30 juin 2015

PNJ IRL #4

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

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Pour enquêter convenablement sur ce mystère, je me munis d'un petit carnet et d'un crayon pour noter chaque indice que je relèverai. Au départ, j'avais aussi pris une loupe, comme l'héroïne détective de ma série de livres préférée, mais les remarques moqueuses de mes camarades me firent rapidement renoncer à cet accessoire. Il allait falloir que je me contente d'une approche plus discrète si je voulais éviter d'attirer l'attention de mes cibles...

Mes premières observations jouaient plutôt en ma faveur : le groupe des privilégiés – pour garder le secret si jamais mon carnet tombait entre de mauvaises mains, je les désignais simplement par la lettre « P » – était composé de beaucoup plus de filles que de garçons. Les ayant soigneusement comptés à trois reprises, j'inscrivis donc « P = 2 G + 7 F ». Statistiquement, cela augmentait mes chances de rejoindre leurs rangs et de me régaler de délicieux gâteaux !

En revanche, mon constat suivant me découragea un peu. Je me rendis en effet compte que tous les heureux élus étaient en dernière année d'études obligatoire, celle où l'on fêtait sa majorité et, surtout, à la fin de laquelle on recevait un petit pécule impérial avant de devoir quitter l'orphelinat pour vivre librement sa vie. On nous avait expliqué que si on avait le niveau pour s'engager dans des études supérieures, l'Empire pouvait accorder des prêts à taux très avantageux, voire octroyer des bourses aux individus particulièrement doués. Mais cela ne me concernait pas encore : il me restait un an et demi de cours avant d'accéder à cette fameuse dernière année... Autrement dit, je n'avais pas fini de lorgner avec envie la table des privilégiés !

Je m'étais résignée à attendre mon heure quand, quelques semaines plus tard, se produisit un événement qui remit tout en cause : l'une des filles de ma classe, Bilana, devint la huitième « F » des « P » dans mon petit carnet. Evidemment, je ne pouvais pas laisser passer une telle occasion d'en savoir plus. Cela tombait d'autant mieux que nous étions de bonnes copines. Pour être honnête, ce n'est pas que je recherchais activement son amitié, mais j'étais l'une des rares personnes à ne m'être jamais moquée d'elle, et je savais qu'elle m'appréciait pour cela.

La plupart des autres ne se montrait guère charitable avec cette pauvre Bilana. Il faut dire que son extrême naïveté et sa trop grande gentillesse faisaient d'elle une cible facile pour les lâches qui trouvent amusant de s'en prendre aux faibles. J'avais ces minables en horreur. Ils me faisaient penser à ceux qui avaient brutalement assailli mon village natal et qui s'étaient enfuis, la queue entre les jambes, pour éviter la punition qu'ils méritaient pour leurs crimes. Les méfaits de mes « camarades » n'étaient peut-être pas aussi graves, mais ils avaient le même état d'esprit : s'attaquer aux gens sans défense et s'arranger pour s'en tirer. Le reste n'était qu'une question de circonstances.

Je n'eus donc pas beaucoup de mal à interroger Bilana sur son nouveau statut de favorite de madame Hétaira. Au départ, elle tenta de résister en me disant que c'était un secret et qu'elle avait promis de n'en parler à personne d'extérieur au groupe des privilégiés. J'eus tôt fait de la convaincre que je ne voulais pas qu'elle me raconte tout, mais simplement qu'elle me donne quelques indices sur ce qui m'attendait, puisque je comptais tout mettre en œuvre pour en faire partie. Elle me révéla des éléments très intéressants que je m'empressai de noter dans mon précieux carnet de détective.

Apparemment, Giovan, l'un des deux garçons de la bande, s'était entiché d'elle et avait intercédé en sa faveur auprès de la directrice. Je n'en fus pas étonnée. Bilana était la plus jolie fille de notre classe, et elle avait surtout des « arguments » qui ne laissaient pas la gent masculine indifférente...

A ce que je déduisis de ses maladroites tentatives de ne pas trop m'en dire pour respecter sa promesse, il s'agissait d'un programme de sélection que madame Hétaira avait mis au point pour aider « les jeunes méritants » à entrer dans « la bonne société ». Bilana n'en savait pas davantage pour le moment, mais elle me répéta, au moins à quatre reprises, à quel point elle lui était reconnaissante de lui donner sa chance, alors qu'elle savait bien qu'elle n'était pas très intelligente. Désolée de voir qu'elle avait cette mauvaise opinion d'elle-même, je lui assurai qu'au contraire, c'était une chance pour les autres de connaître quelqu'un d'aussi gentil et généreux qu'elle. Elle fut si touchée qu'elle fondit en larmes et me serra dans ses bras en me promettant qu'elle me tiendrait au courant dès qu'elle en saurait plus et que, quand elle serait bien intégrée au groupe, elle parlerait de moi à la directrice. Elle m'affirma même qu'elle serait vraiment heureuse d'avoir une amie telle que moi auprès d'elle, ce qui m'émut à mon tour, si bien que nous finîmes par sangloter toutes les deux en échangeant un serment d'amitié et de soutien mutuels.

Il me fallut attendre deux interminables semaines avant que Bilana puisse enfin m'en apprendre plus sur le mystérieux programme de madame Hétaira. Cette fois, je n'eus même pas besoin de l'interroger plus ou moins subtilement. Elle était tellement surexcitée par l'expérience qu'elle avait vécue la veille qu'elle brûlait de tout me confier. En fait, le plus difficile fut de parvenir à remettre un peu d'ordre dans ce qu'elle me racontait, car elle sautait sans cesse d'un épisode à l'autre, revenait en arrière pour préciser un point qu'elle avait oublié, s'attardait sur un détail sans le moindre intérêt...

A ce que je compris, la directrice avait emmené son groupe de chouchous dans une soirée mondaine qui avait lieu dans une luxueuse demeure pas très loin de l'orphelinat. Ce dernier était en effet construit sur le flanc d'une colline un peu à l'écart d'un magnifique lac, où les citadins fortunés de Centralis s'étaient fait édifier de somptueuses résidences de vacances, à seulement une heure de glisseur de la capitale. C'est dans l'une d'elles que la fameuse soirée avait été organisée. A en croire Bilana, tout était absolument fantastique : la maison, le jardin, la piscine, la nourriture, les boissons, les tenues, bijoux, coiffures des riches invités... Il y avait même un groupe de musiciens, et des lumières de toutes les couleurs, et des statues devant des buissons, et plein de tableaux avec des gros cadres dorés, et des tapis trop beaux, et... Je parvins à interrompre cette description un peu trop complète à mon goût. Le bureau de madame Hétaira me suffisait largement à me faire une idée du luxe tapageur qui avait visiblement fasciné mon amie !

Je demandai à Bilana de me raconter ce qu'elle avait fait et non ce qu'elle avait vu. En assemblant les « pièces du puzzle » de son récit, je pus reconstituer à peu près le déroulement de la soirée. En fin d'après-midi, madame Hétaira avait réuni son petit troupeau de favoris. Elle leur avait fait servir une collation, puis les avait priés de revêtir les tenues qu'elle avait sélectionnées pour eux. J'eus du mal à détourner Bilana de son enthousiasme à propos de la robe qu'on lui avait choisie et à reprendre le cours de son histoire ! Une fois chacun paré de ses beaux atours, il y avait encore eu, avant le départ tant attendu, l'étape maquillage, l'étape coiffure, l'étape parfum et, enfin, l'étape du dernier rappel des consignes à respecter impérativement. Elles n'étaient pas très nombreuses, mais la directrice les faisait rabâcher sans cesse à ses protégés.

Un : ne pas trop parler, ni boire, ni manger.

Deux : être toujours souriant, poli et surtout très, très gentil.

Trois : obéir sans discuter aux ordres de madame Hétaira.

Quatre : garder le secret absolu par rapport à ceux qui ne faisaient pas partie du groupe des élus. A ces mots, Bilana parut un peu gênée, aussi m'empressai-je de la rassurer en lui affirmant que j'en serais très bientôt membre. Elle sembla soulagée et continua son rapport.

Ils étaient donc partis, une fois convenablement préparés, pour se rendre à une fête donnée par une personne riche et influente dont, en fait, ils ignoraient le nom et la qualité. Ils avaient été accueillis de façon charmante. On les avait fait danser, boire et manger – pas trop – puis des petits groupes s'étaient formés et dispersés dans la propriété. Bilana s'était alors retrouvée avec madame Hétaira, qui la surveillait de près, et une demi-douzaine d'hommes des plus aimables. Ils s'étaient confortablement installés sur des divans et des fauteuils et avaient devisé de choses et d'autres – enfin, surtout la directrice et ces messieurs, puisque Bilana avait veillé à appliquer scrupuleusement la première règle. Après environ deux heures de conversation, les autres les avaient rejoints petit à petit. Quand le groupe fut au complet, on prit congé très poliment et on retourna à l'orphelinat.

Une dernière merveilleuse surprise attendait Bilana. Chacun venait d'ôter sa belle tenue de soirée et de remettre ses vêtements quotidiens. Cependant, avant d'envoyer ses favoris dans leur chambre pour le reste de la nuit, madame Hétaira leur avait offert des cadeaux. A priori, c'était le cas à chaque sortie, sauf bien sûr pour ceux qui se seraient mal conduits, mais ce soir-là, tout le monde s'était bien comporté et avait donc droit à son présent. Fièrement, Bilana me montra le sien : une ravissante petite bague dont la directrice lui avait assuré qu'elle était plaquée en vrai or et incrustée de vrais éclats de diamant !

Les semaines suivantes, les « 10 P » participèrent ainsi à bon nombre de ces rendez-vous. Cela n'avait rien d'étonnant : la saison touristique battait son plein et les fêtes se multipliaient tout autour du lac. Bilana me fit le compte rendu de chaque soirée, ce qui n'était pas difficile puisque dans le fond, elles se ressemblaient toutes.

A force de parler toutes les deux et de partager un secret, nous finîmes par devenir très amies. J'avais presque l'impression d'avoir une sœur. Bilana m'offrit même la petite bague qu'elle avait reçue en cadeau suite à sa première soirée. Je voulus refuser, mais elle insista en disant qu'en échange, je pourrai lui donner le premier cadeau que j'aurai lorsque je rejoindrai enfin le groupe. D'ailleurs, elle avait parlé de moi à madame Hétaira, sans lui avouer qu'elle m'avait tout révélé, bien sûr, en raison de la règle numéro quatre ! Je fus très heureuse d'apprendre que la directrice avait répondu qu'elle allait étudier la question dans les semaines à venir, car il lui semblait qu'en effet, j'étais une fille sage et gentille comme elle en recherchait pour son « programme de rapprochement social ». J'avais bien fait de ne pas trop me plaindre des nouveaux menus de la cantine... Inutile de dire qu'à partir de ce moment, je fis en sorte de me montrer sous mon meilleur jour !

Tout s'annonçait donc sous les meilleurs auspices quand soudain, et sans que je comprenne pourquoi, la situation changea radicalement.

 

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Incursion dans un autre monde

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26 juin 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #5

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
DEBUT
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Le silence irréel de la foule dura encore presque une minute avant qu'on entende un bébé se mettre à crier et sa mère tenter de le calmer. Ce fut comme si un signal avait été donné aux autres personnes présentes. Certaines commencèrent à parler de ce qui venait de se produire, d'autres à pleurer à cause du choc qu'elles venaient de ressentir.

Près de nous, des exclamations s'élevèrent, de plus en plus nombreuses.

– Mais… C'est Stéphane Tournier !

– Quoi ? Où ça ? Oh oui, c'est bien lui !

– C'est le sauveur de la Terre ! Et il vient de nous sauver encore une fois !

– Vive Stéphane Tournier ! Vive notre héros !

Des gens applaudirent avec enthousiasme, mais je remarquai qu'aucun ne s'approchait pour serrer la main de leur sauveur. Même s'ils lui étaient reconnaissants de leur avoir sauvé la vie, ils n'arrivaient pas à surmonter leur peur du Regard du Vide. Je comprenais leur réaction, puisque moi aussi, autrefois…

Tout à coup, je sentis deux petits bras enlacer ma taille tandis qu'une voix angoissée s'élevait un peu plus loin derrière moi.

– Lulu, reviens ici tout de suite !

Baissant la tête, je découvris que ladite Lulu était une fillette d'une dizaine d'années, qui me fixait de ses grands yeux émerveillés et confiants. Sa mère l'ayant rappelée sur le même ton, elle me lâcha et se tourna vers elle.

– N'aies pas peur, Maman ! Je te l'avais bien dit, qu'une princesse viendrait nous sauver !

Il me fallut quelques instants pour réaliser que la « princesse », c'était moi, à cause de la spectaculaire robe de soirée que je portais ; puis quelques instants de plus pour saisir toutes les implications de cette phrase.

– Comment savais-tu que je vous sauverais ? Est-ce que tu avais déjà Vu ce qui vient de se passer ?

La petite fille acquiesça d'un signe de tête.

– Je vous ai vue dans mes rêves depuis plusieurs jours. Je l'ai dit à Maman, qu'il y aurait une bombe mais que je n'avais pas peur parce qu'une princesse allait tous nous sauver. Elle m'a dit que ce n'était qu'un rêve, mais je savais bien, moi, que ça allait se réaliser !

Une jeune femme au teint blême s'approcha.

– Allons, Ludivine, n'embête pas la dame et viens, nous allons rentrer à la maison, maintenant…

– Mais tu m'avais dit que tu voulais absolument que j'entende chanter l'Ange Bleu, Je veux pas rentrer tout de suite, moi !

– Tu sais, après ce qui s'est passé, je ne crois pas qu'elle va chanter ce soir…

– Mais si, je l'ai vue dans mes rêves, comme la princesse !

– Oh, tu ne vas pas recommencer avec ces histoires de rêves…

– Je ne pense pas qu'il s'agisse de simples rêves, intervint Stéphane. Il semble que votre fille soit en train de développer son don de Seconde Vision.

– Vous voulez dire que… ma petite fille est … une Changée ?

Son ton effaré me rappela de douloureux souvenirs que je croyais avoir effacés… Stéphane, lui, poursuivit la conversation sans paraître troublé ; au contraire, il affichait un grand sourire réjoui.

– Apparemment oui, des rêves prémonitoires sont souvent un signe que ce don est en phase de maturation. C'est merveilleux d'avoir cette chance !

– Vous… Vous trouvez ? demanda la mère d'un ton un peu moins effrayé.

– Mais bien sûr ! Rappelez-vous, c'est un Changé doté de la Seconde Vision qui a pu localiser la météorite autrefois ! Et ce soir, c'est grâce à mon amie qui a le même pouvoir que nos vies ont pu être sauvées !

– Eh bien… je… Si c'est vous qui le dites, Monsieur Tournier…

– Je vous assure, les porteurs de ce don sont de véritables héros qui peuvent empêcher de terribles catastrophes de se produire ! Tenez, je vous donne ma carte avec mon numéro privé : prenez le temps de réfléchir à tout cela, discutez-en avec votre talentueuse fille, et quand vous vous sentirez prêtes toutes les deux, appelez-moi pour que nous voyons ensemble comment aider Ludivine à maîtriser le fantastique pouvoir qu'elle a la chance d'avoir reçu.

– D'accord, très bien, je… nous allons y réfléchir.

– J'en suis très heureux, j'attends de vos nouvelles au plus vite, Madame… ?

– Nova. Sandra Nova.

– Madame Nova. En attendant, prenez bien soin de vous.

– Merci beaucoup, Monsieur Tournier, et… à bientôt, alors !

Mère et fille s'éloignèrent. J'étais stupéfaite de la tournure prise par les événements, mais avant que je puisse féliciter Stéphane pour sa convaincante intervention, il me demanda de Regarder le proche avenir de cette petite famille. Je m'exécutai et je pus, à sa grande joie, confirmer qu'il y avait une probabilité extrêmement élevée que la dénommée Sandra Nova le rappelle bel et bien d'ici trois ou quatre jours.

– Super ! s'exclama-t-il. Une nouvelle recrue aussi prometteuse, cela ne se rencontre pas tous les jours !

Je ne savais que penser de ce « recrutement ». Je ne remettais pas en cause la sincérité de Stéphane dans son engagement à faire mieux accepter les Changés au sein de la société, mais mon expérience personnelle me donnait envie de fuir et de me cacher, comme je l'avais fait depuis tant d'années…

 

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Je revais d'un autre monde

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22 juin 2015

PNJ IRL #3

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

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Des flammes. C'est ainsi que tout a commencé.

Au début, le feu ne m'a pas fait peur. C'était plutôt joli à regarder. Ça dansait et ça me réchauffait agréablement. Mais plus ça grandissait, plus il faisait chaud. Et puis, il y a eu la fumée. Elle m'a piqué le nez et la gorge. Alors, j'ai crié. Où étaient mes parents ? Pourquoi ne venaient-ils pour me réconforter et pour tout arranger, comme quand j'avais faim ou soif ou que mes langes étaient sales ou que j'en avais assez d'être seule dans mon berceau ? Maintenant, j'avais peur et j'avais mal. J'ai crié plus fort. Beaucoup plus fort. Mais ils ne sont pas venus. Ils ne sont plus jamais venus.

Des années plus tard, quand elle a estimé que j'étais en âge de comprendre, la directrice de l'orphelinat, madame Mispony, m'a expliqué que ce jour-là, nos ennemis de la Coalition avaient franchi la frontière, non loin du village où vivait ma famille, et que comme ils étaient très cruels – ça voulait dire vraiment très, très méchants et sans cœur – ils avaient tué presque tout le monde et mis le feu aux maisons. Parmi tous les gens qu'ils avaient ainsi massacrés – ça voulait dire tués très méchamment – il y avait mes parents. C'est pour cela qu'ils n'étaient pas venus à mon secours. Ils ne m'avaient pas abandonnée.

Par chance, une légion de nos braves soldats impériaux s'entraînait non loin du village. Dès qu'ils aperçurent la fumée de l'incendie, ces vaillants héros s'étaient précipités sur les lieux. Ils avaient mis en fuite leurs adversaires, qui étaient des lâches en plus d'être des monstres, s'énerva madame Mispony. Ils avaient alors essayé de sauver les rares villageois survivants. C'est leur courageux capitaine lui-même qui, entendant les cris d'un bébé, n'avait pas hésité à plonger dans une maison en flammes pour le sauver. C'est ainsi que j'avais miraculeusement échappé à la mort horrible qui m'attendait.

Encore toute émue par le récit de ce sauvetage héroïque, madame Mispony s'était bruyamment mouchée avant de désigner une boîte en carton posée sur son bureau, sur laquelle étaient inscrits mon prénom ainsi que la date de mon arrivée à l'orphelinat. Elle m'expliqua, avec un profond soupir de regret, que les habitants de ce malheureux village se tenaient un peu à l'écart des règles de notre glorieux Empire. Par exemple, mes parents ne s'étaient pas souciés de se faire légalement identifier ni de déclarer ma naissance. Peut-être avaient-ils fui la Coalition et avaient-ils eu peur de la réaction de l'administration impériale, en dépit des campagnes régulières d'accueil de réfugiés... Quoi qu'il en soit, le résultat était qu'on ne savait rien sur ma famille ni ses origines. La seule chose que j'avais hérité de mes parents, c'était mon prénom. Pour me le prouver, la directrice ouvrit la boîte et en sortit le maigre contenu : quelques vêtements de bébé et, surtout, une fine gourmette en or où étaient gravées quatre lettres : ALYA.

A ce moment précis, la première émotion bouleversante de ma jeune existence m'avait envahie. Ce petit bijou signifiait que non seulement mes parents ne m'avaient pas abandonnée, mais aussi qu'ils m'avaient profondément aimée. Parmi mes camarades, peu avaient eu cette chance...

Instinctivement, je tendis la main vers ce précieux témoignage d'une famille autrefois unie. Gentiment, madame Mispony me laissa le tenir quelques instants. Mes yeux étaient tellement pleins de larmes que ma vue était brouillée, mais en même temps, je me sentais heureuse. Je souriais tout en sanglotant. Quand je fus un peu calmée, la directrice me reprit doucement la gourmette et la remit dans le carton. Elle m'expliqua, là encore avec regret, que certains des pensionnaires de l'institution – elle ne prononçait jamais le mot d'orphelinat, je crois qu'il la rendait trop triste – risqueraient de me le voler si elle me le donnait maintenant. Il valait mieux attendre que je sois en âge de gérer moi-même ma vie hors de ces murs. Bien sûr, je fus déçue, mais je savais aussi qu'elle avait bien raison de se méfier...

Si nous avions su que le danger ne vient pas toujours de là où on regarde... Maintenant, je le sais, bien sûr. Je sais ce qui attend la petite fille innocente et naïve que j'étais, tout comme je sais que je ne peux plus rien changer à l'acte irréparable que j'ai fini par commettre. Lui aussi, il fait partie de moi, mais c'est encore un peu trop tôt pour ce souvenir...

Je laisse dériver un instant ma conscience désincarnée dans le doux flot de ces paisibles années d'enfance, emplie d'une infinie reconnaissance pour cette chère madame Mispony. Nous étions les enfants qu'elle n'avait jamais eus, et aussi longtemps qu'elle le put, elle vécut pour nous sans jamais penser à elle. Vous qui avez été ma mère, vous qui l'avez remplacée, je ne vous oublierai jamais.

Hélas, les années ont passé...

Et un jour, alors que j'étais à peine adolescente, l'administration impériale qu'elle admirait tant déclara que le temps était venu pour la directrice de l'orphelinat de prendre sa retraite et d'être remplacée par une autre : madame Hétaira.

Dire que ce fut un changement radical ne serait encore qu'un euphémisme. Pourtant, madame Hétaira n'avait pas vraiment une personnalité opposée à celle de madame Mispony. En fait, on aurait plutôt dit qu'elles n'appartenaient tout bonnement pas au même monde. Elles étaient absolument étrangères l'une à l'autre, et bien qu'elles parlaient la même langue, je ne pense pas qu'il leur était réellement possible de se comprendre. Le mode de pensée de l'une était, en quelque sorte, totalement imperméable à celui de l'autre.

Après les premières réticences inhérentes à ce changement de direction – dans tous les sens du terme – j'avoue que, comme les autres pensionnaires, je fus subjuguée par cette Femme. Elle était d'une beauté éclatante, d'une élégance insolente, d'une intelligence manipulatrice. Elle maîtrisait à la perfection l'art de se vêtir et de se maquiller pour sublimer le moindre de ses atouts et effacer complètement un éventuel défaut, défaut qui ne pouvait de toute façon qu'être insignifiant face à tant de splendeurs. Bien vite, elle devint notre idole, notre modèle, celle à qui il fallait plaire.

Tant d'admiration béate aida beaucoup madame Hétaira à faire passer ce qu'elle appelait « les nécessaires petites réformes du système ». Elle en parlait toujours d'un ton solennel et avec des accents désespérés dans la voix, pour mieux nous convaincre que tout cela était imposé par une force extérieure qu'elle appelait « l'autorité administrative », dont elle prétendait n'être que l'infortunée messagère. Comment aurions-nous pu lui en vouloir ? Elle n'y était pour rien, ce n'était pas de sa faute !

Elle nous embobina si bien qu'aucun de nous ne se demanda comment faisait madame Mispony...

Pourtant, quelques mois à peine après le départ de l'ancienne directrice qui lui avait voué tant d'années de sa vie, l'orphelinat était devenu presque méconnaissable. Le plus flagrant, c'était lors des repas. Le pain avait progressivement remplacé brioches et gâteaux, le jus de fruits frais du matin était de plus en plus dilué, et il fallait chercher la viande et les légumes sous les tas de pommes de terre, pâtes ou riz qui, en revanche, étaient servis en abondance avec toujours la même sauce insipide. Le pire, c'était le soir, avec l'institution de la redoutable « soupe de restes » à l'aspect et au goût incertains. Elle se buvait très chaude, sous peine de former une croûte douteuse en refroidissant.

Toutefois, si madame Hétaira parlait avec des trémolos dans la voix de ces terribles mais inévitables restrictions budgétaires imposées à tous, elle était mystérieusement épargnée par leurs effets. Ainsi, le bureau de la direction, autrefois meublé avec simplicité, était désormais paré d'un luxe assez clinquant. Outre les épais tapis et les fauteuils confortables, des dorures avaient fait leur apparition un peu partout. Ce n'était plus un bureau mais un écrin destiné à auréoler d'or et de splendeur l'étincelante propriétaire des lieux. Y entrer vous donnait l'impression que vous alliez rencontrer une fabuleuse princesse et non la directrice d'un petit orphelinat de province.

Mais d'autres changements, s'ils étaient moins visibles, étaient peut-être plus profonds encore. Je ne sus pas exactement quand ni avec qui cela commença. Les premiers signes que je remarquai ne me parurent pas très significatifs. Parmi mes camarades, je vis d'abord une fille arborer fièrement une parure de bijoux, une autre une très jolie robe – avec les chaussures assorties ! – puis un garçon se vanter de sa nouvelle montre perfectionnée...

Ce favoritisme attira vraiment mon attention quand fut instauré le double service au réfectoire. Si la majorité d'entre nous se contentait d'une nourriture simple et bourrative,  quelques privilégiés, à une table soigneusement séparée des autres, se voyaient servir des plats appétissants et, surtout, des desserts dont la vue et l'odeur me faisaient saliver. Evidemment, personne ne se rebella contre cette discrimination : nous avions tous bien trop envie de faire partie des heureux élus sur des critères qui, s'ils demeuraient en grande partie secrets à mes yeux, semblaient basés sur la capacité à rentrer dans les bonnes grâces de madame Hétaira... mais comment ?

J'allais tant regretter de découvrir la réponse à cette question...

 

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Incursion dans un autre monde

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19 juin 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #4

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
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Sa mission accomplie, Stéphane referma aussitôt les yeux, pour ne pas risquer de toucher autre chose par le terrifiant pouvoir du Regard du Vide.

Je sentis mon cœur se serrer à l'idée de ce qu'il me restait à faire, mais je ne pouvais plus reculer. Comme je l'ai dit, ma décision était prise. Je devais aller jusqu'au bout même si cette fois, je ne pouvais pas Voir quelles seraient les conséquences de mon choix.

– Attends, ce n'est pas fini. Ton don doit encore servir.

Je lui orientai de nouveau la tête, très vite, pour qu'il n'ait pas le temps de comprendre.

– Maintenant ! lui intimai-je pour la seconde fois.

Il rouvrit les yeux. Je sentis son sursaut de terreur quand il découvrit qu'ils étaient rivés dans les miens.

Par réflexe, il essaya de les refermer, mais c'était inutile.

Je lus l'incompréhension sur son visage lorsqu'il réalisa qu'il en était incapable, puis l'étonnement quand il se rendit compte que je ne disparaissais pas. Ce fut à mon tour de le serrer dans mes bras pour l'apaiser. Les premières fois sont souvent angoissantes.

Nous observâmes dans les yeux l'un de l'autre cet étrange phénomène que j'étais peut-être la seule à connaître sur la planète entière. Les cercles bleus de la Seconde Vision et les cercles rouges du Regard du Vide laissèrent la place à des cercles d'un violet éclatant. Autrefois, quelqu'un les avait baptisés « Yeux de Vérité », et je chérissais ce nom autant que la personne qui l'avait créé…

– Ne t'en fais pas, tout va bien, murmurai-je à Stéphane.

J'espérais que cela suffirait à le rassurer face à la suite des événements. Je n'allais pas tarder à le savoir : cela commençait.

Des volutes d'une espèce de brume mauve s'enroulèrent autour de nous, s'étendant progressivement. Evidemment, elle n'avait rien d'une brume ordinaire, mais faute de trouver un terme plus approprié, j'avais pris l'habitude de l'appeler ainsi. Elle était presque imperceptible, et pourtant incroyablement lumineuse ; mais ce n'était là que la moindre de ses extraordinaires caractéristiques.

Au fur et à mesure de son extension, c'était comme si notre champ de vision s'élargissait, alors qu'en même temps, nous voyions toujours par nos yeux. J'étais familière de cet effet de surimpression, assez similaire à celui de mon don. En revanche, le pauvre Stéphane y était confronté pour la première fois. Il tentait vaillamment de faire face, mais je pouvais sentir le léger tremblement qui l'agitait et le halètement de son souffle. Compatissante, je parvins à lui caresser doucement le dos d'une main. A ce stade, nous ne pouvions quasiment plus contrôler nos corps, et parler était totalement impossible. Le pouvoir des Yeux de Vérité était trop fort. Nous ne pouvions que nous abandonner à cette irrésistible vague qui nous emportait.

Nous n'étions d'ailleurs pas les seuls à être affectés. La brume recouvrait désormais toute la place et s'infiltrait dans les rues et les bâtiments adjacents. Tous ceux qu'elle touchait s'immobilisaient, les yeux écarquillés. Un pesant silence s'était installé.

L'attente ne serait plus très longue, à présent.

Le signe que je guettais se manifesta environ deux minutes plus tard. Dans les yeux de Stéphane, les cercles violets s'assombrirent l'espace d'une seconde, puis se mirent à briller d'une lumière si intense qu'elle frôlait la limite du supportable.

A cet instant, la Vérité déferla sur nous tous, et chacun Vit ce qui aurait dû se produire.

Au milieu des hurlements d'effroi, le drone heurta le sol et explosa dans un fracas épouvantable. Des dizaines de personnes moururent sur le coup, et beaucoup plus encore furent profondément blessées dans leur chair. La souffrance avait rejoint la peur.

Là où l'engin avait frappé, il n'y avait plus que des corps gisant sans vie, des membres arrachés, des gargouillis sanglants. Un peu plus loin, des râles et des gémissements s'élevaient dans l'air. Plus loin encore, ceux qui pouvaient se relever se mettaient à pleurer et à crier ou restaient hébétés, écrasés par l'horreur et l'incompréhension.

Partout régnaient la douleur et le désespoir.

Et puis, aussi soudainement qu'elle avait commencé, la Vision s'acheva. Chacun sut, avec une certitude absolue, que ce à quoi il venait d'assister aurait véritablement dû être son destin. Quand on était touché par le pouvoir des Yeux de Vérité, il était ensuite impossible de mentir sur ce qu'on avait Vu, même des années après.

Les yeux de Stéphane et les miens redevinrent humains. La brume se dissipa sans laisser la moindre trace, nous rendant le contrôle de nous-mêmes.

 

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Je revais d'un autre monde

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15 juin 2015

PNJ IRL #2

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

DEBUT

DEBUT ALTERNATIF

 

Je devinai une silhouette masculine à travers les branches.

– Je vous en prie, noble voyageur, venez à mon secours !

L'homme s'arrêta.

– Ah, je crois que j'ai trouvé ce que je cherchais. Reste à vérifier que cet endroit convienne vraiment pour ce que j'ai à faire...

Au lieu de s'approcher de moi et d'engager la conversation, il parut se figer sur place. Un peu perturbée par son attitude, je sortis de ma cachette et m'avançai vers lui. Peut-être ne m'avait-il pas bien vue ou entendue... Mais j'eus beau me tenir juste devant lui, il demeura immobile. Néanmoins, cela ne m'inquiéta pas vraiment. Parfois, certains voyageurs se comportaient de manière inhabituelle, passant sans me parler, ou tenant des propos incohérents comme s'ils s'adressaient à quelqu'un d'invisible, ou encore s'évanouissant soudainement dans les airs : depuis le temps que j'étais là, j'en avais vu, des gens bizarres ! Heureusement, la plupart se contentait de faire ce que j'espérais et repartait avec toute ma reconnaissance et le précieux anneau hérité de mon père.

Toutefois, en examinant mieux l'homme qui me faisait face, je dus convenir que je n'avais encore jamais eu affaire à quelqu'un comme lui. Ses vêtements, déjà, ne correspondaient à aucune classe de ma connaissance. J'aurais été bien en peine de dire s'il s'agissait d'un guerrier, d'un archer, d'un voleur, d'un paladin, d'un sorcier ou autres. Mais plus encore que son long manteau inidentifiable en cuir noir et clouté, ce qui attira mon attention fut le mystérieux accessoire qu'il portait sur son visage, apparemment accroché par une fine structure passant sur le nez et fixée derrière chaque oreille, laquelle structure servait à maintenir devant ses yeux deux morceaux de verre si foncé que je me demandai comment il parvenait à voir à travers.

Mon examen fut interrompu quand l'inconnu recommença à bouger, ou plus exactement à sourire d'un air satisfait puis à parler de choses que je jugeai incompréhensibles.

– C'est parfait, exactement ce que je pensais ! Ce coup-ci, je vais vraiment frapper fort, et ce grâce à toi, malgré ton air effrayé.

Enfin, il s'adressait à moi ! Je décidai de passer outre ses paroles dénuées de sens et d'arriver directement au vif du sujet.

– Mon jeune frère Cadwell a été capturé par un groupe de bandits dans une petite grotte en contrebas d'ici, près des ruines d'un ancien temple au bord du lac. Je vous en supplie, noble voyageur, sauvez mon pauvre petit frère de ces ignobles bandits, car je n'ai plus que lui au monde ! Je vous promets que vous serez largement récompensé !

Mais cette fois encore, l'homme ne réagit pas comme prévu.

– Je suis désolé, mais je ne suis pas ici pour sauver ton petit frère. J'ai un projet totalement différent, et en fait, c'est toi qui vas m'aider à le réaliser.

Quelque chose dans le ton de sa voix, où la conviction se teintait de compassion, fit naître en moi un pénible sentiment de malaise que j'eus beaucoup de mal à analyser. C'était comme l'écho d'un souvenir oublié. Malgré tous mes efforts, je fus incapable de me remémorer de quoi il s'agissait, mais j'avais la certitude que c'était un événement terrible, bien pire que l'éternelle capture de Cadwell par des bandits.

– Si cela peut te rassurer, reprit l'étranger en m'arrachant à mes pensées confuses, sache que tu vas contribuer à sauver des dizaines de milliers de personnes de leur esclavage vidéoludique, au moins pendant quelques jours, voire définitivement pour certaines d'entre elles, quand elles verront à quel point leur précieux jeu peut échapper au contrôle de ses créateurs !

Je ne sus pas quoi répondre à ce charabia auquel je n'avais rien compris. En revanche, après le brusque malaise qui m'avait envahie, je commençai à me rassurer un peu. De toute évidence, cet homme était fou. Il ne voulait pas sauver Cadwell, eh bien tant pis : d'innombrables autres s'en chargeraient. D'ailleurs, l'archère de tout à l'heure ne tarderait sans doute plus à revenir, accompagnée de mon cher petit frère.

Mais alors que l'espoir revenait dans mon cœur, l'étrange individu dont on ne voyait pas les yeux derrière son attirail posa sa main gantée de noir sur mon épaule, puis il se pencha vers moi pour m'embrasser sur le front...

... et tout s'effaça.

Où suis-je ?

Pourquoi fait-il aussi sombre ?

Non.

Ce n'est pas l'obscurité. C'est le néant.

Je n'ai plus d'yeux pour voir, plus d'oreilles pour entendre. Mon corps a été anéanti. Il n'y a plus que mon esprit perdu qui a peur de comprendre...

Brusquement, une flambée de panique. Où est Cadwell ? Où est mon petit frère chéri ?

Le calme revient avec la connaissance. Si j'avais eu le choix, j'aurais préféré l'ignorer, mais ai-je jamais eu le choix ?

Cadwell n'est pas réellement mon frère. Je n'ai pas réellement de frère. Je ne suis pas réellement cette fille effrayée qui se cache derrière un rocher en attendant de l'aide, encore et encore et encore...

Comme si cette pensée était la clef de ma mémoire, tous mes souvenirs se déversent en même temps dans mon esprit et le submergent, impuissant, sous leur flot énorme.

Je sens que je suis sur le point de perdre définitivement la raison. Ce n'est peut-être pas si grave ? Et si c'était agréable de laisser se dissoudre sa lucidité, de voguer sans but et sans volonté ? Comme il est tentant d'échapper à la cruauté de la vérité !

Tandis que je m'enfonce doucement dans le paisible renoncement de la folie, quelque chose se débat à la surface de ce qui me reste de conscience. J'essaie de l'ignorer pour continuer à sombrer, mais c'est comme l'insupportable bourdonnement d'un insecte. Malgré moi, mon attention se focalise sur ce petit bruit agaçant qui répète sans cesse les mêmes sons : a-l-y-a a-l-y-a a-l-y-a...

ALYA ! C'est mon nom, mon vrai nom, celui de ma vie réelle, d'avant tout ce qui... Stop ! Je ne veux plus perdre pied et me noyer dans l'oubli ! Si je veux redevenir pleinement MOI, il faut que je remette de l'ordre dans mes souvenirs éparpillés, que tout recommence par le commencement...

 

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Incursion dans un autre monde

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12 juin 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #3

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
DEBUT
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En attendant l'heure fatidique, qui devait avoir lieu juste avant le début du fameux concert de l'Ange Bleu, il décida de me faire partager un peu de sa « vie luxueuse ». J'acceptais avec plaisir. Nous étions tous les deux conscients que cette soirée serait peut-être notre dernière, alors pourquoi se priver d'un moment agréable ?

– D'abord le dîner ou la robe ? me demanda-t-il plaisamment.

Je fis mine de me plonger dans une intense réflexion.

– Hum… Le dîner ! Comme ça, je serai sûre de rentrer dans la robe.

– Dans ce cas, je te propose de faire monter quelque chose, pour profiter de la vue magnifique qu'on a du balcon.

Cette fois, c'est vraiment le service d'étage qui frappa à la porte, une vingtaine de minutes plus tard. Il était encore un peu tôt pour un dîner, mais cela n'avait pas empêché les cuisines de nous préparer ce que nous avions commandé. Pourtant, l'appétit des Changés était légendaire, et le plateau était si bien garni qu'on aurait plutôt cru qu'il avait été préparé pour quatre ou cinq convives – mais à la fin, il ne resta plus une miette de toute cette délicieuse nourriture.

Ce copieux repas m'avait donné l'énergie d'affronter ce qui nous attendait dans à peine une heure. De toute évidence, il en allait de même pour Stéphane, qui se leva d'un bond, effectua quelques pas de danse et me tendit le bras.

– Alors, ma chère Chloé, prête pour une nouvelle robe ?

– Toujours ! lui répondis-je en riant.

– Parfait ! Pour fêter ça, je vais aussi m'offrir un nouveau costume, et c'est toi qui le choisiras !

– Houlà, tu prends des risques en me demandant une chose pareille !

Il redevint soudain sérieux.

– Je te l'ai dit : je te fais entièrement confiance.

Et puis, bien sûr, il se remit à rire en voyant qu'il avait encore réussi à me faire rougir.

C'est donc tous deux vêtus de neuf, Stéphane dans un costume « élégant mais plus original que ce qu'il portait d'habitude », selon ses dires, et moi dans une robe de star que je n'aurais jamais imaginé porter un jour, que nous nous rendîmes à notre rendez-vous fatidique. Finies, les plaisanteries ; nous étions tous les deux extrêmement concentrés sur la mission que nous nous étions fixée.

Malgré la tension que je ressentais, j'étais contente que ni l'un ni l'autre, nous n'ayons proposé de fuir pour sauver nos vies, en abandonnant celles de tant d'autres derrière nous. A présent, nous n'avions plus le choix. Il nous fallait réussir ou mourir.

Il y avait foule sur la place entre l'hôtel et l'opéra, surtout dans la zone où avait été installé l'écran géant où allait être retransmis gratuitement le récital, selon la volonté de l'Ange Bleu, dont la générosité était aussi célèbre que sa voix exceptionnelle.

Le soir commençait tout doucement à tomber. L'air était encore chaud, mais une légère brise annonçait la fraîcheur bienvenue de la nuit. Cela aurait vraiment pu être une soirée merveilleuse…

Je sentis les battements de mon cœur s'accélérer. Le moment était tout proche. Je déclenchai ma Seconde Vision.

Prenant Stéphane par la main, je le menai jusqu'à l'endroit où allait se jouer notre unique chance de survie. Là, je Vis que personne ne nous bousculerait, malgré les événements qui allaient se déclencher.

Le bruit ambiant était si fort que pour être sûre qu'il m'entende, je me serrai contre lui, sur la pointe des pieds, la bouche tout contre son oreille. Dans un réflexe protecteur, il referma ses bras autour de moi.

– C'est pour très bientôt, lui soufflai-je.

– Montre-moi, me répondit-il en fermant les yeux.

D'une main, je lui tournai légèrement la tête vers la gauche, puis lui relevai le menton jusqu'à atteindre l'angle exact où l'objet allait arriver dans moins d'une minute. Le souffle de Stéphane devint plus lent et profond, signe de son intense concentration.

Je lui tournai le dos, mais mes Yeux changés Virent quand même la petite tache sombre apparaître dans le ciel et grossir progressivement. Autour de nous, quelques personnes la repérèrent. Les exclamations se firent de plus en plus nombreuses, d'abord curieuses puis inquiètes, tandis que l'engin se rapprochait. On le distinguait désormais assez pour y reconnaître un gros drone.

Je sentis le corps de Stéphane se crisper contre le mien.

– Pas encore, lui indiquai-je à l'oreille.

Des cris de panique s'élevèrent ici et là. Des gens se mirent à courir pour tenter de s'enfuir de la place. Il devenait évident que le drone avait des intentions hostiles et qu'il n'allait pas tarder à s'écraser au milieu de la foule.

– Pas encore, répétai-je. Encore quelques secondes.

La panique se généralisa. Le sifflement du moteur de l'engin s'amplifia rapidement, sans toutefois parvenir à couvrir les hurlements d'angoisse de ceux qui se rendaient compte qu'il était trop tard pour prendre la fuite.

– Maintenant !

Il ouvrit les yeux. Des yeux entièrement noirs, dans chacun desquels étincelaient deux fins cercles d'un rouge extrêmement vif. Des yeux qui fixèrent inexorablement l'engin de mort qui se précipitait vers ses victimes.

Brusquement, il n'y eut plus aucun bruit de moteur ni rien de menaçant dans le ciel. Le drone avait été anéanti.

 

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Je revais d'un autre monde

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08 juin 2015

PNJ IRL #1

Une nouvelle inspirée de l'univers de Fabien Fournier, plus particulièrement de Néogicia et de Noob, mais qui peut aussi se lire sans connaître ces deux oeuvres.

Le destin étrange d'un... personnage de jeu vidéo ?

Pour les néophytes : PNJ = "personnage non joueur" d'un jeu vidéo, qui donne généralement une quête au héros incarné par le joueur et répète toujours les mêmes phrases.
IRL = "in real life" ("dans la vie réelle")

 

Il existe un début alternatif : CLIC !

 

La route serpentait parmi les arbres, montant et descendant au rythme des collines boisées de cette région peu habitée d'Olydri. Les mille petits bruits de la forêt formaient exactement l'ambiance sonore qu'on s'attendait à trouver dans un endroit de ce genre. Un autre son, plus régulier, s'adjoignit progressivement aux autres, d'abord à peine audible puis de plus en plus fort : les pas de quelqu'un marchant à vive allure malgré son lourd équipement.

– Je vous en prie, noble voyageur, venez à mon secours !

Le guerrier s'arrêta brusquement, dans un cliquetis d'armes et d'armure. Intrigué, il regarda autour de lui, à la recherche de l'origine de cette supplique. Surmontant ma peur, je sortis de derrière le gros rocher où j'avais trouvé refuge et je m'avançai vers lui.

– Que vous arrive-t-il ? me demanda-t-il lorsque je fus à sa hauteur. Vous avez l'air d’être bien effrayée !

– C'est une longue histoire... Voulez-vous que je vous la raconte ?

– Bien sûr, dites-moi tout, accepta-t-il.

– Tout a commencé il y a environ six semaines, lorsque mes parents sont morts. Je travaille depuis plusieurs années près de Fructalis, la capitale de la plus grande région agricole de l'Empire, comme gouvernante pour les enfants d'un riche propriétaire, mais dès que j'ai appris la triste nouvelle, je suis retournée dans mon village natal pour m'occuper de mon jeune frère Cadwell, qui est de presque douze ans mon cadet. Nous avons convenu qu'il valait mieux qu'il vienne vivre avec moi, au moins jusqu'à ce qu'il atteigne sa majorité, l'année prochaine. Nous avons donc décidé de vendre la petite maison et tous les biens de nos parents, afin de finir de payer ses études et de l'aider à démarrer sa vie d'adulte. L'affaire a été conclue hier, aussi avons-nous pris la route ce matin pour rallier Fructalis, à quelques jours de marche.

Je dus m'essuyer les yeux avant de continuer.

– Quand je prenais cette route pour rendre visite à ma famille, j'avais l'habitude de passer la nuit dans une petite grotte en contrebas d'ici, près des ruines d'un ancien temple au bord du lac. Mais cette fois... nous étions attendus par des bandits ! Je suis sûre que quelqu'un du village est de mèche avec eux et qu'il les a prévenus que nous transportions une importante somme d'argent. Quand nous sommes arrivés tout près de la grotte, ils en sont sortis tout à coup pour nous détrousser et sans doute nous assassiner ensuite ! J'ai réussi à leur échapper je ne sais trop comment, mais hélas, ils ont capturé Cadwell ! Je crois qu'il est encore en vie, parce que ces maudits bandits m'ont crié qu'ils me le rendraient si je leur donnais tout mon argent, mais je sais bien que si je leur obéis, ils nous tueront tous les deux...

Je saisis la main du guerrier d'un geste implorant.

– Je vous en supplie, noble voyageur, sauvez mon pauvre petit frère de ces ignobles bandits, car je n'ai plus que lui au monde ! Je vous promets que vous serez largement récompensé !

– J'accepte de vous aider. Ne vous inquiétez pas, je vais me charger de ces bandits et libérer votre frère, déclara le guerrier, à mon grand soulagement.

Sans attendre, il se dirigea vers le sentier qui descendait jusqu'au lac, non loin du rocher qui me servait de cachette. En arrivant à peu près à mi-hauteur de la colline, il s'accroupit et disparut aussitôt de ma vue. Ce devait être un grand expert en furtivité ! Je commençai à me sentir rassurée : sans nul doute, cet homme était de taille à venir à bout des bandits et à me ramener mon frère sain et sauf !

Effectivement, je n'eus pas très longtemps à patienter avant de voir leurs deux silhouettes remonter le sentier. Je sentis une joie immense envahir mon cœur, après la peur intense qui m'avait tant fait trembler. Lorsqu'ils furent près de moi, je serrai très fort mon cher Cadwell dans mes bras. Cette fois, c'étaient des larmes de joie qui coulaient sur mes joues.

Je me tournai ensuite avec reconnaissance vers notre sauveur.

– Je vous remercie infiniment pour votre aide, noble voyageur. Veuillez accepter cet argent, dis-je en lui donnant une partie de la somme que je transportais. Mais surtout, je voudrais vous offrir ce précieux anneau qui appartenait à notre père. Il l'utilisait quand il partait travailler aux champs, car ce bijou permet à son porteur de retrouver ses forces très rapidement.

Le guerrier examina la bague et sembla la trouver à son goût.

– Regardez-moi cette petite merveille ! Plus 100 en régénération de vigueur et plus 500 points de vigueur, voilà qui va m'être bien utile en combat ! s'exclama-t-il d'un ton joyeux. J'ai bien fait de chercher cette quête cachée dans ce coin perdu !

Il reprit sa route, s'éloignant de son pas rapide, son imposante hache à deux mains cliquetant dans son dos contre sa lourde armure de métal.

Peu de temps après son départ, une angoisse familière me noua soudainement l'estomac. Cadwell n'était plus à mes côtés. Je ne précipitai derrière le rocher, haletante de terreur. Bientôt, j'entendis un bruit de pas s'amplifier au milieu des mille petits bruits de la forêt. Ils étaient plus légers que ceux du guerrier. Une femme, vêtue d'une souple armure de cuir, apparut dans mon champ de vision. Une branche d'arc et un carquois rempli de flèches dépassaient derrière son épaule.

– Je vous en prie, noble voyageuse, venez à mon secours !

La femme s'arrêta net. Méfiante, elle s'empara de son arc et y encocha une flèche avant d'examiner les alentours, à la recherche de l'origine de cette supplique. Surmontant ma peur, je sortis de derrière le gros rocher où j'avais trouvé refuge et je m'avançai vers elle.

– Que vous arrive-t-il ? me demanda-t-elle lorsque je fus à sa hauteur. Vous avez l'air d’être bien effrayée !

– C'est une longue histoire... Voulez-vous que je vous la raconte ?

– Désolée, mais je n'ai pas le temps. Dites-moi simplement en quoi je pourrais vous aider.

– Mon jeune frère Cadwell a été capturé par un groupe de bandits dans une petite grotte en contrebas d'ici, près des ruines d'un ancien temple au bord du lac.

Je saisis la main de l'archère d'un geste implorant.

– Je vous en supplie, noble voyageuse, sauvez mon pauvre petit frère de ces ignobles bandits, car je n'ai plus que lui au monde ! Je vous promets que vous serez largement récompensée !

– J'accepte de vous aider. Ne vous inquiétez pas, je vais me charger de ces bandits et libérer votre frère, déclara l'archère, à mon grand soulagement.

Sans attendre, elle se dirigea vers le sentier qui descendait jusqu'au lac, non loin du rocher qui me servait de cachette. Avant de l'emprunter, je la vis faire quelques pas dans le sous-bois et se pencher pour ramasser une plante rare, qu'elle rangea soigneusement dans son sac. Elle devait pratiquer l'alchimie, en déduisis-je. Elle entama ensuite la descente, son arc de nouveau à la main, prête à décocher une flèche au premier ennemi qui se présenterait. Elle comptait sûrement jouer sur l'effet de surprise, car je la vis quitter le sentier et s'enfoncer sous le couvert des arbres, où elle disparut presque aussitôt telle une ombre. Je commençai à me sentir rassurée : sans nul doute, cette femme était de taille à venir à bout des bandits et à me ramener mon frère sain et sauf !

Cependant, avant qu'elle ne revienne victorieuse de sa mission, une angoisse familière me noua soudainement l'estomac. Un lointain bruit de pas venait en effet de se faire entendre. Ce qui se produisit aurait peut-être dû m'étonner, mais cela m'était déjà arrivé tant et tant de fois que cela me paraissait curieusement habituel ; une routine changeante, en quelque sorte. Je me disais parfois, le temps d'une brève et déplaisante pensée, que c'était le résumé de mon existence entière...

Tandis que le son des pas sur la route s'amplifiait parmi les mille petits bruits de la forêt, mon être se dédoubla. Une version de moi resta près du sentier qui menait à la grotte, emplie de l'espoir grandissant de revoir mon petit frère sain et sauf. L'autre version, haletante de terreur, se précipita derrière le gros rocher qui me servait de refuge. Il m'était arrivé d'avoir jusqu'à plusieurs dizaines de versions différentes simultanément. Je m'étais alors sentie comme prisonnière d'un maelstrom d'émotions intenses allant de l'angoisse la plus absolue jusqu'au bonheur le plus complet, en passant en même temps par toutes les phases de l'espoir. Cette expérience n'avait pas été à proprement parler douloureuse, mais assez dérangeante pour que j'ai l'impression d'une libération quand elle avait pris fin, bien que dans les faits, je sois toujours condamnée à revivre indéfiniment ma routine changeante.

 

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Incursion dans un autre monde

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05 juin 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #2

Roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...
DEBUT

 

Environ deux heures après ces événements, j'entrai dans le vaste hall de l'hôtel le plus chic de la ville. D'un pas nonchalant de touriste, mais sans marquer la moindre hésitation, puisque je ne savais que trop bien où j'allais, je me dirigeai vers les ascenseurs. A l'occasion du concert tant attendu et de la foule de riches visiteurs qu'il attirait, la Direction avait apparemment engagé quelques grooms, que je ne pus m'empêcher de trouver vaguement ridicules dans leurs costumes à l'ancienne.

– Quel étage, Madame ?

– Le dernier, merci. Suite 927.

Durant la montée, le groom sembla se demander qui était cette femme qui tenait tant à son anonymat qu'elle gardait ses lunettes de soleil à l'intérieur, mais cela ne m'inquiéta pas. Il m'oublierait sans doute presque aussitôt que je serais sortie de la cabine. Depuis deux jours qu'il avait été embauché, il avait dû être confronté à des gens infiniment plus excentriques que moi !

C'est seulement quand je fus arrivée devant le numéro 927 que j'ôtai mes lunettes. Par habitude, je pris le temps de les ranger soigneusement dans mon sac. Pendant une poignée de secondes, je fus comme paralysée face au tournant qu'allait prendre ma vie, après tant d'années passées à me cacher. Je finis par hausser les épaules. Inutile de tergiverser plus longtemps. De toute façon, ma décision était prise depuis l'instant où j'avais Vu. Si je les laissais faire ça, je ne pourrais plus jamais me regarder dans un miroir. Alors à nous deux, monsieur le héros de l'humanité !

Je pris une grande inspiration pour me donner du courage, puis je frappai à la porte de la chambre. Quatre coups brefs qui risquaient de sceller mon destin.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda une voix masculine dans la chambre.

– Service d'étage, un cadeau de la part de la Direction pour monsieur Tournier, répondis-je aussitôt.

Je savais que c'était le moyen le plus simple pour qu'il ouvre la porte. Evidemment, je ne m'étais pas trompée. J'entendis un bruit de verrou et la porte s'ouvrit en grand.

– C'est très gentil de… commença-t-il.

Sa voix mourut quand il découvrit mes Yeux. Il resta immobile un moment, abasourdi.

Je me fis la réflexion bizarre qu'il avait l'air plus doux que sur les photos et les vidéos où il apparaissait régulièrement. C'était peut-être dû à ses cheveux châtains un peu ébouriffés, à sa barbe naissante ou à l'expression étonnée de ses yeux bleu-gris, mais en tout cas, à cet instant, je sentis s'alléger le pesant fardeau qui m'écrasait depuis que j'avais Vu. Au moins, je ne serais pas seule.

– Voilà un cadeau des plus inattendus, finit-il par articuler. Je t'en prie, entre.

Je ne fus pas surprise par son tutoiement, avec ce que nous avions en commun !

Il verrouilla immédiatement la porte derrière moi. Malheureusement, sa méfiance non plus ne me surprit pas…

Un silence s'installa entre nous. Ni l'un ni l'autre, nous ne savions par où commencer. Finalement, ce fut lui qui se lança.

– Je suppose que tu sais qui je suis, mais bien que je connaisse un certain nombre de personnes dotées de la Seconde Vision, je ne crois pas que tu en fasses partie.

–  Oh oui, pardon pour mon impolitesse ! m'exclamai-je, rougissante. Je m'appelle Chloé. Chloé Dupuis.

– Ravi de te rencontrer, Chloé. Mais dis-moi… est-ce une simple visite de courtoisie ou y a-t-il… disons… une autre raison ?

– J'en suis désolée, mais il ne s'agit pas du tout de courtoisie.

– Quel dommage, soupira-t-il, mais j'avoue que je m'en doutais un peu… Quelle est la mauvaise nouvelle, et en quoi puis-je mettre mes modestes talents à ton service ?

Face à cette soudaine assurance – la même, cette fois, que dans ses apparitions à l'écran – j'eus envie de le faire languir un peu.

– Eh bien, tu pourrais déjà me servir de guide. Contrairement à toi, je n'ai jamais eu l'occasion de séjourner dans une suite aussi luxueuse !

Il me fixa d'un air hésitant, se demandant visiblement si je me moquais de lui. Quand il comprit que c'était bien le cas, il éclata de rire.

– Pardon, j'oubliais que je n'avais pas besoin de jouer mon « rôle de sauveur » avec quelqu'un comme toi.

– C'est vrai, mais je veux quand même bien visiter, si tu n'y vois pas d'inconvénient. Je n'ai jamais réellement vu un endroit pareil !

Stéphane me fit donc faire le tour du propriétaire, et je dois reconnaître que je ne pus pas empêcher mes yeux – les normaux – de briller comme ceux d'une petite fille émerveillée. Mais après ce bref instant de détente, il fallut entrer dans le vif du sujet et expliquer la raison de ma visite…

Comme je m'y attendais, son visage se décomposa au fil du récit de ce que j'avais Vu un peu plus tôt dans l'après-midi, quand il s'était rendu dans le salon de thé d'Odile et François. Quand j'eus terminé, c'est le visage tout pâle et la voix vibrante d'un espoir incertain qu'il me demanda s'il y avait quelque chose à faire pour éviter la catastrophe. A son grand soulagement, je lui répondis que nous avions effectivement une chance de changer le cours de l'avenir.

– Mais il faudra que notre intervention soit d'une extrême précision, sinon nous échouerons et nous y laisserons notre vie, lui précisai-je.

– Je te fais entièrement confiance. Si tu as réussi à Voir tout cela et à découvrir une possibilité d'y échapper, tu sauras sans aucun doute où et quand je devrai agir.

A nouveau, je sentis mes joues s'empourprer, ce qui parut à la fois amuser et attendrir Stéphane.

 

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Je revais d'un autre monde

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29 mai 2015

Le Regard des Autres - Chapitre 1 : Deux Regards qui se croisent #1

Premières pages d'un roman d'anticipation où les personnages, d'apparence banale, portent sur le monde un Regard très différent...

 

Le carillon de bois tintinnabula agréablement, faisant machinalement lever la tête du couple de commerçants pour voir qui venait d'entrer dans la boutique à cette heure creuse de l'après-midi. Ils me reconnurent au premier coup d'œil, mais ce n'était pas bien difficile. Je pense qu'ils n'avaient pas beaucoup de clientes arborant une « crinière » rousse et bouclée.

– Bonjour, Chloé, quel plaisir de vous voir par cette belle après-midi ! me saluèrent-ils joyeusement.

– Bonjour, Odile, bonjour, François ! Tout le plaisir est pour moi, surtout si ces fameuses nouveautés que vous ne vouliez pas dévoiler la semaine dernière sont enfin en vitrine !

– Oh oui, et elles ont connu un beau succès au déjeuner ! Il n'en reste plus que deux d'une sorte et trois de l'autre !

Je m'approchai de l'endroit qu'ils m'indiquaient, pressée de découvrir ces nouveaux délices autour desquels ils avaient fait tant de mystère « pour aiguiser la curiosité et l'appétit ». Je ne fus pas déçue, ni par leur apparence ni par la description qu'ils m'en firent.

Les pâtissiers me présentèrent donc « Douceur d'une fin d'été » : un fonds de pâte croustillante agrémentée de zestes de citron confits, sur lequel s'élevait une alternance de couches de mousse de citron et de gelée de fraises des bois, le tout dissimulant un surprenant insert à base de confiture de tomate verte.

L'autre gourmandise était baptisée « Saveur d'automne » : une coque de chocolat praliné craquante remplie d'une mousse à la poire Beurré Hardy, elle-même rehaussée d'un soupçon d'eau-de-vie de poire Williams et parsemée d'éclats de noisette caramélisés.

– Je ne sais lequel choisir… Je crois que je vais simplement prendre le premier dans l'ordre alphabétique aujourd'hui, et le deuxième la prochaine fois.

– Un « douceur d’une fin d’été », donc. Et comme boisson ?

– Comme d'habitude, je vous laisse juger de ce qui se mariera le mieux avec ce merveilleux gâteau.

– Très bien. Installez-vous où vous voulez et on vous apporte votre commande dans un instant.

– Merci, je vais profiter de votre belle terrasse ombragée.

Je ressortis donc du salon de thé, accompagnée du doux tintement du carillon, et je choisis une place un peu à l'écart des autres, qui me permettrait de voir sans être vue. Quelques minutes plus tard, Odile sortit à son tour de la boutique, les bras chargés d'un plateau bien garni de la fameuse « Douceur d'une fin d'été » et d'une théière fumante.

Alors que la porte se refermait derrière elle, mon attention fut attirée par une magnifique voiture de sport, qui ralentit en longeant la vitrine et alla se garer un peu plus loin. Odile ne put s'empêcher de la regarder avec une certaine envie au fond des yeux.

– Quelle voiture de star ! remarqua-t-elle en déposant le plateau devant moi.

– C'est sans doute quelqu'un qui vient assister au concert de ce soir.

– C'est vrai, ce n'est pas tous les jours qu'une artiste comme Isadora Millefiori, qui est célèbre dans le monde entier, vient chanter dans notre beau théâtre antique ! Même François, qui ne raffole pas de musique, d'habitude, a bien voulu m'accompagner pour aller entendre l'Ange Bleu !

– J'ai réussi à avoir une place, moi aussi. Heureusement qu'ils en avaient réservé un certain nombre pour la vente directe au guichet, vu la vitesse à laquelle elles sont parties en ligne !

– Bien sûr, mais on n'a eu droit qu'aux moins bonnes places, regretta Odile. Je vous parie que ce monsieur à la belle voiture, lui, sera tout près de la scène !

– J'avoue que cela ne me dérange pas, tant que j'entends la même chose que lui. D'ailleurs, il vient par ici : ce que je vous parie, moi, c'est qu'il n'a pas pu résister à la tentation devant votre enseigne « Péché de gourmandise », supposai-je en souriant.

Odile tourna la tête pour vérifier que le riche touriste s'approchait bien de sa boutique. Elle poussa un petit cri de stupeur.

– Mais je le reconnais ! C'est Stéphane Tournier, l'un de ceux qui ont sauvé notre planète !

Je l'avais reconnu, moi aussi, même derrière les vitres teintées de sa luxueuse voiture, mais sans trop savoir pourquoi, je ne voulais pas qu'Odile s'en aperçoive. Toujours ce vieux réflexe de protection, pour ne pas dire de fuite…

– Vraiment ? Vous en êtes sûre ?

– Et comment ! Avec François, nous les admirons tous beaucoup depuis ce jour. Ce sont de tels héros, et lui, c'était le plus fort ! Dites-moi, est-ce que je suis présentable ? Je ne voudrais pas lui faire mauvaise impression, avec tous ces mannequins et ces actrices qu'il fréquente !

– Ne vous en faites pas, vous êtes impeccable, lui assurai-je avec un grand sourire d'encouragement.

Tandis qu'Odile, très émue, se précipitait à la rencontre de son idole, je remis, l'air de rien, les lunettes de soleil à effet miroir que j'avais enlevées avant d'entrer dans le salon de thé. Ce n'était pourtant pas le soleil qui me gênait, mais j'étais simplement curieuse de Voir, parmi toutes les conquêtes féminines qui faisaient la joie des magazines people, qui allait accompagner ce « grand héros » au concert de ce soir. Cela faisait longtemps que je n'avais pas cédé ainsi à la curiosité, mais avec quelqu'un comme lui, c'était différent…

M'apprêtant à un spectacle distrayant, j'enfournai une grosse cuillerée de gâteau. Ses exquises saveurs fruitées et acidulées m'explosèrent en bouche. Pourtant, j'eus le plus grand mal à avaler, car ce que je Vis me figea sur place. Devant moi, il n'y avait rien d'autre qu'une pâtissière un peu agitée invitant un client célèbre à entrer dans sa boutique, mais cela, je ne le voyais plus que comme un vague jeu d'ombres. Ma Vision allait bien au-delà de ce moment inoffensif.

Il faut dire que derrière les verres teintés qui les dissimulaient, mes yeux n'avaient désormais plus rien de leur vert habituel. Je ne savais que trop bien à quoi ils ressemblaient, pour les avoir autrefois tant maudits. Ils étaient entièrement noirs, à l'exception de deux fins cercles d'un bleu extrêmement vif qui luisaient dans chacun d'eux. Et ce que Voyaient ces Yeux inhumains n'avait vraiment rien de distrayant ni d'inoffensif.

Un quart d'heure plus tard, le couple de commerçants sortit en même temps que leur visiteur de marque, qu'ils saluèrent très chaleureusement alors qu'il retournait vers sa voiture, une boîte à gâteaux dans les bras. Quand il fut parti, Odile s'avança vers moi, sans doute désireuse de partager l'instant merveilleux qu'elle venait de vivre. Après ma violente émotion de tout à l'heure, j'étais parvenue à reprendre mes esprits. Je pus donc, fort heureusement, lui faire la conversation sans rien laisser paraître de mon trouble, qui aurait risqué d'éveiller sa curiosité. Je la laissai donc parler en affichant un petit sourire entendu, comme si le récit de son « aventure » était la chose la plus intéressante que j'avais vécue dans cette journée.

– Et puis, figurez-vous qu'il a trouvé tout à fait exceptionnelles nos deux nouveautés, la « Douceur d'une fin d'été » et le « Saveur d'automne » ! Il en a même pris une de chaque, parce qu'il a dit qu'il ne pouvait pas choisir ! Vous vous rendez compte, Chloé, quelle chance nous avons eue de les proposer justement aujourd'hui ! Il y a de ces heureux hasards, parfois, dans la vie, vous ne trouvez pas ça incroyable ?

Je lui affirmai – et pour cause ! – que j'étais parfaitement d'accord avec elle. En tout cas, hasard ou non, je ne pouvais pas rester en dehors de ce qui allait avoir lieu. Parfois, on est obligé de sortir de sa cachette, si paisible et confortable soit-elle…

– Ma chère Odile, ce que vous venez de me raconter m'a décidée. Je vais faire comme ce fameux Stéphane Tournier : je vais vous prendre votre dernière part de « Saveur d'automne », avec un bol de votre délicieux chocolat chaud au lait d'amande en accompagnement ! Je n'ai presque rien mangé ce midi, ça compensera, prétendis-je devant son air un peu étonné.

En fait, j'avais surtout besoin d'énergie pour Regarder mieux s'il existait un chemin détourné permettant d'éviter ce qui devait se passer ce soir…

 

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Je revais d'un autre monde

Posté par polnastef à 18:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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20 mai 2015

Sans issue

Des mots venus au coeur d'une nuit où mon corps souffrait une nouvelle fois...

 

Je croyais que j'étais dans un labyrinthe
Empli de ténèbres et de solitude
Mais au cœur de la nuit, mes yeux se sont ouverts
Pour suivre la vacillante lueur de l'espoir.
Longtemps j'ai erré dans des couloirs sans fin
Trébuchant dans les ombres-pièges de la souffrance
Jusqu'à la chute effaçant le tout dernier rayon.

Alors que j'étais étendue dans la noire opacité
J'ai cru sentir une main se glisser dans la mienne
Entendre le souffle d'une voix douce à mes oreilles
Me murmurer des mots d'une amoureuse clarté
J'ai presque senti le parfum d'un nouveau jour
En goûtant sur ma langue la tendresse de la sienne.

Je me suis relevée.

Et brusquement mon esprit s'est ouvert
Rejetant l'illusion de mes sens trompeurs
J'ai connu la brûlante lumière de la vérité.

Il n'y a pas de labyrinthe.

Il n'y a que des murs de douleur
Dans une prison de silence...

 

light_and_darkness

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