craque et révèle toute la noirceur de leurs crimes. En attendant l'heure de votre jugement, soyez tous maudits par celle qui a dû sacrifier sa vie et qui meurt dans l'innocence !

Je savais que ces propos grandiloquents à l'allure prophétique seraient retranscrits et diffusés par les quelques journalistes présents à mon exécution. Ils n'étaient là que parce que c'était une obligation légale, et je venais de leur fournir de la matière pour rédiger un article plein de passion et de mystère. Avec un peu de chance, je venais de semer les graines de ma vengeance.

Puis on m'injecta le produit fatal et je mourus.

Je me souviens avoir eu l'impression que mon esprit flottait au milieu du vide... mais ce n'était pas comme après que
l'homme étrange m'a embrassée sur le front, ou plutôt qu'il a embrassé celle qui n'était pas moi
au lieu d'aller sauver celui qui n'était pas mon petit frère chéri...

Pour que tout s'éclaire complètement dans mon esprit encore confus, il faut que je continue à dérouler le fil de mes souvenirs,
de plus en plus précis dans ma mémoire...

Jusqu'au Plan Horizon...

J'étais bien. Je ne ressentais plus mon corps, seulement mon esprit enveloppé de bien-être et d'insouciance. Je n'avais plus besoin de réfléchir, plus besoin d'avoir peur, plus besoin d'être triste. Tout simplement, j'étais bien, et cet instant de parfait détachement me parut durer éternellement.

Et puis, je vis de la lumière. Tout d'abord, ce ne fut qu'une zone un peu moins obscure que le reste, qui s'éclaircit progressivement, au fur et à mesure que je concentrais mon attention sur elle, jusqu'au moment où elle devint vraiment de la lumière, une merveilleuse lumière blanche et pure. Je commençai alors à distinguer, dans la clarté environnante, quelques silhouettes indistinctes qui se dessinaient autour de moi. Un sentiment de bonheur infini se répandit dans toute mon âme. Il existait bien un au-delà après le grand passage !

– Maman, Papa, Bilana, je suis si heureuse que vous soyez là !

Mais la réponse ne fut pas tout à fait celle que j'attendais. La voix narquoise d'un homme jeune.

– Elle est en plein délire, celle-là ! Eh, y faut se réveiller ! On n'est pas des anges, et toi non plus, d'ailleurs, si tu te retrouves ici !

– Loch, ne soyez pas aussi désobligeant. C'est normal qu'elle ait du mal à émerger, avec le cocktail de drogues qu'elle a dans les veines, fit remarquer une voix féminine d'un ton neutre où perçait un soupçon de désapprobation.

– C'est bien possible, Docteur Karter, mais n'empêche que si on les lui a injectées, c'est pas pour rien ! Vous laissez pas attendrir par son air de petite fille innocente, y'a que des criminels qui atterrissent dans ce labo !

Cette fois, la voix de femme répliqua d'un ton plus sec.

– Je suis parfaitement au courant de ce que nous faisons ici et avec qui, et personne dans cette pièce ne m'attendrit.

J'étais vivante ! Loin de me réjouir, cette constatation me fit complètement paniquer.

– Non, je vous en prie, ne me faites pas de mal ! J'ai respecté toutes les conditions du juge, je n'ai rien dit sur ce que madame Hétaira faisait avec les orphelins qu'elle avait sélectionnés pour son programme ! Pourquoi est-ce que le juge veut se venger ? Je jure que je n'ai rien dit à personne ! J'étais d'accord pour qu'il me condamne à mort, parce que mon amie s'est suicidée en partie par ma faute ! Tuez-moi sans me faire de mal, s'il vous plaît !

Je ne sais pas si mes interlocuteurs comprirent grand-chose à mes propos à moitié incohérents et entrecoupés de sanglots... Quoi qu'il en soit, la voix de femme tenta de m'apaiser.

– J'ignore tout de ce juge et de ce dont vous parlez, jeune fille.

– Alya. Je m'appelle Alya.

– Eh bien, Alya, soyez rassurée : il n'y a absolument aucun juge qui ait un quelconque pouvoir ici.

– Mais... on est où, ici, exactement ?

– Nous vous expliquerons tout cela en détail quand vous aurez récupéré vos forces...

– Et votre lucidité ! l'interrompit le dénommé Loch. Parce que pour le moment, je n'ai pas pigé un mot de votre histoire sans queue ni tête !

– Bref, reprit la femme d'un ton de reproche. Vous êtes ici dans l'un des lieux les plus secrets de l'Empire, et personne de votre ancienne vie ne viendra se venger ou je ne sais quoi. Vous faites désormais partie du Plan Horizon. Comme je viens de vous le dire, nous vous expliquerons tout cela... un peu plus tard. Pour le moment, essayez de vous détendre, cela vous aidera à récupérer vos facultés. Oh, et ne vous inquiétez pas non plus si vous avez l'impression de ne plus ressentir votre corps et que votre vue est très floue. C'est un effet secondaire tout à fait normal des produits qui vous ont été injectés, qui va totalement se dissiper dans les prochaines heures.

– Eh oui, rappelez-vous, l'exécution, tout ça : il fallait bien qu'on vous croie morte ! ajouta Loch avec une méchanceté satisfaite qui me fit frissonner.

On aurait pu croire qu'il avait un compte personnel à régler avec moi.

– Maintenant, ça suffit ! s'énerva la femme. Si vous n'êtes pas capable de vous contrôler, vous n'avez rien à faire dans mon équipe !

Loch s'excusa et lui assura qu'il ne recommencerait pas, mais je doutais que son inexplicable animosité envers moi disparaisse aussi facilement. Si nous étions amenés à nous revoir, il allait sans doute falloir que je me méfie de lui.

 

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Incursion dans un autre monde

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31 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #10

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
DEBUT
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Il y eut un nouveau silence. Cette fois, c'est moi qui le rompis.

– Tu vas peut-être penser que je suis obsédée par les forces de l'ordre, mais je me demande quand même pourquoi la police n'est pas venue t'interroger dans ta loge, au théâtre. Tout le monde t'a reconnu quand tu as anéanti le drone, et ça m'étonnerait que personne n'ait répandu cette information !

Ma question sembla amuser Stéphane, qui afficha le sourire un peu taquin que je commençai à connaître.

– Voilà une énigme dont j'ai la solution !

– Ce sont tes fameux « contacts respectueux » ?

– Même pas ! En fait, je devais venir avec quelqu'un à cette soirée, et la loge était réservée au nom de mon accompagnatrice, qui a eu un empêchement de dernière minute. La police a sûrement cherché après moi au théâtre, mais grâce à cela, elle ne m'a pas trouvé ! Ensuite, tu m'as guidé jusqu'ici, donc nul ne sait où je me trouve à part toi !

– Tes amis ne risquent-ils pas de partir à ta recherche s'ils sont sans nouvelles de toi ?

– Sans doute que si, mais en l'occurrence, ils ne sont pas sans nouvelles : juste avant le début du récital de l'Ange Bleu, je leur ai envoyé un message pour leur dire que j'allais bien et que j'étais en sécurité avec une personne dotée d'une Seconde Vision remarquablement puissante.

– Tu t'es peut-être un peu avancé au sujet de ma puissance !

– Je ne crois pas. Ta localisation du drone était d'une précision exceptionnelle, de même que le fait que tu as Vu tout cela de nombreuses heures en avance. Parmi les Changés de ma connaissance qui ont le même don, je pense que seuls deux seraient capables d'une telle efficacité. Et puis… tu as pris le risque d'affronter mon propre pouvoir sans hésiter ; je dois dire que cela m'a impressionné ! D'ailleurs, à ce sujet, je voudrais te poser une autre question, à laquelle j'espère que tu accepteras de répondre.

– Pose-la toujours et on verra bien !

– Est-ce qu'il faut que les deux Changés soient de force équivalente pour déclencher ces… Yeux de Vérité ?

– D'après nos expérimentations personnelles et ce que nous avons pu voir de certains tests menés au Camp de l'Enfer, mon amie et moi avons conclu que la Seconde Vision devait être au moins au même niveau que le Regard du Vide. Sinon, c'est l'anéantissement assuré.

– Ton pouvoir est donc égal au mien ? Je ne veux pas avoir l'air de me vanter, mais je trouve ça vraiment incroyable !

– C'est vrai que tu es d'une force exceptionnelle, mais sans me vanter moi non plus, je peux t'affirmer que mon don n'est pas égal, mais supérieur au tien.

– Comment peux-tu le savoir ?

– L'amie avec qui j'ai découvert les Yeux de Vérité était encore plus puissante que toi.

Stéphane eut l'air abasourdi, mais il ne fut pas vexé ni ne remit ma parole en doute, ce qui était fort appréciable. Décidément, sa personnalité se dévoilait progressivement de manière agréable. Malgré ce que pouvaient laisser supposer certains articles de presse à son sujet, il était loin de coller à son image publique de héros parfois trop sûr de lui et d'allure insouciante – ce qui n'était pas pour me déplaire !

– Elle devait être absolument fantastique ! Quel dommage qu'elle n'ait pas réussi à s'enfuir de ce maudit Centre !

– Il ne pouvait en être autrement… Mais cela fait partie des sujets que je ne souhaite pas aborder, du moins pour le moment.

– Bien sûr ! D'ailleurs, il se fait tard ; je crois le temps est venu de mettre un terme à cette petite conversation, si passionnante qu'elle soit.

– Tu as raison, je n'avais pas fait attention à l'heure. La salle de bains est à droite dans le couloir, les WC au fond. Tu trouveras des serviettes dans le placard sous le lavabo. Pendant que tu prends ta douche, je vais te préparer le lit dans la chambre d'amis.

Stéphane eut l'air interloqué.

– La chambre d'amis ? Après ce qui s'est passé tout à l'heure, je pensais que…

– Oh… Je pensais que c'était arrivé un peu par accident…

– Comment ça, par accident ?

– C'est-à-dire… Tu as dit que tu devais être accompagné et que la fille qui devait venir avait eu un empêchement…

– Et tu crois que je profite de l'obscurité pour coucher avec toutes les filles qui m'accompagnent à un spectacle ?

Je me sentis rougir malgré moi.

– Disons que tu as une certaine réputation de séducteur…

Il soupira.

– Je sais, je fais la joie des journaux people, mais je t'assure que les filles avec qui il m'arrive de passer une soirée sont loin d'être toutes mes conquêtes ! Je ne prétends pas être indifférent aux charmes féminins, mais dans la quasi-totalité des cas, nous passons une simple soirée en tout bien tout honneur. En général, les personnes qui m'accompagnent sont choisies par l'équipe de communication de la Fondation. Ce sont des notables locaux, ou des starlettes un peu connues, et nous faisons en quelque sorte notre publicité mutuelle, rien de plus. Tu n'es pas un numéro ou un nom de plus dans un carnet. Tu me plais réellement, et avec ce qui s'est passé entre nous, je croyais que c'était réciproque, mais si je me suis trompé et que pour toi, ce n'était qu'un simple « accident », alors va pour la chambre d'amis ! Autant clarifier les choses tout de suite, avant que…

Je l'embrassai sans lui laisser le temps de finir sa phrase. Une petite voix méfiante au fond de moi me disait que ce n'était peut-être que son baratin habituel, mais tant pis : même si c'était le cas, j'avais bien le droit d'en profiter ! Et cette fois, nous prîmes vraiment tout notre temps pour en profiter au maximum et le plus longtemps possible…

Fin du chapitre 1

 

Je revais d'un autre monde

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27 juillet 2015

PNJ IRL #8

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

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DEBUT

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La suite ne fut qu'une succession de cauchemars.

Etrangement, les policiers qui vinrent m'arrêter le lendemain n'essayèrent pas de m'interroger. Ils se contentèrent de m'attacher une sorte de collier, qui était en fait un dispositif anti-magie, ce qui était la procédure pour tous les non-Néogiciens comme moi, puis ils m'enfermèrent dans une cellule sans mot dire. Je fus traitée convenablement mais personne ne m'adressa la parole. Le surlendemain matin, mon avocat commis d'office m'expliqua que dans sa grande mansuétude, c'est le juge qui avait pris l'affaire en charge qui avait tenu à ce qu'il en soit ainsi, pour m'éviter le traumatisme d'un interrogatoire, d'autant qu'il aurait été inutile puisque j'avais été prise en flagrant délit.

Un détail m'interpella lorsqu'il entreprit de résumer mon dossier : ma date de naissance n'était pas la bonne. Certes, elle avait été simplement estimée à mon arrivée à l'orphelinat, faute de papiers justificatifs, mais là, on me vieillissait de presque deux ans. D'un ton agacé, l'avocat répliqua qu'il ne servait à rien que j'aggrave mon cas par des mensonges, puisque c'était le bureau du juge lui-même qui avait contrôlé et validé chaque élément me concernant.

Je lui demandai alors le nom de ce fameux juge si impliqué dans mon affaire. Sans grande surprise, mais avec un frisson qui me glaça tout le corps, j'appris qu'il s'agissait de celui qui avait abusé quatre fois de ma pauvre Bilana.

Je ne dis plus rien durant le reste de mon entretien avec l'avocat, qui me reprocha mon attitude ingrate, alors qu'un magistrat si réputé et respecté parmi ses pairs avait la bonté de s'intéresser à mon cas. Qu'aurais-je pu dire à ce jeune avocat tout frais émoulu de l'école et visiblement pétri d'admiration envers ce juge ? Comment aurait-il pu m'écouter et me croire, si je lui racontais que son idole n'était qu'un pervers abusant de filles mineures à la poitrine opulente, avec la complicité d'une honorable directrice d'orphelinat que j'avais sauvagement assassinée ? Je n'avais pas la moindre preuve, le carnet incriminant avait dû être détruit ou caché bien à l'abri des regards indiscrets. D'ailleurs, en y repensant, je me souvins que Giovan et une des filles du « programme de rapprochement social » s'étaient empressés de proposer leurs services pour garder le bureau en attendant l'arrivée des forces de l'ordre...

Mais ce qui me fit vraiment abandonner tout espoir, c'est quand je compris tout à coup pourquoi on avait modifié ma date de naissance. Grâce à ce tour de passe-passe administratif, j'étais devenue majeure ; de plus, le juge si bienveillant avait requis un procès à huis-clos, prétendument pour m'épargner une exposition publique. Avec une lucidité aussi clairvoyante qu'impuissante, je sus que l'issue de cette sinistre mascarade ne serait pas un très long séjour en maison de redressement, sort réservé aux mineurs criminels. Ce qui m'attendait, c'était la peine de mort.

Je passai le reste de la journée à réfléchir. Le soir, je demandai à être reçue par le juge. Comme je l'avais prévu, mon avocat m'annonça que dans sa grande générosité, le glorieux magistrat avait accepté de bousculer son précieux emploi du temps pour m'accorder une entrevue privée.

En tant que criminelle dangereuse aux réactions imprévisibles, je fus attachée solidement à mon siège, et un planton resta à faire le pied-de-grue derrière la porte, au cas où je deviendrais soudainement violente.

Dès que je fus seule avec le juge, je ne perdis pas de temps en récriminations ni en suppliques, dont je savais qu'elles seraient vaines. Il avait bien trop à perdre et me considérait certainement comme une créature inférieure, dont la vie ne valait pas la sienne. J'avais beau être jeune, je ne me faisais plus d'illusions sur mes semblables depuis bien longtemps. Le fait que mes parents aient été inutilement assassinés et qu'on ait mis le feu à la maison où je n'étais encore qu'un bébé, avait grandement aidé à ma prise de conscience précoce sur la dure réalité du monde qui m'entourait.

Je lui dis donc froidement que je savais qu'il allait me faire exécuter pour dissimuler la pourriture qu'il était sous son apparence de notable sans reproche. J'eus la satisfaction de le voir blêmir légèrement. Il ne devait pas lui rester beaucoup de conscience, mais je l'avais quand même atteinte.

Je poursuivis en lui annonçant que j'avais pris la décision de ne pas crier au complot à mes gardiens ni à ce pauvre naïf d'avocat qu'il avait réussi à faire désigner pour ma « défense ». Qui sait, l'un d'eux aurait peut-être eu la fantaisie de me croire et de creuser un peu plus, en risquant de faire craquer l'un des membres du petit groupe que madame Hétaira prostituait allégrement auprès d'une riche clientèle. Bien sûr, ce n'était pas par bonté de ma part ni par goût du sacrifice, mais simplement parce que je n'avais pas envie qu'on me retrouve très bientôt pendue dans ma cellule. Le visage du juge trahit qu'il avait envisagé cette solution. Je lui expliquai que même s'il ne me restait guère de temps à vivre, je souhaitais profiter de chaque instant.

Pour finir, j'en vins au prix de mon silence. Je voulais qu'on me serve de bons petits plats, avoir accès à autant de livres que je pourrais en demander, et aussi qu'on me donne la gourmette que mes parents avaient fait graver du prénom qu'ils m'avaient choisi. En échange d'un bouc émissaire consentant et du sacrifice de ma vie, j'estimai que ce n'était pas cher payé. Le juge dut faire le même calcul, puisqu'il accepta mon offre sans discuter. Il voulut ajouter qu'il était désolé, mais je le coupai dans son élan en répliquant que son hypocrisie ne faisait pas partie de notre accord et qu'il pouvait se la garder, voire se la mettre où je pensais.

Nous tînmes parole tous les deux. La seule phrase que je prononçai lors de mon pseudo procès fut : « Je reconnais avoir tué madame Hétaira mais je ne souhaite pas vous expliquer pourquoi ». Mon avocat eut l'air gêné et exaspéré d'avoir une telle cliente, et le juge parvint presque à dissimuler son soulagement.

En retour, je fus bien traitée : de bons repas, et même des friandises, des livres en abondance, dans lesquels je pouvais m'échapper et oublier quelques instants que ma fin était proche. Quant à la gourmette si précieuse à mon cœur, elle ne quittait plus mon poignet.

En revanche, je n'avais pas droit aux visites, mais cela m'arrangeait plutôt. Je pense que dans le cas contraire, madame Mispony serait venue me voir, et je n'étais pas sûre que j'aurais eu la force de lui cacher la vérité, ce qui l'aurait mise en danger.

Ces quelques semaines s'écoulèrent plutôt paisiblement, compte tenu des circonstances. Parfois, la peur de mourir me saisissait brusquement, faisant couler mes larmes, se nouer mon estomac et trembler tout mon corps, mais à chaque fois, je parvins à me ressaisir assez vite en me répétant, comme une litanie, que la peur ne m'empêcherait pas de mourir et qu'il valait mieux que je profite de chaque heure qu'il me restait à vivre.

Le verdict tomba sans surprise : j'étais condamnée à la peine capitale.

Mon avocat me dit que je pouvais faire appel si j'acceptais enfin de donner ma version des faits, car de nouveaux éléments justifieraient la réouverture de l'enquête et la tenue d'un procès en révision. Par curiosité, je jetais un coup d'œil sur le nom du nouveau juge qui serait en charge de mon affaire. En voyant qu'il s'agissait de celui que le carnet de madame Hétaira décrivait comme particulièrement friand de jeunes garçons, j'éclatai d'un rire quasi hystérique, qui sembla inquiéter mon avocat. Quand je repris mon calme, je refusai son offre. Me doutant que je ne le reverrais jamais, je lui dis gentiment qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour moi dans ma situation difficile et que je regrettais sincèrement de ne pas pouvoir lui en révéler davantage. Il me faisait un peu pitié, car il était plein de bonne volonté. J'espérai qu'il n'en souffrirait pas trop si, un jour, toute la vérité sur cette affaire éclatait au grand jour.

 

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Incursion dans un autre monde

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24 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #9

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
DEBUT
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Je finis tranquillement ma brioche avant de me renverser en arrière dans le canapé, affichant une détente et une assurance que j'étais loin de ressentir. Tant pis s'il n'était pas dupe ; peut-être que cela m'aiderait à passer ce moment difficile…

– Que veux-tu donc tant savoir ?

Il prit lui aussi le temps de finir de manger avant de se lancer. Finalement, il ne devait pas être beaucoup plus à l'aise que moi ! Je crois qu'au fond, nous nous sentions tous les deux mieux dans l'action que dans ce genre de conversation délicate. Comme pour prouver que j'avais raison, il commença avec une question assez neutre, qui ne me concernait pas directement.

– As-tu une idée de qui a pu envoyer ce drone explosif ?

– Pas vraiment… Il faut dire qu'on a l'embarras du choix ! Entre les groupes anti-Changement et les fous en mal de célébrité comme celui qui s'en est pris à l'Ange Bleu il y a quelques mois, je ne sais quels tarés choisir !

– Malheureusement, je ne suis pas plus avancé que toi. Pour un petit groupe de gens motivés, ce n'est pas très difficile de se procurer un drone, ni même des explosifs. Tant qu'ils sont prêts à payer, ils trouveront des personnes sans scrupule pour leur vendre ce qu'ils veulent ! J'espère que les forces de l'ordre auront de meilleures pistes que nous…

Ces derniers mots m'interpellèrent soudainement.

– En parlant des forces de l'ordre… Comment se fait-il qu'elles ne soient pas intervenues ? Je pensais qu'elles étaient plus réactives en cas d'attentat !

– De quel attentat parles-tu ? Il n'y a pas eu le moindre blessé ni le plus petit dégât matériel, à part le drone que j'ai anéanti, et je vois mal les gens qui l'ont envoyé aller se plaindre de sa disparition à la police ! En fait, je crois que cet « incident » aurait pu passer inaperçu, si…

– Si nous n'avions pas activé le pouvoir des Yeux de Vérité, terminai-je à sa place. Je sais que cela semble imprudent de ma part, mais quand j'ai Regardé les chemins possibles de l'avenir, celui-là était le seul qui permettait à tous de survivre. Si la foule qui nous entourait n'avait pas Vu ce qui aurait dû se passer, il y aurait eu un mouvement de panique qui aurait causé plusieurs morts. Je sais bien qu'à cause de cela, la police va enquêter sur toute cette affaire, ou je ne sais quel service plus au moins secret, mais je ne me sentais pas capable de porter ces morts sur ma conscience pour préserver mon anonymat… Alors, bien que je doive reconnaître que cela m'effraie, j'assumerai mon choix quand ils m'auront retrouvée pour m'interroger.

De nouveau, Stéphane me prit la main en signe de sympathie et de soutien.

– Si c'est cela qui t'inquiète tellement, ne t'en fais pas : nous avons des liens privilégiés avec les forces de l'ordre, et je veillerai personnellement à ce qu'elles se montrent respectueuses à ton égard. N'oublie pas que grâce à ta Seconde Vision, tu as sauvé des dizaines de personnes, et qu'avec ce phénomène incroyable que tu appelles les Yeux de Vérité, chacune d'elles sait ce qui lui serait arrivé sans toi !

Je ne pus m'empêcher de plaisanter un peu pour cacher mon doute quant à sa capacité à me protéger. Ce n'était pas que je n'avais pas confiance en lui, mais je ne comptais que sur moi seule depuis si longtemps !

– Sans moi et surtout, sans le célébrissime Stéphane Tournier, le grand sauveur !

– Méfie-toi qu'après les événements de ce soir, on ne t'appelle pas Chloé la grande sauveuse ! répliqua-t-il sur le même ton.

 

Il redevint sérieux, presque grave. Sa prochaine question n'allait sans doute pas être aussi neutre que la première.

– A propos de ces Yeux de Vérité… Je suppose que si tu leur as donné un nom, c'est que ce n'était pas la première fois que tu utilisais ce pouvoir stupéfiant.

– En effet, reconnus-je.

Constatant que je ne lui fournissais pas spontanément davantage d'explication, Stéphane se résolut à continuer son interrogatoire en choisissant ses mots avec soin pour ne pas me braquer.

– Je n'avais jamais entendu parler d'un truc pareil… Y a-t-il beaucoup de gens au courant ?

– A ma connaissance, je suis la seule.

– C'est donc un pouvoir particulier que tu as développé ? J'ai ressenti des sensations tellement étranges quand ça s'est produit que j'ai cru que c'était la combinaison de nos dons qui avait généré ce phénomène.

– Ta déduction est juste. Ce n'est pas un pouvoir unique que je possède. Pour le déclencher, il faut deux Changés comme nous : l'un doté du Regard du Vide et l'autre de la Seconde Vision.

– Tu viens pourtant de me dire que tu étais la seule à connaître ces Yeux de Vérité ! Comment est-ce possible s'il faut être deux ?

Et voilà, ça y était. Le moment que je redoutais était arrivé. J'allais devoir évoquer des souvenirs que j'essayais désespérément d'oublier depuis des années. Je soupirai avec tristesse puis je pris une grande inspiration avant de me lancer.

– L'amie avec qui j'ai découvert ce pouvoir est morte il y a longtemps, quand nous n'avions que seize ans, lors de l'explosion du Centre d'Expérimentation du Changement de l'Etre Humain, familièrement appelé le Camp de l'Enfer.

Stéphane, bouche bée, me fixa d'un air bouleversé.

– Quelle horreur… Tu as été… une de leurs victimes ?

– Malheureusement oui, confirmai-je, la gorge nouée.

Je relevai ma manche droite pour qu'il voie, marqué au fer rouge dans ma chair, le numéro matricule qui avait été mon identité officielle pendant mon séjour dans ce lieu de sinistre réputation. Durant six ans, deux mois et vingt jours, ils m'avaient appelée SV-97 : leur quatre-vingt-dix-septième cobaye doté de la Seconde Vision.

– Je ne savais pas… Je suis désolé de te rappeler des choses aussi horribles…

– Ne sois pas désolé, tu ne pouvais pas savoir. Nous sommes si peu nombreux à en être sortis vivants que tu ne pouvais pas deviner que j'en faisais partie.  Maintenant que tu sais, je pense que tu peux comprendre que je n'aie pas vraiment envie d'en parler… Je veux dire… Ce n'est pas que je me méfie de toi, Stéphane ; c'est seulement que je ne suis pas encore prête…

– Je comprends tout à fait. Toutefois, si un jour, tu as envie d'en parler, même rien qu'un peu, n'oublie pas que je serai là pour t'écouter.

– Je n'oublierai pas. Merci beaucoup, vraiment, d'être aussi compréhensif.

 

PAGE SUIVANTE (fin du chapitre)

 

Je revais d'un autre monde

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20 juillet 2015

PNJ IRL #7

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

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Trépignant d'impatience, j'enlevai la boîte d'à côté pour réussir à dégager celle que je convoitais. Je la posai sur le bureau pour en extraire le contenu plus à mon aise. Il y avait d'abord tout un tas de papiers administratifs, donnant l'impression qu'il s'agissait véritablement d'un simple dossier aussi épais que rébarbatif, mais j'étais tellement sûre de moi que cela ne me fit aucunement douter. J'avais bien raison : entre deux piles de documents divers, était glissé une sorte d'agenda d'écolier, a priori on ne peut plus banal. Mais quand je l'ouvris, je vis au premier coup d'œil qu'il n'avait rien, absolument RIEN à voir avec un banal agenda.

Sur chaque double page, il y avait une date, assortie du nom et de la qualité d'une personne. Suivait, soigneusement alignés en deux colonnes, une liste de dates avec, en face, des prénoms que j'identifiai comme ceux des membres du « programme de rapprochement social ». Souvent, à côté du nom, était ajouté un encart contenant des annotations qui ne me laissèrent plus aucune illusion quant à la forme exacte de ce « rapprochement »...

Effarée, je vis défiler, au fil des pages que je feuilletais avec un dégoût grandissant, des noms de personnalités influentes, parfois célèbres et, bien entendu, toujours riches. Un puissant banquier aimait apparemment les jolies blondes soumises ; un général réputé pour ses victoires contre la Coalition semblait vouloir qu'on le traite comme un chien, avec muselière, laisse et cravache pour le punir... Mais le pire, pour moi, fut de découvrir, sur la double page consacrée à un juge qui vouait un culte aux gros seins – j'en avais déjà vu un autre qui affectionnait les garçons très jeunes d’apparence – le nom de Bilana. Il apparaissait quatre fois. La première date coïncidait avec la veille du jour où je l'avais trouvée si mal, prostrée dans sa chambre. Quant à la dernière... c'était la veille du jour où elle s'était donné la mort.

Je me sentis intensément coupable. Comment avais-je pu ne rien comprendre ? Quelle idiote j'avais été de croire que c'était sa relation avec Giovan qui était responsable de sa détresse ! D'ailleurs, me dis-je avec colère, il n'était pas non plus innocent : de toute évidence, il servait de rabatteur à madame Hétaira, séduisant de nouvelles proies pour son cheptel de filles, qu'elle vendait ensuite sans scrupule à toutes ces pourritures fortunées ! Mais comment, COMMENT avais-je pu être aussi aveugle et stupide, au point de vouloir à tout prix faire partie du groupe des favoris de cette femme répugnante ?

Comme en écho à mes pensées, la directrice apparut soudain devant moi. Toute à mon indignation, j'en avais oublié de dissimuler la lumière de ma lampe de poche, et elle avait dû la voir par les fenêtres du bureau, situées juste en face de ses appartements privés.

La scène qui suivit me parut aussi absurde qu'irréaliste. Si j'avais dû l'imaginer, je me serais décrite portant des accusations d'une voix glaciale, ou vociférant de colère, ou me répandant en pleurs incontrôlables... Mais la réalité est souvent bien plus complexe que la fiction. Tout un tas d'émotions et de pensées contradictoires se bousculèrent dans ma tête en quelques secondes à peine. Madame Hétaira était responsable de tout, et je me sentais désagréablement coupable, et certains y trouvaient leur intérêt, et tout ce système pourri me répugnait, et est-ce que j'aurais supporté de participer à ces soirées particulières, et il fallait qu'ils payent pour la mort de Bilana, et...

J'éprouvai presque du soulagement quand elle prit la parole. C'était plus facile d'être dans la réaction que de décider comment agir. Malgré tout, mon esprit troublé ne facilitait pas ma concentration. J'aurais été incapable de répéter exactement les propos de la directrice, mais en gros, elle me fit miroiter les avantages que j'aurais si je taisais ma découverte ou, mieux encore, si j'entrais dans le cercle. Après tout, elle avait cru comprendre que j'avais comme objectif de faire partie des privilégiés. Grâce à elle, j'aurais une chance de me faire une place dans la haute société, j'aurais de beaux vêtements, des bijoux... Et si je savais m'y prendre, ce dont elle ne doutait pas au vu de mon intelligence, je pourrais me tailler une belle part du gâteau !

Ce serait mentir que de prétendre que je ne fus pas tentée, mais tout à coup, son image du gâteau me rappela les bons desserts auxquels seuls avaient droit ses chouchous à la cantine, tandis que les autres, dont je faisais partie, en étaient réduits à baver d'envie bêtement, sans voir le piège, comme des animaux qu'on appâte pour les mettre en cage. Tant de désinvolture et de mépris pour notre humanité me révolta avec une intensité qui me submergea.

Je brûlai d'envie de l'insulter, de l'humilier par une répartie cinglante et cruelle, mais à quoi bon ? De toute évidence, madame Hétaira n'avait aucune conscience que j'aurais pu atteindre. Alors, sans un mot, j'enlevai la petite bague que Bilana m'avait offerte, son premier cadeau dont elle ne savait pas encore qu'il était empoisonné, et je lui jetai violemment au visage.

Ce geste brutal auquel elle ne s'attendait pas la mit dans une rage folle. Elle me sauta littéralement à la gorge et me serra le cou, en sifflant haineusement que je n'étais qu'une idiote qu'on retrouverait pendue à cause du désespoir d'avoir perdu sa meilleure amie. A demi renversée sur le bureau et coincée par sa poigne que la hargne rendait d'une incroyable force, j'étais incapable de me débattre efficacement pour lui échapper. Suffoquant déjà, je cherchai à tâtons un éventuel moyen de me défendre. Mes doigts se refermèrent sur un simple crayon que, dans un ultime effort, je parvins à planter de plusieurs centimètres dans le bras de la directrice, qui me lâcha avec un cri de douleur.

Que j'ose lui résister l'enragea encore plus. C'est le regard fou et quasiment la bave aux lèvres qu'elle s'empara d'une grande paire de ciseaux. Bizarrement, une partie de moi contemplait la scène avec détachement, et je me demandai de quelle façon elle allait maquiller cela en suicide, tandis qu'elle plongeait son arme improvisée dans ma poitrine.

Je me raidis instinctivement dans l'attente de la douleur, mais je ne ressentis en fait qu'un choc. Je ne sais pas comment, à cet instant, je pus avoir autant de présence d'esprit, mais je compris immédiatement que c'était le gros volume des aventures de ma chère détective qui avait encaissé le coup à ma place. Madame Hétaira, en revanche, eut un moment de flottement en ne me voyant pas pisser le sang et m'écrouler.

Je ne lui laissai pas le temps de se ressaisir. J'arrachai les ciseaux du bouquin et je les lui plantai dans le corps. Elle hurla et tenta de reculer, mais je tenais toujours les ciseaux crispés dans ma main. Mon esprit se brouilla pendant que je la frappai encore et encore et encore et que ses hurlements devenaient gargouillis puis silence.

Je pense que tous ceux qui accoururent en entendant nos bruits de lutte doivent encore se souvenir parfaitement du macabre spectacle auquel ils assistèrent cette nuit-là. En tout cas, tous témoignèrent de leur incompréhension horrifiée en me voyant,
couverte de sang, l'air hagard, debout au-dessus du cadavre mutilé de madame Hétaira...

 

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Incursion dans un autre monde

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17 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #8

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
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Je constatai rapidement à quel point Stéphane avait l'habitude de coopérer avec des gens dotés du même don que moi. Je n'eus pas besoin de lui dire quand s'immobiliser ou me suivre sans attendre : il était attentif à se synchroniser avec chacun de mes mouvements. Ce n'était pas une expérience nouvelle, mais cela faisait des années que je n'avais rien ressenti de pareil. Malgré moi, je retrouvai un peu de l'excitation inquiète de mes anciennes missions d'infiltration, mais pour ne pas me sentir grisée par cette émotion, je n'eus qu'à me remémorer les autres événements de cette époque…

Nous passâmes ainsi dans un couloir juste avant qu'un petit groupe de journalistes ne s'y engage, puis à côté de deux autres à l'instant précis où ils regardèrent par la fenêtre des spectateurs commencer à sortir du bâtiment. Descendre au rez-de-chaussée fut un jeu d'enfant : il suffisait de prendre les escaliers au bon moment tandis que la plupart des personnes s'engouffraient dans l'ascenseur. En revanche, une fois que nous fûmes dans un coin du hall, abrités derrière le stand de vente de friandises et de boissons, les choses se compliquèrent. Passer inaperçus au milieu de la foule ne serait pas évident, d'autant que la plupart de ces gens reconnaîtrait Stéphane d'un coup d'œil !

Tous les chemins à venir que je Voyais n'aboutissaient qu'à des impasses. En désespoir de cause, j'allais tourner mon Regard vers les issues de secours de la salle de spectacle quand soudain, l'Ange Bleu fit son apparition dans le hall. Elle sembla emplir l'espace et aussitôt, elle captiva tout le monde par sa seule présence. Je dus moi-même me faire violence pour m'arracher à sa contemplation tandis qu'elle se mettait à signer des autographes en souriant et en disant quelques mots aimables à chacun. Grâce à elle, un passage venait de s'ouvrir, mais je Vis qu'il ne serait pas long à se refermer. Je tirai Stéphane par la main et nous nous glissâmes hors du théâtre sans attirer l'attention.

Par précaution, je préférai nous faire emprunter les petites rues à l'écart des grands axes, quitte à faire un détour. Cela ne rallongerait le trajet jusque chez moi que de quelques minutes ; juste assez pour me conforter dans mon refus des chaussures à très hauts talons « si parfaitement assorties à ma robe », malgré l'insistance de la vendeuse. Je ne risquais pas de me perdre, puisque je connaissais les rues de la ville pour les fréquenter quasi quotidiennement, parfois en transport en commun mais le plus souvent à pied. Je n'avais jamais osé passer le permis de conduire à cause de l'examen obligatoire de la vue… Soudain, je me rappelai la magnifique voiture de sport de Stéphane et je ressentis un petit pincement de jalousie, qui ne dura pas. Ce n'était pas de sa faute si notre nature de Changés avait eu des répercussions à ce point différentes sur nos vies !

Le temps de ce monologue intérieur, nous étions arrivés devant l'immeuble où j'habitais depuis déjà deux ans et demi. Il allait bientôt falloir que je pense à déménager – encore. Dommage, j'aimais bien cette région et la douceur de son climat…

– Nous y sommes, annonçai-je en tapant le digicode.

Dix minutes plus tard, nous étions assis sur le canapé du salon, un plateau simple mais bien garni posé sur la table basse devant nous, avec une bouteille de quelque chose de remontant. Il s'agissait autant de nous restaurer que de prendre le temps de repenser tranquillement aux divers événements de cette soirée riche en émotions.

Bien sûr, ce fut Stéphane qui parla le premier. J'étais beaucoup plus habituée que lui à la compagnie du silence.

– Je voudrais te poser tellement de questions que je ne sais pas par laquelle commencer, déclara-t-il soudain en étalant de la confiture sur une tranche de brioche.

Le fait qu'il évite de me regarder en disant cela me fit soupirer intérieurement, mais je devais y faire face. Pas besoin de la Seconde Vision pour deviner qu'il fallait en passer par là. C'était la conséquence inévitable du choix que j'avais fait de ne pas fuir et de sauver tous ces gens. Je ne pus cependant empêcher un soupçon de sarcasme de transparaître dans ma voix.

– Vraiment ? C'est terrible… Essaie peut-être de commencer par la plus facile, je suis sûre que les autres viendront toutes seules !

Il n'entra pas dans mon petit jeu de provocation. Je m'attendais à une réplique cinglante, exaspérée ou moralisatrice, mais pas du tout à ce qu'il repose sa tartine sur son assiette avant de me prendre la main entre les siennes et de me fixer d'un air compréhensif.

– Je n'ose imaginer ce qui t'est arrivé pour que tu sois à ce point sur la défensive alors que tu sais que je suis moi-même un Changé et que nous sommes seuls tous les deux. Si le fait que je veuille en savoir un peu plus sur toi te met vraiment trop mal à l'aise, nous pouvons en rester là. Je peux m'en aller et te laisser disparaître dans une autre cachette. Il suffit que tu me le demandes et je te ficherai la paix, même si je pense sincèrement que ce serait dommage de nous séparer comme ça.

Je fus surprise de découvrir qu'il semblait réellement se préoccuper de mon bien-être. Un instant, je caressai l'idée de le prendre au mot, mais au fond de moi, je dus bien m'avouer que je n'en avais pas réellement envie. Etait-ce raisonnable de renoncer à fuir, alors que cela me protégeait depuis si longtemps des horreurs de mon passé ? Peut-être pas. Peut-être allais-je amèrement regretter ma décision dans un avenir plus ou moins proche. Tant pis. Pour la première fois, j'avais envie d'assumer pleinement celle que j'étais, ici et maintenant.

J'ôtai ma main de celles de Stéphane. Je pris sa tartine de confiture et mordit résolument dedans.

– Je crois qu'avant de t'en aller, il va falloir que tu prennes le temps de t'en refaire une autre. Ou même plusieurs. Et il paraît que les repas sont encore meilleurs quand on en profite pour discuter entre amis.

– Merci de me donner cette chance de mieux te connaître.

Son sourire heureux me toucha plus profondément que je l'aurais cru. Et puis, pourquoi fallait-il qu'il ait une voix aussi douce et chaleureuse ?

 

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Je revais d'un autre monde

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13 juillet 2015

PNJ IRL #6

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un personnage... de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

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Les jours suivants, la vie quotidienne reprit petit à petit ses droits. Mes nerfs ne me lâchèrent plus, mais je sentais en permanence un immense vide dans mon cœur. Un soir, pour me changer les idées et m'aider à trouver le sommeil, je décidai de relire les aventures de ma détective préférée. A cette heure, la bibliothèque était fermée, mais ce n'était pas un souci pour moi. Quelques années plus tôt en effet, j'avais « emprunté » le passe-partout de la bibliothécaire pouvoir venir lire hors de ses heures de travail. Il m'avait déjà servi à de nombreuses reprises ! Je ne l'avais révélé à personne, pas même à Bilana ; de toute façon, cela ne l'aurait sans doute pas tellement intéressée, car les livres n'étaient pas vraiment sa grande passion...

C'est donc avec la force de l'habitude que je me faufilai discrètement dans les couloirs, dissimulant une lampe de poche dans mon peignoir. Un coup d'œil aux alentours pour m'assurer que nul ne risquait de me surprendre, un tour de clef et j'étais déjà dans la bibliothèque, dont je refermai évidemment aussitôt la porte. La serrure bien entretenue ne grinçait pas du tout, pas plus que les gonds ; j'y veillais personnellement !

Je lisais depuis environ une heure quand soudain, des bruits de pas et de chuchotements dans le couloir attirèrent mon attention. L'oreille aux aguets, j'entendis le bruit d'une clef dans la serrure. J'éteignis précipitamment ma lampe de poche et je me glissai en silence derrière mon fauteuil de lecture préféré, situé au fond de la salle. Outre son dossier, plusieurs rayonnages remplis de livres me cachaient à la vue de ceux qui entrèrent dans la bibliothèque et en refermèrent, eux aussi, la porte à clef. Bien sûr, je ne pouvais pas non plus les voir, mais je les reconnus à leurs voix : il s'agissait de madame Hétaira et de son petit groupe de favoris.

Au début, je fus tout excitée d'assister en cachette à l'une de leurs fameuses réunions auxquelles je brûlais d'impatience de pouvoir assister de plein droit, mais ce que j'entendis de leur discussion me fit l'effet d'une douche froide, et même glacée. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils n'évoquèrent pas la mémoire de Bilana avec respect ! Madame Hétaira la qualifia même de « cette petite idiote qui avait failli foutre en l'air leurs affaires ». Comme je n'entendais pas toute la conversation, je ne compris pas très bien à quelles affaires elle faisait référence.

Par chance pour moi, l'une des filles prit la défense de Bilana, et le ton monta quelque peu, rendant tous leurs propos audibles de derrière mon fauteuil. Elle souligna qu'elle avait toujours dit que Bilana était trop jeune pour ces choses-là, même si son physique avantageux lui donnait l'air d’être plus âgée. Agacée par cette remise en cause de sa décision, la directrice lui demanda sèchement si elle voulait la rejoindre dans son bureau pour y être radiée du carnet de rendez-vous et renoncer à tous les cadeaux que lui faisaient les hommes qu'elle lui présentait. D'un ton contrit, la fille, que je ne parvenais pas à identifier à sa voix car je ne fréquentais pas assez les dernières années pour cela, s'excusa alors et affirma que cet arrangement – elle insista sur ce mot d'une manière assez bizarre – lui convenait parfaitement.

Cette petite altercation étant réglée, madame Hétaira cita alors mon nom, à ma grande surprise. Avec un petit rire satisfait, elle déclara que j'avais fourni une explication d'une grande crédibilité et que la police s'en était contentée sans farfouiller plus loin. Cependant, par précaution, elle annonça qu'elle préférait suspendre pour une quinzaine de jours leurs soirées particulières – elle aussi insista étrangement sur cette expression. Enfin, elle rappela avec vigueur qu'il était plus que jamais indispensable de faire preuve d'une totale discrétion. Tout le monde acquiesça.

Quelques instants plus tard, j'étais de nouveau seule dans la bibliothèque, sous le choc de ces révélations dont je craignais de comprendre les terribles implications...

Je sortis toutefois bien vite de ma stupeur, grâce à la colère que je ressentis contre la manière inacceptable dont ils avaient traité ma malheureuse amie. Ma décision était prise : il fallait que je tire cette histoire au clair, et tout de suite ! Pour me donner du courage, je glissai le livre des aventures de mon héroïne détective dans la poche intérieure de mon peignoir. J'attendis quelques minutes pour être sûre que tous les participants de cette réunion secrète s'étaient suffisamment éloignés, puis je quittai les lieux à mon tour, dans le plus grand silence. Mes nombreuses escapades littéraires nocturnes m'avaient heureusement donné d'excellentes habitudes en la matière.

Sans un bruit, en prenant le temps d'observer les lieux avant de progresser, j'atteignis le bureau de la Directrice. D'après ses dires, j'avais en effet déduit qu'il devrait contenir un certain carnet de rendez-vous, et j'espérais que celui-ci me permettrait de faire la lumière sur la sombre vérité que je venais d'entrevoir. Il ne me restait plus qu'à ouvrir la porte... C'était le moment de vérifier si le passe-partout de la bibliothécaire méritait vraiment son nom ! Je fus ravie de constater que c'était le cas. Evidemment, je pris soin de refermer derrière moi. C'était quasiment devenu un réflexe.

Décidément, la chance me souriait, cette nuit-là : par les fenêtres, entrait assez de lumière de la lune pour que je n'aie pas besoin d'allumer ma lampe de poche pour me repérer dans la pièce, entre fauteuils luxueux et guéridons surchargés de bibelots précieux.

A présent, il était temps que je mette en pratique tout ce que mes romans policiers m'avaient enseigné depuis tant d'années. Je ne devais pas céder à l'envie de tout retourner bêtement pour trouver l'objet que je cherchais. Cela me prendrait trop de temps et risquerait de produire assez de bruit pour que je me fasse repérer.

Non : il fallait que je réfléchisse, que je me mette à la place de la directrice, que je pense comme elle. Si j'étais madame Hétaira, où dissimulerais-je un document aussi important ?

Pas dans un objet précieux : elle aimait trop les faire admirer à ses visiteurs en expliquant complaisamment à quel point ils avaient de la valeur.

Pas derrière un tableau : avec leurs épais encadrements dorés, ils étaient trop lourds pour être déplacés facilement et rapidement en cas de besoin.

Pas derrière un des meubles richement sculptés et décorés : trop peu pratiques à déplacer eux aussi, et en plus, cela aurait pu laisser des marques d'usure ou des plis sur les magnifiques mais délicats tapis.

Peut-être dans un tiroir à double fond du bureau ? C'était possible mais peu probable : pas assez subtil, car c'était le premier endroit auquel penserait un éventuel intrus.

Et puis, je les vis, si banales et inintéressantes, négligemment empilées sur des étagères dans un coin de mur derrière le bureau : les boîtes en carton contenant chacune le dossier d'un des orphelins depuis le jour de son arrivée, certaines posées là depuis des années et des années, à demi décolorées et poussiéreuses. Je fus tentée de récupérer la gourmette où mes parents avaient fait graver mon prénom, mais je me retins. Ce n'était pas ce que j'étais venue chercher, et si madame Hétaira se rendait compte que quelqu'un avait touché à son fameux « carnet de rendez-vous », sa disparition pourrait me trahir.

J'étais convaincue que ce document était dissimulé dans l'une de ces boîtes, mais en examiner le contenu une par une serait trop fastidieux et me prendrait le reste de la nuit, ce qui n'était guère envisageable. Il fallait donc que je procède encore par déduction pour découvrir quelle était la bonne.

Pour cela, la lueur complice de la lune n'allait pas suffire ; je me résolus donc à faire usage de ma lampe de poche, en atténuant autant que possible son faisceau de mes mains pour ne pas attirer l'attention du surveillant de garde lors de sa ronde. Je lus chaque nom et chaque date inscrits sur les étiquettes, à la recherche d'un indice qui me mettrait sur la bonne piste.

Ça y est, c'était ça ! L'une des boîtes portait l'inscription « Kandie ». Je savais que c'était le prénom de madame Mispony. De plus, madame Hétaira avait dû trouver amusant d'y indiquer la date de son départ à la retraite... Elle était rangée sur la deuxième étagère en partant du bas, environ aux trois-quarts de la ligne, vers la droite. Je reconnus que c'était un bon emplacement pour passer inaperçu : il fallait pratiquement se mettre à quatre pattes sur le sol, et l'étiquette était à demi cachée derrière une des barres de renfort des étagères.

 

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Incursion dans un autre monde

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10 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #7

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
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Apparemment, peu de monde avait opté pour le remboursement, car une demi-heure plus tard, la salle de spectacle était pleine. Je ne vis pas Ludivine et sa mère dans la foule, mais étant donné la détermination de la petite fille, j'étais sûre qu'elles étaient parmi les spectateurs.

Lorsque les lumières s'éteignirent, il y eu une sorte de frisson général avant que le silence ne se fasse. Les trois coups furent frappés, le rideau s'ouvrit et le récital commença. L'émotion du public était presque palpable, au point que je me surpris à avoir les larmes aux yeux au moment où l'Ange Bleu se mit à chanter de sa voix d'une pureté tellement cristalline qu'elle fleuretait avec l'irréel.

– Que c'est beau… murmura Stéphane, enroué par l'émotion.

Nous étions tous les deux confortablement installés dans la loge privée qui lui était réservée, dont il avait soigneusement fermé la porte à clef. Pas question qu'un journaliste importun nous poursuive jusqu'ici, et il ne connaissait que trop bien le sans-gêne de certains d'entre eux !

Je me sentais presque hors du monde, à l'abri dans l'obscurité, toute pensée négative comme dissipée dans le chant quasi divin qui emplissait l'atmosphère. Est-ce cet inhabituel sentiment de bien-être qui me fit perdre le contrôle auquel je m'astreignais chaque jour depuis tant d'années, ou le contrecoup de l'épreuve mortelle que nous avions affrontée un peu plus tôt dans la soirée ? Je n'en savais rien et, au fond, cela n'avait aucune importance.

Tout ce que je sais, c'est que tout à coup, nous nous retrouvâmes dans les bras l'un de l'autre, nos bouches jointes dans un baiser fiévreux, nos corps enlacés brûlants sous nos caresses. Ce fut fulgurant, intense, presque animal, jusqu'à ce que nous nous retrouvions tous deux allongés côte-à-côte sur l'épaisse moquette, comblés et haletants, presque invisibles dans l'ombre. Sans bruit, nous nous rhabillâmes à tâtons et nous regagnâmes nos fauteuils. Le seul témoignage de notre étreinte passionnée était que désormais, nous nous tenions la main.

Et puis, hélas, le spectacle enchanteur s'acheva, et il fallut replonger dans le tumulte de la vie réelle. Stéphane soupira en songeant à la horde de journalistes qui ne manquerait pas de lui tendre une embuscade à la sortie du théâtre.

– Même si tu utilises la Seconde Vision pour prendre un chemin détourné, je doute que nous parvenions à leur échapper bien longtemps, tout juste le temps qu'ils découvrent dans quel hôtel je suis descendu et dans quelle chambre je suis… S'ils ne le savent pas déjà, d'ailleurs !

Une fois de plus, je dus faire face à un choix remettant mes habitudes en question. De toute façon, n'était-ce pas illusoire de penser que je pourrais encore retrouver la petite routine confortable que j'avais réussi à me créer dans cette ville ?

– Je pense qu'il leur faudra beaucoup plus de temps pour m'identifier et trouver mon adresse, alors, si tu veux, tu peux venir chez moi te reposer sans devoir affronter ces types tout de suite.

Stéphane me regarda d'un air si interloqué que je me demandai si je n'aurais pas mieux fait de m'abstenir. Je n'y avais pas pensé, mais après ce qui venait de se passer entre nous, il craignait peut-être d'être tombé sur une fille pot-de-colle ! Je voulus dissiper tout malentendu à ce sujet.

– Ne t'inquiète pas, j'ai une chambre d'amis, précisai-je.

– Quoi ? Oh, non, je ne m'inquiétais pas du tout pour cela ! Simplement, je suis surpris que tu veuilles de nouveau t'impliquer ainsi. Vu la manière dont tu as essayé de passer inaperçue tout à l'heure, devant la caméra, je pensais que tu préférerais t'éloigner de moi au plus vite pour préserver ton anonymat !

– Je mentirais si je te disais que cette idée ne m'a pas traversé l'esprit, mais il faut être lucide. Au mieux, ce n'est qu'une question de jours avant que mon rôle dans toute cette histoire ne soit dévoilé. Alors, fichue pour fichue, autant que je fasse mon maximum pour t'aider ! J'espère que ma proposition ne te semble pas trop stupide… Je suppose qu'avec le réseau de relations dont tu disposes, tu n'as pas besoin de moi pour filer d'ici et te trouver un coin plus tranquille…

– Ce n'est pas du tout stupide ! De plus, je ne veux pas m'enfuir comme ça : si je te quittais maintenant, je ne serais pas sûr de pouvoir te retrouver ensuite, or j'ai des tas et des tas de questions à te poser ! Mais rassure-toi, contrairement à tous ces types, je sais parfaitement garder un secret. Je veux vraiment en apprendre davantage sur toi, mais tout ce que tu voudras bien me dire pourra rester entre nous si tu le souhaites. Ce n'est pas de la simple curiosité de ma part, poursuivit-il en me voyant rester silencieuse. Je pense que tu peux comprendre que dans ma position, il est important que j'en apprenne le plus possible sur une Changée aussi puissante que toi, et sur ce qui s'est passé quand nos Yeux se sont croisés, parce que ce phénomène incroyable…

– Bref, tu acceptes ma proposition d'hébergement ? l'interrompis-je.

Coupé dans son élan, il resta un instant figé, la bouche ouverte, puis il se mit à rire doucement de lui-même.

– Désolé, j'ai tendance à parler un peu trop, surtout quand un sujet me passionne ! Pour faire bref, ma réponse est : oui, avec grand plaisir !

– C'est donc parti pour le chemin détourné jusque chez moi, conclus-je en déclenchant ma Seconde Vision.

 

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Je revais d'un autre monde

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06 juillet 2015

PNJ IRL #5

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

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Le lendemain d'une de ces fameuses soirées, je ne vis pas Bilana à la table des privilégiés pour le petit-déjeuner. Sitôt le service achevé, je me rendis à sa chambre, pensant qu'elle était sans doute souffrante. Peut-être avait-elle pris froid dans la robe courte et légère que lui faisait porter madame Hétaira ? Je frappai à la porte en lui disant que c'était moi ; pas de réponse. J'essayai d'ouvrir, mais rien à faire. Elle avait dû bloquer la porte avec une chaise ou un truc du genre, car nos chambres n'avaient pas de clef ni de serrure. J'insistai encore, sans trop élever la voix : ce n'était pas le moment de me faire remarquer en mal et que ça remonte aux oreilles de la directrice !

Finalement, j'optai pour la ruse. Je dis à Bilana que si elle ne m'ouvrait pas tout de suite, j'irais chercher des renforts pour qu'ils défoncent sa porte. Je n'avais évidemment aucune intention de mettre ma menace à exécution, mais comme je le pensais, mon plan fonctionna grâce à la naïveté de mon amie. J'entendis un bruit de meuble qu'on traîne sur le sol et enfin, la porte s'ouvrit pour me laisser entrer. Dès que je fus à l'intérieur, Bilana referma la porte et la coinça à nouveau en repoussant son bureau devant. Je posai un petit paquet dessus, contenant quelques tartines que j'avais discrètement subtilisées à la cantine. Toutefois, Bilana ne sembla pas intéressée par mon butin, car elle alla se blottir dans son lit et rabattit le drap par-dessus sa tête.

Il faisait très sombre dans la chambre, aussi allai-je tirer un rideau pour faire entrer un peu de lumière, sans toutefois risquer d'éblouir la malade. Bilana m'avait en effet confié qu'elle souffrait parfois de migraines et que dans ces cas-là, elle ne supportait pas de lumière trop vive ni de bruit trop fort. Je m'approchai donc d'elle en marchant sur la pointe des pieds, et c'est en murmurant que je lui demandai comment elle se sentait et si elle voulait que j'aille chercher l'infirmière.

Elle ne répondit qu'elle ne voulait voir personne et que tout allait bien, mais les gros sanglots qui la secouaient rendaient ses propos peu crédibles. Toutefois, puisqu'elle ne semblait pas malade à proprement parler, j'explorai une autre piste pouvant expliquer son état. Elle s'était peut-être disputée avec quelqu'un, ou quelque chose s'était peut-être mal passé lors de la soirée de la veille ? Ses sanglots redoublèrent d'intensité à mes questions, ce qui me fit supposer que j'étais sur la bonne voie. Cependant, malgré mes efforts de persuasion, Bilana refusa de m'en dire davantage.

Je finis par renoncer et par décider de la laisser seule pour qu'elle se calme un peu. Pour l'y encourager, je lui rappelai qu'elle avait intérêt à se montrer raisonnable pour faire honneur au groupe dont elle faisait partie, car c'était une grande chance que lui offrait là madame Hétaira. Ces mots eurent un impact radical sur mon amie, qui s'assit brusquement dans son lit, le visage blême et crispé, les cheveux en bataille, mais sans plus pleurer ni gémir. Rassurée de voir qu'elle semblait reprendre ses esprits, je m'approchai d'elle pour l'embrasser avant de partir. Elle accepta de me faire la bise.

Je lui apportai alors les tartines que j'avais déposées sur le bureau, me disant que manger l'aiderait certainement à reprendre des forces et à se remettre de ses émotions. En tout cas, c'est comme ça que ça marchait pour moi. Elle prit le petit paquet docilement, mais soudain, elle me saisit la main, rivant ses yeux rougis dans les miens. Dans un murmure, elle me dit qu'il fallait que je me méfie et que certains cadeaux étaient empoisonnés. Après cette déclaration bizarre, elle ne voulut plus prononcer un mot, aussi la laissai-je tranquille, bien décidée néanmoins à tirer cette histoire au clair.

De fait, le hasard fit qu'il ne me fallut guère de temps pour découvrir ce qui me sembla l'explication logique de l'étrange comportement de Bilana. En sortant de sa chambre, je jetai machinalement un coup d'œil par la fenêtre du bout du couloir, et je surpris un spectacle des plus révélateurs. Giovan, le petit ami de Bilana, était en train d'embrasser une fille de dernière année ! Tout s'éclaira dans mon esprit. La pauvre avait dû s'apercevoir de sa trahison, et devoir assister avec ce sale type à une fête, où elle était obligée de faire bonne figure, avait vraiment dû être éprouvant pour elle... Pas étonnant qu'elle soit aussi déprimée !

Les jours suivants, j'aurais bien voulu la soutenir dans cette douloureuse épreuve, mais elle était toujours accompagnée de l'une ou l'autre des autres filles du groupe des « P ». J'eus plusieurs fois envie de leur dire de nous laisser seules un moment pour discuter, mais je n'osai pas, par crainte de gâcher mes chances d'être sélectionnée par madame Hétaira.

Je crois que jusqu'à mon dernier souffle, je me demanderai si le destin de mon amie aurait pu connaître une autre issue,
si j'avais fait preuve de moins d'égoïsme et de lâcheté...

Environ deux semaines plus tard, je fus réveillée par des cris et des bruits de course dans les couloirs. Encore à moitié endormie, je sortis de ma chambre en pyjama, sans même prendre le temps de me coiffer un peu. L'une de mes camarades de classe se précipita vers moi, en pleurs. Quand elle m'expliqua la raison de cette agitation, je tombai à genoux et me mis à pleurer à mon tour. Ma chère Bilana avait été retrouvée morte dans son bain après s'être ouvert les veines...

Abasourdie, je restai là je ne sais combien de temps, sans trouver la force de me relever, le cœur débordant de larmes intarissables. Plus tard dans la journée – ou était-ce le lendemain ? – je fus autorisée à aller rendre un dernier hommage à mon amie. On l'avait étendue sur son lit, vêtue de sa robe préférée. Dans ses mains croisées sur sa poitrine, quelqu'un avait glissé un joli bouquet de fleurs blanches. Elle aurait presque paru dormir, à part son teint d'une pâleur de cire.

Une émotion d'une insoutenable intensité m'envahit tout à coup, faite de désespoir et d'impuissance rageuse mêlés. En pleurant et en criant, je serrai une dernière fois ma chère Bilana dans mes bras, son pauvre corps tout froid que la vie n'animerait plus jamais... On me raconta, après coup, que les deux surveillants affectés à la garde de la chambre avaient eu le plus grand mal à me détacher d'elle. L'infirmière, appelée en urgence, dut m'injecter un puissant sédatif pour parvenir à me calmer avant qu'on ne me transporte, à demi évanouie de chagrin, jusqu'à mon lit où le somnifère me fit bientôt sombrer dans un lourd sommeil sans rêve.

Le lendemain, quand je parvins à émerger, la matinée était déjà bien avancée. J'eus la surprise de découvrir un homme que je ne connaissais pas assis à mon bureau, ainsi que madame Hétaira. La directrice m'expliqua qu'il s'agissait d'un monsieur de la police, dont je ne retins pas le nom dans mon état d'hébétude, et qu'il était là pour mener une enquête de routine sur les circonstances du geste tragique de Bilana. Comme tout le monde savait que j'étais sa meilleure amie, il était donc tout à fait normal qu'il veuille m'interroger en priorité.

Je fis mine d'accepter volontiers de répondre à ses questions, mais en fait, je me gardai bien d'aborder le « programme de rapprochement social ». Après tout, cela n'avait rien à voir avec la mort de mon amie, et je ne voulais pas gâcher ma chance en trahissant ce secret devant madame Hétaira ! En revanche, je lui parlai de son terrible chagrin d'amour dû à l'infidélité de Giovan et j'insistai sur le fait que j'avais constaté à quel point cela lui avait brisé le cœur. Tant pis si cela causait des ennuis à ce sale type, il l'avait bien mérité ! Jouer de cette manière avec les sentiments des autres, c'était tellement cruel...

Mon interrogatoire dura environ une demi-heure, puis l'enquêteur me remercia pour les éléments essentiels que je lui avais fournis pour expliquer cette si triste affaire. La directrice ajouta que je rendais hommage à la sensibilité de Bilana en éclairant les raisons de son geste fatal et que je pouvais être fière de l'amitié qui nous liait. Cela m'émut profondément, mais l'infirmière veillait au grain et m'administra une nouvelle dose de calmant avant que je ne refasse une crise de larmes.

 

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Incursion dans un autre monde

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03 juillet 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #6

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
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Cependant, je n'eus pas le temps de m'appesantir sur ce dilemme intérieur car, traversant le cercle assez dense de personnes qui s'amassaient désormais autour de nous, un journaliste de la télévision locale commença à nous interviewer sur les récents événements, tandis que son caméraman nous filmait. Cela me mit extrêmement mal à l'aise, aussi m'écartai-je discrètement du champ pour avoir l'air de faire simplement partie de la foule. Par chance, ils semblaient surtout désireux de recueillir le témoignage de Stéphane, qu'ils avaient évidemment reconnu tout de suite, et ils ne me prêtaient pas vraiment attention. Ils ne devaient pas être dupes de mon petit manège, mais pour eux, je n'étais sans doute que la plus récente conquête féminine d'une longue liste, pas très intéressante dans ces circonstances. Cela ne me dérangeait pas : je n'avais aucunement l'intention de les détromper ni de leur révéler le rôle que je venais de jouer.

– Comme vous le voyez, je me trouve actuellement, en exclusivité pour ProxiTV, en compagnie du célèbre Stéphane Tournier, dont l'intervention de ce soir a, une fois encore, permis de sauver de nombreuses vies, parmi lesquelles celle de votre serviteur. Monsieur Tournier, que pouvez-vous nous dire sur l'incroyable scène dont nous avons été témoins, il y a quelques minutes à peine ?

Contrairement à moi, Stéphane paraissait tout à fait dans son élément. C'est donc avec une parfaite aisance qu'il répondit par une demi-vérité convaincante. Il prétendit qu'un de ses « contacts » dotés de la Seconde Vision l'avait informé de cette effroyable tentative d'attentat et qu'il s'était contenté de suivre ses instructions pour anéantir la menace. Toutefois, comme on pouvait s'y attendre, le journaliste ne fut guère satisfait par ces explications, qui omettaient de parler d'un événement majeur impossible à ignorer, qu'il appela « le brouillard révélateur du destin ». Il semblait très fier de cette formule.

– S'agit-il d'une nouvelle manifestation de vos remarquables talents, ou peut-être d'un nouveau type de Changé qui aurait développé un pouvoir encore inédit ?

– Eh bien, c'est un phénomène étonnant, en effet, dont nous avons tous été témoins ce soir…

Je compris à son débit lent et un peu hésitant que Stéphane faisait de louables efforts  pour respecter mon désir d'anonymat, mais que pour une fois, il ne savait pas trop comment noyer le poisson. Je commençai à me dire qu'il n'y aurait pas d'échappatoire pour moi, ce jour-là, et que j'allais devoir rendre compte de mon implication dans toute cette histoire. Je sentis des larmes d'impuissance me monter aux yeux en constatant que la paisible période de ma vie où j'étais restée soigneusement cachée allait prendre fin. De terrifiants souvenirs de mon passé tentèrent de profiter de cet instant de faiblesse pour me submerger, mais je les repoussai fermement. Après tout, si j'avais pu survivre à ça, que pouvais-je encore craindre – si ce n'est, bien sûr, que ce cauchemar recommence… ? De toute façon, je n'avais pas le temps d'explorer les nouveaux chemins détournés de l'avenir qui s'étaient entrouverts après l'usage des Yeux de Vérité, pour Voir si l'un d'eux me permettrait de m'enfuir. Ce n'était décidément pas une soirée merveilleuse !

Résignée à prendre le risque malgré les nœuds que mon estomac semblait soudain s'amuser à faire, j'avançai vers Stéphane et les deux fichus types de la télé locale, mais je fus interrompue par un mouvement de foule assorti d'exclamations admiratives. Intriguée, je me retournai pour chercher quelle était l'origine de cette agitation. Je ne pus m'empêcher de m'exclamer à mon tour en découvrant la célébrissime Isadora Millefiori, l'Ange Bleu en personne, à quelques pas de moi.

Il faut dire qu'elle était impressionnante ! Elle était vêtue d'une de ces robes bleu nuit aux voilages vaporeux, presque éthérés, qu'elle affectionnait particulièrement porter sur scène et qui lui avaient valu son surnom. Sa sombre chevelure, relevée en un magnifique chignon aux multiples tresses, était parsemée de cristaux d'un bleu azur rappelant celui de ses yeux étincelants. A son approche, tous s'écartèrent spontanément pour lui céder le passage, sans essayer de la retenir pour lui demander un vulgaire autographe. Sa haute taille, son port altier et le demi-sourire énigmatique qu'affichait la plupart du temps son élégant visage, renforçaient encore le respect que son immense talent inspirait depuis le début de sa carrière de chanteuse.

Et sa voix quand elle s'adressa à Stéphane et au journaliste qui l'interviewait ! Même quand elle ne faisait que parler, on entendait comme l'écho d'un chant derrière la phrase la plus simple et la plus brève.

– Mon très cher Stéphane, comme je suis heureuse de vous voir ici ! Et pas seulement parce que vous venez de tous nous sauver d'un funeste destin, assura-t-elle en lui prenant les mains d'un geste un peu théâtral – une autre de ses habitudes, qu'on lui pardonnait bien volontiers grâce à sa réelle générosité de cœur. Quand je pense aux ignobles individus qui ont essayé de perpétrer un attentat aussi lâche ! Une bombe dans un drone lancé au milieu de tant d'innocents, faut-il être méprisable ! Si je ne me retenais pas, la colère et le dégoût me feraient tenir des propos tout à fait vulgaires !

Le journaliste crut pouvoir profiter d'une pause dans son envolée lyrique pour lui poser une question, mais à mon grand soulagement, il en fut pour ses frais. L'Ange Bleu ne semblait pas disposée à s'arrêter de sitôt ; toutefois, c'est avec un ton radouci qu'elle poursuivit son monologue. L'assistance était comme suspendue à ses lèvres teintées de rouge framboise, y compris moi. Elle exerçait une sorte d'irrésistible fascination.

– Bien que ce ne soit pas grand-chose en comparaison de l'héroïsme de Stéphane Tournier, je tiens moi aussi à faire preuve de courage en dépit des circonstances. Il y aura certainement une enquête menée par les vaillantes forces de l'ordre du pays pour déterminer qui sont les coupables de cette odieuse tentative d'attentat, mais en attendant, ne nous laissons pas intimider ! Je vous annonce donc que je maintiens mon concert. Je précise aussi que tous ceux qui préféreraient ne pas y assister et rentrer chez eux rejoindre leur famille seront intégralement remboursés sur simple demande de leur part. Allons, mon cher Stéphane, montrons l'exemple, si vous le voulez bien : avec votre amie, suivez-moi jusqu'au théâtre !

Elle nous ouvrit la voie dans la foule, au milieu des vivats et des applaudissements. Nous suivîmes son sillage sans nous faire prier, trop contents d'échapper ainsi à la curiosité journalistique.

 

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Je revais d'un autre monde

Posté par polnastef à 18:03 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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